Le Pentagone prévoit de déployer une flotte d’hydravions afin de renforcer ses opérations dans la région Indo-Pacifique. Ce programme expérimentera l’utilisation de services aériens contractuels pour pallier une lacune majeure en matière de logistique ainsi que dans les missions de recherche et sauvetage, tant en temps de paix qu’éventuellement en temps de guerre.
L’impossibilité d’utiliser des hydravions pour accéder rapidement à n’importe quel point du vaste océan Pacifique constitue un manque important dans l’arsenal croissant du Pentagone, conçu pour faire face à la montée en puissance de la Chine. Pendant un temps, un MC-130J des opérations spéciales équipé de flotteurs avait été envisagé comme solution à cette problématique. Toutefois, après plusieurs années de développement et malgré la promesse de vols d’essai, ce programme a été annulé en 2024.
D’autres projets visant à intégrer des hydravions dans les opérations du Pacifique ont également été freinés ces dernières années.
Pendant ce temps, la Chine investit massivement dans des capacités avancées d’aéronefs amphibies, tout comme le Japon, principal allié des États-Unis dans la région, qui maintient une petite flotte impressionnante d’avions amphibies ShinMaywa US-2 utilisés pour la recherche et le sauvetage, avec une capacité complémentaire d’accès aux zones maritimes éloignées. Ces deux acteurs régionaux seraient confrontés directement en cas de conflit, ce qui placerait les États-Unis face à une des guerres expéditionnaires les plus complexes de son histoire récente.
La priorité la plus pressante liée à l’absence d’hydravions amphibies est la capacité de recherche et sauvetage en combat. Dans un conflit prolongé dans le Pacifique, des aéronefs seront perdus non seulement à cause de l’action ennemie, mais aussi suite à des pannes techniques ou erreurs humaines. Les distances depuis la terre ferme peuvent être telles que répondre rapidement à une telle situation est un défi, même en temps de paix, et encore plus quand les zones menacées s’étendent sur des milliers de kilomètres en mer. Si les avions à voilure fixe peuvent larguer des secours, ils ne peuvent pas effectuer de récupération directe : cela nécessite un bateau ou un hélicoptère, dont la portée est limitée.
Ceci représente déjà un défi majeur dans un scénario de conflit avec la Chine, et les délais pour localiser puis secourir le personnel touché peuvent être très longs.
Un hydravion peut réagir rapidement et, si les conditions nautiques sont favorables, se poser sur l’eau pour récupérer les équipages. Il peut également voler à faible altitude, restant discret sur de longues distances. Cette capacité intégrée offre une solution efficace, particulièrement lorsque chaque minute compte. Historiquement, les hydravions ont sauvé de nombreuses vies lors de la Seconde Guerre mondiale en assurant la recherche et le sauvetage des équipages abattus ou naufragés.
Les hydravions militaires américains ont continué à assumer ce rôle pendant la Guerre de Corée et la Guerre du Vietnam. Par ailleurs, l’amphibie HU-16 Albatross a été maintenu en service dans la Garde côtière américaine jusqu’aux années 1980.
Outre leur importance pour les opérations de sauvetage, ces appareils offrent un soutien logistique léger vers des zones éloignées, notamment des îles isolées, accessibles uniquement par certains types d’aéronefs. Dans certains cas, même les avions à voilure fixe ne peuvent atteindre ces territoires. L’usage des hydravions permet ainsi à de petites unités de déployer des forces sur des bases réduites en pleine mer, ce qui s’inscrit au cœur de la stratégie actuelle du Pentagone dans le Pacifique.
Même sur des aérodromes équipés, il n’est pas toujours nécessaire d’employer des gros transporteurs comme le C-17 ou le C-130 pour acheminer de petites charges logistiques. Par exemple, une pièce de 7 kg, essentielle pour la maintenance d’un avion de chasse, peut être transportée par un appareil plus léger. Déployer des hydravions de plus petite taille permettrait de libérer la flotte traditionnelle de transport de l’armée américaine, déjà fortement sollicitée, pour des missions qui requièrent ses capacités spécifiques, surtout en cas de conflit limité dans la zone.
De leur côté, les Chinois développent plusieurs modèles de drones aquatiques pour ce type de missions, alors que les États-Unis accusent un certain retard dans ce domaine.
Dans ce contexte, le commandement Indo-Pacifique (INDOPACOM) semble vouloir expérimenter le concept d’hydravion via un modèle plus flexible, privilégiant dans un premier temps des avions opérés par des contractants privés plutôt que l’acquisition d’appareils propres et la constitution d’unités dédiées. Un tel programme pilote permettrait de limiter les risques et d’apporter une capacité opérationnelle rapidement. Toutefois, certains estiment que les États-Unis ne disposent pas de temps à perdre et ont besoin de leurs avions amphibies sans délai en prévision d’un affrontement potentiel avec la Chine.
La grande question reste les types d’appareils pouvant être utilisés dans ce cadre contractuel. Les options sont limitées. Le ShinMaywa US-2, presque idéal pour la mission, est produit en quantités très restreintes, coûteux et non disponible immédiatement, même si une production supplémentaire serait envisageable.
Le CL-415 Super Scooper, moins performant mais éprouvé, est une autre solution potentielle. Principalement utilisé pour la lutte contre les incendies, il bénéficie cependant d’opérateurs privés expérimentés. Néanmoins, ces machines restent très recherchées pour leur fonction principale.
Il existe aussi la possibilité d’employer des hydravions plus petits, comme le Cessna Caravan amphibie, mais leur capacité et leur champ d’emploi restent nettement inférieurs aux autres modèles mentionnés.
La suite dépendra du développement de ce projet, et il est attendu que le Pentagone précise prochainement les objectifs et modalités de cette initiative. Pour l’heure, il semble que l’INDOPACOM ait l’opportunité de déployer un petit nombre d’avions amphibies en conditions réelles, au moins pour évaluer leur efficacité opérationnelle.