La Chine a officiellement mis en service son porte-avions le plus récent et le plus avancé, le Fujian, au chantier naval de Jiangnan à Shanghai. Cette étape marque un tournant dans l’évolution de la Marine de l’Armée Populaire de Libération (PLAN) vers une véritable capacité d’opérations en haute mer, réduisant l’écart technologique avec l’aéronavale américaine.
La chaîne d’État CCTV a diffusé la cérémonie, soulignant le passage d’une phase d’expérimentations à la projection durable de puissance navale. Ce navire de guerre de 80 000 tonnes, désigné Type 003, est le premier porte-avions chinois équipé de catapultes électromagnétiques, une technologie jusqu’alors exclusive à la Marine américaine.
Le Fujian avait déjà été aperçu lors d’exercices ces derniers mois, mais sa mise en service confirme que le porte-avions est désormais pleinement opérationnel au sein de la Marine chinoise. La présence du président Xi Jinping lors de la cérémonie souligne l’importance stratégique de cet événement pour la Chine, en particulier pour ses ambitions dans la mer de Chine méridionale.
Le Fujian dispose de la première piste CATOBAR de Chine, avec trois catapultes électromagnétiques et une piste d’atterrissage en oblique, une avancée majeure comparée au design en rampe des porte-avions Liaoning et Shandong. En septembre, des images publiées par le PLAN montraient des lancements via catapultes et des récupération de chasseurs furtifs J-35 ainsi que de l’avion d’alerte avancée KJ-600, attestant du bon fonctionnement des systèmes aéronautiques essentiels avant la mise en service.
La Chine rejoint désormais les États-Unis parmi les seules marines exploitant des catapultes électromagnétiques en mer, réduisant ainsi une différence qualitative jusque-là importante.
Le Fujian aurait un déplacement en charge évalué entre 80 000 et 85 000 tonnes, donc plus lourd que les porte-avions de la classe Queen Elizabeth britanniques et le Charles de Gaulle français, mais inférieur à la classe Ford américaine, qui atteint environ 100 000 tonnes.
Sa piste comprend trois catapultes d’environ 90 mètres, deux élévateurs à avions sur tribord et un hangar élargi. Ces choix techniques permettent de supporter des poids de décollage plus importants et d’accélérer le cycle des opérations aériennes. Le pont aérien du Fujian a déjà démontré son efficacité avec les chasseurs polyvalents J-35 et J-15T, ainsi que le KJ-600, une plateforme d’alerte avancée comparable au E-2D américain.
Ces éléments, validés lors des essais en mer en 2025, définissent le potentiel combat du porte-avions.
Les catapultes sont déterminantes car elles autorisent une véritable orbite de veille aérienne avancée (AEW) avec des avions à voilure fixe, ainsi que le lancement de chasseurs armés. Un KJ-600 en patrouille longue distance étend l’horizon radar et le réseau de commandement du groupe aéronaval, comblant une lacune majeure qui forçait les deux premiers porte-avions chinois à s’appuyer sur des hélicoptères AEW moins performants.
Au fur et à mesure que la force aérienne embarquée se développera, les analystes estiment que plus de 60 appareils composeront l’aile aérienne, combinant :
- J-35 pour la supériorité aérienne et le bombardement,
- J-15T pour les missions polyvalentes,
- KJ-600 pour la gestion du combat,
- hélicoptères dédiés à la guerre anti-sous-marine (ASW) et au sauvetage (SAR).
Cette combinaison permettra au Fujian de mener des patrouilles aériennes de combat durables ainsi que des frappes maritime à longue portée contre des menaces en surface.
Le Fujian formera le noyau de groupes d’attaque incluant notamment :
- les croiseurs Type 055 pour la défense aérienne de zone et les tirs de longue portée,
- les destroyers Type 052D pour la défense antiaérienne et antimissile complémentaire,
- les navires de soutien rapide Type 901 pour assurer l’endurance des opérations à haute intensité en zone éloignée.
Cette structure permettra, entre autres, de sécuriser l’espace aérien au-dessus des accès clés de la mer de Chine méridionale, d’étendre la couverture défensive jusqu’à la mer des Philippines, et d’étendre le rayon d’action des missiles anti-navires chinois vers le large.
Les exercices conjoint de deux porte-avions réalisés en 2024 et maintenus en 2025 montrent que la Marine chinoise maîtrise progressivement la coordination complexe nécessaire pour affirmer une présence fiable au-delà de la première chaîne d’îles.
En cas de crise autour de Taïwan, le Fujian assurerait un appui aux patrouilles de combat aérien étagées, à l’interdiction maritime et aux frappes de précision, tandis que les KJ-600 coordonneraient l’environnement de combat. Cette capacité compliquerait significativement les opérations aériennes américaines et alliées dans le détroit de Taïwan et au-delà, augmentant le coût de toute intervention et créant des opportunités de contrôle maritime et aérien favorables à des opérations amphibies ou des blocus.
Le récent déploiement simultané de deux porte-avions dans la mer des Philippines souligne la volonté de Pékin de normaliser cette présence permanente, en temps de paix comme en situation de crise.
Face à ses concurrents, le Fujian se place entre les porte-avions conventionnels européens et les superporte-avions nucléaires américains. La classe Ford américaine, équipée de quatre catapultes électromagnétiques et d’un système énergétique intégré, peut atteindre jusqu’à 160 sorties journalières en opérations soutenues, un niveau que la Chine aura du mal à égaler initialement. La propulsion conventionnelle limite probablement l’autonomie et la puissance électrique disponible, comparé aux porte-avions nucléaires. Par ailleurs, les États-Unis conservent des avantages qualitatifs significatifs grâce à leur écosystème de gestion de combat E-2D et des décennies d’expérience sur 11 superporte-avions.
Cependant, l’écart technologique se resserre. Un groupe aérien performant combinant J-35 et KJ-600 embarqué sur le Fujian imposera aux stratèges régionaux de considérer la marine chinoise comme un acteur de combat crédible, et non plus une simple démonstration de force.
La flotte américaine de superporte-avions nucléaires reste la référence, avec une capacité opérationnelle élevée et une logistique mondiale étendue. La France est en retrait par rapport aux États-Unis mais devant d’autres nations européennes, opérant le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle avec des catapultes à vapeur, des Rafale M et des systèmes AEW E-2C toujours performants pour des opérations CATOBAR compactes. Le Royaume-Uni dispose de deux porte-avions de 65 000 tonnes de la classe Queen Elizabeth, capables d’une puissance aérienne crédible avec des F-35B mais limités dans la veille aérienne par l’usage d’hélicoptères Merlin Crowsnest, moins efficaces que les systèmes AEW à voilure fixe désormais déployés sur le Fujian.
Le Fujian propulse la Chine au second rang mondial en matière de capacité d’aviation embarquée, juste derrière les États-Unis, en combinant catapultes électromagnétiques et potentiel technique des J-35 et KJ-600. Néanmoins, sa propulsion conventionnelle et l’expérience encore naissante des opérations aéronavales freinent sa capacité à maintenir des opérations rapides et intensives, comme le font les porte-avions de la classe Ford à distance de leurs eaux territoriales.
Evan Lerouvillois