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Le porte-avions russe Admiral Kuznetsov est confronté à une possible mise à la retraite après des réparations coûteuses et tumultueuses. Malgré son rôle symbolique pour la flotte russe, le navire a connu de nombreux incidents au cours de sa modernisation et une carrière opérationnelle limitée. Face à ces difficultés, la Russie pourrait se détourner des grands porte-avions pour privilégier des navires plus petits et polyvalents.

Le seul porte-avions de la Russie, l’Admiral Kuznetsov, est selon plusieurs experts russes au bord de la mise à la retraite, ses travaux de réparation étant suspendus. Plusieurs sources anonymes indiquent que les efforts de rénovation ont été arrêtés et que les forces armées russes envisagent de mettre le navire à la ferraille.

« Ironiquement, cela pourrait être une bonne chose pour les forces armées russes, car un porte-avions inutile qui ne quitte jamais le chantier naval, qu’elles ne savent pas utiliser et qui perd des avions, est un véritable gouffre financier, » commente BTVT.INFO. Certains spéculent néanmoins que les généraux russes pourraient chercher à redonner une seconde vie financière au navire, par exemple en le convertissant en musée flottant.

Depuis la fin des années 1990, l’Admiral Kuznetsov fait face à de nombreux problèmes. Son premier grand carénage, entamé en 1996, avait été ralenti par les manques de financement. En 2017, une vaste modernisation a débuté à Mourmansk pour remplacer notamment les chaudières et les turbines à gaz devenues obsolètes.

Initialement prévu pour revenir en service en 2021, le chantier de rénovation a été marqué par plusieurs accidents : en 2018, un imposant plongeur s’est effondré sur le pont provoquant un trou de plusieurs mètres, tandis que le quai flottant a sombré. En 2019, un incendie à bord a coûté la vie à deux personnes et en a blessé quatorze, avec des dégâts estimés à plusieurs centaines de millions de roubles. En 2022, une autre incendie a été rapidement maîtrisé après la sortie du navire du quai flottant.

Ces incidents, combinés à la nécessité imprévue de remplacer les quatre turbines à gaz au lieu d’une seule, ont repoussé le retour du navire à 2023, puis à 2024. En 2023, le porte-avions était sans équipage, ce qui compliquait encore davantage les travaux. Les dommages cumulés liés aux incendies et aux inondations dépassent les 150 milliards de roubles, remettant en question la viabilité économique de poursuivre les réparations.

Le contre-amiral Sergei Avakyants, ancien commandant de la flotte du Pacifique, a publiquement soutenu l’arrêt des travaux en soulignant que les porte-avions sont coûteux et moins efficaces que les systèmes sans pilote, qui représentent l’avenir de la technologie militaire. Toutefois, certains experts comme le capitaine de première classe Vasily Dandykin insistent sur l’importance de tels navires pour le maintien de la puissance navale russe.

Sur le plan opérationnel, l’Admiral Kuznetsov n’a pas brillé outre mesure. Son engagement le plus notable reste sa présence en Méditerranée orientale lors de l’intervention russe en Syrie entre 2016 et 2017. Ses avions Su-33 et MiG-29K ont mené des frappes aériennes contre des positions rebelles et terroristes. Toutefois, la mission a été entachée par la perte de deux appareils lors d’atterrissages, soulignant les limites techniques du navire et de ses systèmes. Après quelques mois, le porte-avions est retourné en Russie pour entamer sa longue période de réparations.

Avant cette campagne syrienne, le navire avait surtout été déployé pour des exercices et des patrouilles dans les mers de Barents, Noire et dans l’Atlantique. Durant les années 1990, en raison des difficultés financières liées à la chute de l’URSS, il est resté fréquemment à quai ou en réparation, ce qui a largement limité son activité opérationnelle.

Conçu pour embarquer jusqu’à 40 avions et hélicoptères, sa capacité réelle en mission était beaucoup plus réduite du fait de limitations techniques et du manque de personnel qualifié. Par ailleurs, le Kuznetsov est tristement célèbre pour ses moteurs au fuel lourd, source de fortes émissions de fumée qui ont fait l’objet de nombreuses moqueries.

Concernant l’avenir des porte-avions russes, plusieurs projets sont évoqués depuis des années, mais peinent à se concrétiser en raison des défis financiers, techniques et stratégiques. En 2015, le projet ambitieux « Shtorm » (Projet 23000E), préparé par le Centre de recherche Krylov, visait à construire un super-porte-avions comparable aux Gerald R. Ford américains, avec un déplacement de 90 000 à 100 000 tonnes et une capacité d’accueil d’une flotte d’environ 90 appareils, incluant une version navalisée du Su-57.

Ce porte-avions était initialement prévu pour entrer en service autour de 2030, mais en 2020, il n’avait toujours pas reçu d’approbation officielle et son coût était estimé à plus de 5,5 milliards de dollars. En 2021, les autorités militaires russes ont évoqué l’inclusion éventuelle d’un nouveau porte-avions dans le Programme d’armement d’État 2024-2033, tandis qu’en 2024, l’amiral Nikolai Evmenov a confirmé que la construction d’un nouveau porte-avions améliorerait les capacités opérationnelles de la flotte, sans toutefois avancer de calendrier précis.

Ce projet reste cependant très incertain. La Russie ne dispose plus de chantiers navals adaptés à la construction d’un tel navire depuis la dissolution de l’URSS ; les porte-avions soviétiques dont le Kuznetsov ont été construits à Nikolaïev, aujourd’hui en Ukraine. La création d’un nouveau chantier naval à Severodvinsk ou Vladivostok a été envisagée en 2011, mais aucun progrès notable n’a été enregistré à ce jour.

La guerre en Ukraine et les sanctions internationales aggravent par ailleurs la situation financière russe, rendant un tel programme encore plus difficile à mener. Les experts estiment qu’une construction pourrait prendre au moins une décennie, d’autant que la Russie doit également faire face à un manque de personnels formés et à l’absence d’infrastructures adaptées pour accueillir un porte-avions de cette envergure.

Stratégiquement, la Russie a traditionnellement mis l’accent sur les sous-marins et les bâtiments plus petits, adaptés à la défense côtière, plutôt que sur la projection de puissance globale en haute mer, qui est le rôle principal des porte-avions. Certains experts, comme l’amiral Vladimir Pepelyaev, ancien adjoint du chef d’état-major de la Marine, estiment que les porte-avions sont essentiels pour préserver le statut naval russe. D’autres, issus notamment de l’Académie navale russe, jugent cependant le projet trop ambitieux et voué à rester sur le papier.

Au lieu de porte-avions, la Russie privilégie désormais des projets comme les navires d’assaut amphibie de classe Ivan Rogov (Projet 23900), capables d’embarquer des hélicoptères et des drones et de soutenir des opérations de débarquement. Ces bâtiments, construits en Crimée, sont perçus comme une alternative plus pragmatique au contexte géopolitique actuel et aux contraintes économiques.