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La marine indienne s’apprête à transformer ses capacités de guerre sous-marine grâce au programme de sous-marins conventionnels P-76, une initiative ambitieuse visant à concevoir, développer et fabriquer six sous-marins diesel-électriques de nouvelle génération entièrement construits en Inde. Ce programme prévoit non seulement une première série de six unités, mais également une seconde série de six autres sous-marins, portant la flotte totale à 12 unités P-76, illustrant la volonté de la marine d’élargir significativement sa flotte conventionnelle.

En complément des neuf sous-marins de classe Kalvari (Projet 75), des six sous-marins de la classe U-214NG (Projet 75I) et des 12 futurs sous-marins P-76, la flotte pourrait atteindre 27 unités. Toutefois, des responsables navals ont indiqué que l’objectif est d’atteindre une flotte de 30 sous-marins conventionnels, hors capacité nucléaire, afin de faire face aux menaces croissantes dans la région Indo-Pacifique. Cette expansion témoigne de l’impératif stratégique de l’Inde pour conserver sa suprématie maritime face à l’affirmation grandissante de la marine chinoise.

Un programme clé pour l’autonomie technologique indienne

Le projet P-76 constitue une étape majeure dans la quête d’autonomie technologique de l’Inde dans le secteur sous-marin, dans le cadre de l’initiative « Atmanirbhar Bharat ». Contrairement aux programmes précédents qui dépendaient de partenariats étrangers – comme la classe Kalvari basée sur le Scorpène français ou les sous-marins U-214NG inspirés du Type 214 allemand – P-76 sera un projet entièrement indigène, piloté par l’Organisation indienne de recherche et de développement pour la défense (DRDO), le Bureau de conception navale de la marine indienne et des partenaires du secteur privé tels que Larsen & Toubro (L&T). Les études préliminaires sur le design ont débuté en 2024, avec une finalisation du concept attendue d’ici un an, selon le fondateur de L&T Defence, J.D. Patil, en juillet 2025.

Ces sous-marins, équipés d’une propulsion indépendante de l’air (AIP) et d’une motorisation diesel-électrique, afficheront un déplacement submergé d’environ 3 000 tonnes. Ils intégreront des technologies de pointe telles que des systèmes de contrôle d’armes indigènes, des batteries lithium-ion pour une autonomie prolongée, des sonars avancés, des suites de guerre électronique et un design modulaire facilitant des mises à niveau futures. Destinés à remplacer les anciens sous-marins de la classe Sindhughosh (Kilo), ces unités offriront une meilleure furtivité, endurance et capacités de frappe. Le programme vise un contenu local supérieur à 90 %, ce qui inclut armements, systèmes de gestion de combat et propulsion, afin de limiter la dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers et d’affirmer la capacité de l’Inde à construire des sous-marins.

La première phase prévoit la construction de six sous-marins, suivie par une deuxième série de six autres exemplaires, dont la construction pourrait commencer au début des années 2030. La livraison du premier lot est envisagée entre 2037 et 2040, mais la marine pousse pour que les 12 unités soient assemblées simultanément afin d’accélérer les délais. Cette approche permettra des améliorations progressives, avec la deuxième série apportant des modifications internes tout en conservant le design extérieur pour limiter les coûts.

Vers une flotte élargie de 30 sous-marins conventionnels

Le plan initial de la marine indienne pour les 30 prochaines années ciblait la construction de 24 sous-marins conventionnels destinés à remplacer 16 unités de la classe Kilo. Toutefois, selon des sources navales, l’objectif est désormais d’atteindre 30 unités pour combler les lacunes capacitaires et garantir une dissuasion sous-marine robuste. La flotte conventionnelle se composerait alors de :

  • 9 sous-marins de classe Kalvari (basés sur la technologie Scorpène et équipés d’AIP, avec la dernière unité INS Vaghsheer mise en service début 2025).
  • 6 sous-marins de classe U-214NG (Projet 75I), avec une construction attendue prochainement au chantier Mazagon Dock ou dans une installation privée, intégrant systèmes avancés d’AIP et de furtivité.
  • 12 sous-marins P-76 (plateformes indigènes de nouvelle génération).

Soit un total de 27 unités, auquel pourraient s’ajouter trois autres sous-marins pour atteindre 30. Les détails concernant ces trois unités supplémentaires restent confidentiels, mais il est probable qu’il s’agisse d’une extension du programme P-76. Une possibilité envisagée est la mise en service d’un Submarine Research Vessel (SRV) dérivé du design P-76, destiné au DRDO et à d’autres laboratoires nationaux. Ce sous-marin de recherche servira de plateforme d’essais pour de futures technologies telles que des systèmes AIP améliorés, des véhicules sous-marins sans pilote (UUV), des torpilles de nouvelle génération et l’intégration de missiles hypersoniques, favorisant la R&D sans affecter les capacités opérationnelles.

L’expansion de la flotte est motivée par des impératifs stratégiques, notamment la nécessité de surveiller et de contrebalancer la flotte sous-marine croissante de la Chine dans la région de l’océan Indien. La Marine de l’Armée populaire de libération (PLAN) exploite plus de 60 sous-marins, y compris des unités avancées de la classe Yuan (Type 039A). L’Inde doit atteindre une parité numérique et technologique pour sécuriser les voies maritimes vitales et projeter sa puissance.

Des sous-marins nucléaires pour une dissuasion complète

Cette expansion des capacités conventionnelles s’articule parallèlement au développement des programmes nucléaires indiens, essentiels à la triade nucléaire du pays. La marine prévoit :

  • Six sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) dans le cadre du projet 77, le premier devant être opérationnel entre 2036 et 2037, avec un coût estimé à environ 35 000 crores de roupies pour les deux premières unités.
  • Six sous-marins stratégiques lanceurs de missiles balistiques (SSBN) de classe S5, successeurs améliorés de la classe Arihant, dotés d’une furtivité accrue et de missiles à plus longue portée.
  • Deux SSBN de classe S4, des unités intermédiaires succédant à Arihant avec des capacités SLBM (missiles balistiques lancés depuis des sous-marins) accrues.
  • Deux SSBN de classe Arihant, avec le navire de tête INS Arihant opérationnel et INS Arighat mis en service en 2024.

Cette flotte nucléaire garantit une capacité de dissuasion continue, tandis que les sous-marins conventionnels sont dédiés à la guerre anti-surface, au renseignement, à la surveillance, à la reconnaissance (ISR) et aux opérations littorales. Ensemble, ces forces visent une capacité polyvalente et multi-domaines sous la mer.

Malgré son ambition, le programme P-76 s’annonce long, avec une première livraison potentielle des six sous-marins initialement prévue dans une dizaine d’années. La validation du projet par le Comité de Sécurité du Cabinet (CCS) est attendue vers 2033-2034, suivie par le début de la construction. La marine insiste pour que les 12 unités soient construites simultanément afin de retirer la flotte Kilo d’ici 2035, évitant ainsi un vide capacitaire. Cette accélération tirera parti de l’expérience acquise lors des projets 75 et 75I, notamment via des techniques de construction modulaire dans les chantiers comme Mazagon Dock et ceux de L&T.

Les retards pourraient provenir de la complexité des designs, des contraintes budgétaires et du défi d’intégrer des technologies indigènes. Néanmoins, des avancées récentes, telles que le développement par le DRDO de piles à combustible AIP d’une puissance de 20 kW, témoignent d’un progrès encourageant. Le programme s’inscrit dans la dynamique gouvernementale avec un budget de 1,45 lakh crore de roupies destiné à moderniser les forces navales, en favorisant massivement la participation du secteur privé.

Le programme P-76 et les ambitions d’élargissement de la flotte sont essentiels pour la sécurité maritime de l’Inde dans un contexte de rivalités entre grandes puissances. Une flotte conventionnelle de 30 unités, appuyée par 16 sous-marins nucléaires, permettra une présence maritime continue dans la région, renforcera la dissuasion face à toute agression et soutiendra des alliances stratégiques comme le Quad. Par ailleurs, ce programme contribuera au développement économique via la production locale, la création d’emplois et l’éventuelle exportation de variantes du P-76.