Le bruit assourdissant d’un bombardier B-1B Lancer de l’US Air Force traversant le ciel de Bangalore a une nouvelle fois suscité l’effervescence dans les cercles de défense, alimentant les rumeurs autour d’une possible mise en vente alors que l’USAF prévoit de retirer ce vétéran de la guerre froide d’ici 2036. Arrivé à l’aéroport international Kempegowda le 11 novembre, en amont de l’exercice bilatéral Cope India 2025, le “Bone” — dernier en service depuis 1988 — est le troisième visiteur prestigieux sur le sol indien cette année, après sa présence à Aero India en février et un bref passage en juin.
Si les autorités officielles restent évasives, les passionnés et les observateurs sur les réseaux sociaux scrutent chaque emplacement de stationnement à Bangalore à la recherche d’indices : Washington envisagerait-il de promouvoir discrètement ces bombardiers supersoniques en vue d’une vente ou d’un leasing, renforçant ainsi la portée stratégique de l’Inde face aux propositions russes concernant le Tu-160M ? Ou s’agit-il seulement d’un geste de bonne volonté dans un contexte de tensions commerciales ? Alors que le Lancer marque régulièrement sa présence lors d’« événements majeurs », la spéculation ne cesse de croître, amplifiée par le rugissement de ses moteurs GE F101.
Cette rumeur n’est pas anodine : un post viral d’Ajit Dubey, correspondant sécurité nationale de l’agence ANI, à propos de l’arrivée du B-1 à Bangalore a enflammé les discussions, poussant les analystes à faire le lien entre les plans de retrait du bombardier et les réalignements stratégiques indo-pacifiques.
Pour son dernier passage, sous l’indicatif « DYNASTY 11 », le B-1B n’a pas survolé rapidement la région mais s’est posé de manière visible sur l’aire de stationnement de HAL, attirant foule et téléphones portables avant de participer à quatre jours d’exercices (du 10 au 13 novembre) aux côtés des Su-30MKI et Rafale de l’Indian Air Force opérant dans le sud de l’Inde. « Vu cette beauté atterrir — le B-1 Lancer de l’USAF à l’aéroport de Bangalore. Quel spectacle ! » s’est enthousiasmé un témoin sur le réseau X, reprenant le tweet de Dubey, qui a atteint plus de 50 000 vues en quelques heures.
Cette apparition fait suite à celle du salon Aero India en février, où le jet avait impressionné par ses ailes à géométrie variable, puis à un vol de familiarisation en juin, toujours via Bangalore. Pourquoi ce choix récurrent pour la ville ? Selon des sources internes, il s’agirait d’exploiter des synergies dans la zone de l’océan Indien, notamment autour des routes commerciales. Mais certains voient là un signe d’une intention de ventes. Le plan de retrait de l’USAF en 2036 — avec la mise hors service progressive de 45 appareils au profit du furtif B-21 Raider — laissera un surplus d’appareils performants. L’Inde, avec sa flotte de ravitailleurs en pleine expansion (incluant des Il-78 et les futurs KC-46), pourrait dès lors devenir un acquéreur naturel pour renforcer ses capacités de frappe longue portée.
Le B-1B n’est pas à la pointe de la technologie : ses systèmes avioniques sont derrière ceux du F-35, et son coût annuel d’entretien s’élève à environ 3,5 milliards de dollars pour la flotte entière. Cependant, sa robustesse au combat est éprouvée. Avec une vitesse supersonique de Mach 1,25 et un rayon d’action de 7 456 km sans ravitaillement en vol (pouvant s’étendre à 12 000 km avec des ravitailleurs), il peut emporter une charge utile conséquente de 75 000 livres réparties en trois soutes internes, en faisant une plateforme capable de couvrir l’ensemble du sous-continent. Cette capacité est cohérente avec la doctrine de « frappe profonde » de l’Indian Air Force, notamment dans la gestion des menaces liées à la Ligne de Contrôle (LoC) ou à la Ligne de Contrôle Actuelle (LAC). Des améliorations comme la station de combat intégrée (Integrated Battle Station – IBS) déployée en 2024 ont permis d’armer le Lancer avec des missiles de croisière JASSM-ER, mais son retrait reste inévitable face aux avancées du B-21.
Moscou, quant à lui, joue les trouble-fêtes. En août 2025, la Russie a proposé à la vente ou à la location le Tu-160M « Blackjack », un bombardier stratégique hypersonique remis à neuf, en vue d’une démonstration lors d’Aero India 2026. Évalué à 500 millions de dollars l’unité (pour une escadrille de six appareils, soit 3 milliards), le Tu-160M offre une vitesse de Mach 2,05, un rayon d’action de 12 300 km et une capacité en armement de 88 000 livres, incluant les missiles hypersoniques Kinzhal, adaptés à la composante nucléaire.
Les fréquents passages du B-1 à Bangalore, toujours liés à des événements, renforcent l’idée d’une action de soft power : le but pourrait être de présenter le Bone aux responsables de l’Indian Air Force, voire d’évoquer des améliorations ou un éventuel partage de bases. Dans un contexte de tensions tarifaires entre États-Unis et Inde, ce type d’initiative agit comme un geste diplomatique. Pour la Russie, c’est aussi une tentative de diversification commerciale après la crise ukrainienne. Nulle offre formelle n’a encore été confirmée — le tweet d’Ajit Dubey évoque des « discussions imminentes » sans plus de détails — mais à l’approche de la retraite des Lancer, les envies d’acquisition indiennes s’intensifient. New Delhi optera-t-elle pour la fiabilité éprouvée du Bone ou pour l’élégance du cygne russe ? Sur la piste de Bangalore, le champ stratégique de l’aviation militaire pourrait bien se transformer en véritable marché aux enchères.