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Le secrétaire à la Défense des États-Unis, Pete Hegseth, a déclaré disposer de « toute l’autorisation nécessaire » pour mener des frappes dans la région caraïbe contre des navires présumés impliqués dans le trafic de drogue près du Venezuela. Cette prise de position ferme pourrait accentuer les tensions déjà élevées entre Washington et Caracas.

Cette annonce, initialement rapportée par des médias internationaux, intervient dans un contexte d’intensification de la présence navale américaine dans le sud de la mer des Caraïbes. Elle traduit une évolution notable de la stratégie américaine, qui passe d’efforts traditionnels d’interdiction à une posture plus coercitive à l’encontre du régime vénézuélien. Une telle démarche pourrait redéfinir la politique de défense régionale des États-Unis et détériorer davantage le climat diplomatique dans l’hémisphère.

Dans une intervention télévisée, Pete Hegseth a justifié ces opérations en rappelant qu’elles visent des groupes désignés comme organisations terroristes étrangères, ce qui leur confère un cadre légal relevant des autorités antiterroristes, en lieu et place des règles classiques d’application de la loi. Le Pentagone n’a pas encore présenté de preuves publiques confirmant la présence de drogue à bord des embarcations visées. Toutefois, des sources proches du Commandement Sud affirment que cette campagne s’inscrit désormais dans un effort plus large visant à démanteler les réseaux criminels transnationaux liés aux cercles militaires et politiques vénézuéliens.

Ces dernières semaines, quatre frappes américaines ont été rapportées dans le sud des Caraïbes. La plus récente, réalisée le 3 octobre, a détruit un petit bateau au large des côtes vénézuéliennes, causant la mort de quatre personnes. En septembre, l’ancien président Donald Trump avait reconnu un raid américain touchant un navire narcotrafiquant vénézuélien lié au groupe criminel du Tren de Aragua, provoquant onze décès. Ces opérations se sont déroulées sous l’autorité de nouveaux cadres légaux permettant l’usage de la force militaire contre les cartels.

Capacités militaires américaines dans la région caraïbe

L’analyse d’images ouvertes et de rapports de défense montre que la position actuelle des forces américaines face au Venezuela forme un ensemble maritime d’attaque complet, allant bien au-delà des simples missions d’anti-trafic. Le déploiement comprend des destroyers lance-missiles de classe Arleigh Burke, un sous-marin nucléaire d’attaque de classe Virginia, ainsi que des éléments d’un groupement amphibie, notamment autour de l’USS Iwo Jima. Ces plateformes disposent de capacités d’attaque aérienne, terrestre et maritime à plusieurs niveaux, incluant des missiles de croisière Tomahawk et des systèmes avancés de guerre électronique.

Le soutien aérien s’est renforcé par la présence d’avions F-35A Lightning II basés à Puerto Rico et Curaçao, offrant aux États-Unis une capacité furtive de frappe et de renseignement sur l’ensemble du bassin caraïbe. En complément, des patrouilles aériennes avec le P-8A Poseidon et des drones MQ-9B SeaGuardian assurent une surveillance continue et la localisation de cibles en mer. Des sources du Commandement Sud confirment que les centres de fusion du renseignement à Key West et à Puerto Rico coordonnent les opérations de surveillance combinant capteurs spatiaux et aériens, permettant un suivi quasi temps réel des navires suspects transportant des stupéfiants ainsi que des mouvements paramilitaires le long des côtes vénézuéliennes.

Cette architecture en réseau offre aux États-Unis la capacité de détecter et de neutraliser des menaces à grande distance, en couplant frappes de précision long-courrier, surveillance permanente et domination électronique. Si les opérations s’intensifient, cette posture permettrait à Washington d’imposer une zone d’exclusion maritime ou de lancer des attaques ciblées contre des infrastructures côtières en quelques heures, sur simple ordre présidentiel.

Capacités de riposte du Venezuela

De l’autre côté du détroit, le Venezuela dispose d’une architecture défensive conséquente mais hétérogène. La Force Armée Nationale Bolivarienne (FANB) conserve certains équipements fiables hérités des programmes de modernisation passés, mais leur disponibilité opérationnelle a fortement décliné ces dernières années en raison des difficultés économiques et du manque d’entretien.

La principale force dissuasive aérienne repose sur des chasseurs multirôles Su-30MK2 Flanker, soutenus par une flotte vieillissante d’avions F-16A/B. Bien que les Su-30 offrent une portée de combat étendue avec des missiles air-air R-77 d’origine russe, moins d’une douzaine sont estimés pleinement opérationnels à ce jour. Le pays possède également un réseau de défense aérienne stratifié basé sur des missiles sol-air russes S-300VM Antey-2500, déployés autour de Caracas et de bases stratégiques comme Maracay et Barcelone.

Ces systèmes, en bon état de maintenance, sont capables de menacer des aéronefs volant à haute altitude et de restreindre l’accès américain à l’espace aérien vénézuélien.

Quant à la marine vénézuélienne, bien que numériquement importante, elle souffre d’un manque chronique d’entretien et de pièces détachées. Sa flotte comprend des patrouilleurs côtiers, des vedettes lance-missiles et quelques corvettes, mais elle manque de capteurs modernes et de systèmes de défense aérienne de zone capables de faire face aux plateformes avancées de l’US Navy. On estime que Caracas disposerait de plusieurs batteries terrestres de missiles antinavires, susceptibles de menacer les navires américains s’approchant de ses eaux territoriales, mais ces installations seraient rapidement neutralisées en cas d’opérations préventives américaines.

Par ailleurs, un facteur d’incertitude demeure dans la vaste organisation paramilitaire et milicienne du Venezuela. Le président Nicolás Maduro affirme que 4,5 millions de miliciens civils ont été armés et formés à la défense territoriale et à l’insurrection. Ces forces, bien que peu équipées, pourraient conduire une résistance asymétrique lors d’un débarquement ou d’une campagne militaire prolongée, à l’instar des tactiques distribuées employées par l’Iran et ses alliés dans la région.

Équilibre stratégique et risques d’escalade

Le rapport de forces actuel est largement en faveur des États-Unis. La fusion des capteurs, l’étendue des moyens de frappe et l’infrastructure de commandement et contrôle de la marine américaine surpassent les capacités aériennes et navales limitées du Venezuela. Même les batteries S-300VM, potentiellement le principal élément dissuasif vénézuélien, restent vulnérables face à la guerre électronique, aux attaques cybernétiques et aux munitions à longue portée.

Cependant, le risque d’escalade demeure réel. Toute attaque américaine perçue comme une violation de la souveraineté vénézuélienne pourrait entraîner des représailles de la défense sol-air ou des milices contre les forces américaines en mer. La condamnation récente par la Russie de l’attaque du 3 octobre 2025 illustre la sensibilité internationale de la situation, Moscou mettant en garde Washington contre de nouvelles « actions agressives » dans la Caraïbe.

Si l’administration étend la campagne au-delà de l’interdiction des trafics et applique une pression coercitive directe sur Caracas, la région pourrait basculer vers une nouvelle crise de confrontation rappelant certains épisodes des affrontements navals de la Guerre froide. La déclaration de Pete Hegseth, affirmant détenir une pleine latitude opérationnelle, confère au Pentagone une marge de manœuvre qui tend à effacer la frontière entre lutte antidrogue et intervention militaire.

Tandis que les destroyers américains patrouillent ostensiblement dans les eaux proches du Venezuela et que les F-35 effectuent des missions de survol, la Caraïbe se transforme une fois de plus en un terrain d’expérimentation pour la projection de puissance, la dissuasion et les limites de l’autorisation militaire présidentielle. La question n’est plus de savoir si les États-Unis peuvent frapper, mais jusqu’où ils sont prêts à aller, et quelle sera la riposte vénézuélienne face à un défi direct à leur souveraineté.

Alain Servaes