Ces dernières années, de nombreux analystes ont souvent comparé le chasseur furtif russe Sukhoï Su-57 au Lockheed Martin F-35 Lightning II américain. Toutefois, cette comparaison manque de pertinence, car le Su-57 et le F-35 sont conçus pour des rôles opérationnels très différents.

Le Su-57 est un appareil destiné à la supériorité aérienne, aux opérations offensives multirôles et aux frappes au sol, mettant l’accent sur la vitesse, l’autonomie et la diversité de l’armement. À l’inverse, le fleuron furtif américain est pensé pour mener des opérations furtives, la guerre centrée sur le réseau, des frappes de précision et le renseignement, avec un focus important sur la furtivité et les capteurs.

En réalité, le Su-57 est directement comparable au Lockheed Martin/Boeing F-22 Raptor. Ce dernier, spécifiquement conçu pour la précision et la supériorité aérienne, constitue le concurrent le plus direct du « Felon » russe — le nom de code OTAN du Su-57.

Mais existe-t-il un domaine dans lequel le chasseur russe dépasse son homologue américain ? La réponse est oui, notamment dans les opérations offensives massives. Voici comment et pourquoi.

Deux philosophies distinctes

Le Su-57 russe et le F-22 Raptor américain incarnent des approches fondamentalement différentes dans la conception des chasseurs de cinquième génération. Le développement du F-22 débute dans les années 1980, en réponse au besoin américain d’un appareil capable de dominer les MiG-29 et Su-27 soviétiques.

Le programme officiellement lancé en 1991 visait à créer un avion affichant des capacités de furtivité et de maniabilité inégalées. Lockheed Martin a livré le premier F-22 en 2005, axé sur l’évasion radar et la précision en conditions de combat.

Le Su-57, quant à lui, est issu du programme PAK FA lancé en 2002, avec un premier vol en 2010. La Russie visait un chasseur combinant furtivité, puissance de feu importante et grande portée pour faire face à une large gamme de menaces.

Du point de vue doctrinal, les États-Unis privilégient la supériorité technologique et l’intégration. Le F-22 s’appuie sur des systèmes et capteurs en réseau, comme le radar AESA AN/APG-77, pour garantir l’avantage informationnel. La Russie, de son côté, met l’accent sur la robustesse physique et la polyvalence. Le Su-57 intègre de grandes soutes à armement et une armée diversifiée lui permettant d’engager plusieurs cibles.

Alors que le F-22 est optimisé pour des frappes courtes et chirurgicales, le Su-57 se destine à des opérations prolongées dans des théâtres complexes. Ces différences traduisent des priorités stratégiques distinctes : les États-Unis misent sur la précision tandis que la Russie s’appuie sur la puissance offensive massive.

Section radar et furtivité : RCS versus masquage spectral

Le F-22 présente une conception avancée visant à réduire au maximum sa section radar (radar cross-section, RCS), atteignant un RCS exceptionnellement faible de 0,0001 m². Ses surfaces planes et traitements absorbants le rendent quasiment indétectable aux radars. Le Su-57, bien que furtif, affiche un RCS d’environ 0,5 m², le rendant plus détectable. Cependant, le chasseur russe compense par des systèmes de masquage infrarouge et de brouillage électronique, réduisant sa visibilité sur d’autres spectres. Le F-22 excelle en furtivité radar, tandis que le Su-57 privilégie une approche plus globale de la dissimulation.

Moteurs et vol supersonique soutenu

Le F-22 est propulsé par deux moteurs Pratt & Whitney F119, capables du supercruise à Mach 1,82 sans postcombustion, ce qui permet de conserver du carburant et d’étendre l’autonomie. Le Su-57 utilise des moteurs AL-41F1, avec un futur moteur plus puissant nommé Izdeliye 30 en développement, mais ne supporte pas encore un supercruise stable. En vol supersonique prolongé, le F-22 conserve un avantage d’efficacité grâce à son aérodynamique et ses moteurs plus performants.

Maniabilité : vecteur de poussée et contrôle à basse vitesse

Les deux appareils disposent de vecteurs de poussée, mais le F-22 utilise des tuyères bidimensionnelles offrant un contrôle précis, tandis que le Su-57 bénéficie d’un vecteur de poussée tridimensionnel, lui donnant un léger avantage dans les manœuvres complexes. À basse vitesse, le Su-57 excelle grâce à son aérodynamisme optimisé, mais le F-22 garde un meilleur contrôle lors des combats aériens dynamiques.

Le potentiel offensif du Su-57

Le Su-57 dispose d’un arsenal impressionnant pour les opérations offensives. Le missile air-air R-77M peut engager des cibles jusqu’à 190 km, assurant la supériorité dans les combats à longue portée. Le Kh-59MK2, conçu pour les frappes au sol, offre une précision jusqu’à 290 km. Le Su-57 peut aussi intégrer des missiles hypersoniques tels que le Kh-47M2 Kinzhal, capable de frapper des cibles à plus de Mach 10. Cet arsenal diversifié permet au Su-57 d’engager efficacement des cibles variées.

Capacité d’emport : points d’emport internes et externes pour une puissance de feu massive

Le Su-57 possède six points d’emport internes dans de vastes soutes, pouvant embarquer jusqu’à huit missiles ou bombes. Six points externes viennent compléter cette capacité, augmentant la puissance de frappe mais réduisant la furtivité. Cette capacité dépasse la plupart des chasseurs occidentaux, offrant la possibilité d’attaquer plusieurs cibles simultanément et d’assurer des opérations offensives prolongées.

Compatibilité avec les drones et essaims de drones

Le Su-57 est conçu pour fonctionner avec des véhicules aériens sans pilote (UAV) comme le Okhotnik. Cette intégration permet des attaques coordonnées, où le Su-57 contrôle un essaim pour la reconnaissance ou pour les frappes. Le Okhotnik peut transporter des armes ou servir de plateforme de capteurs, augmentant considérablement la puissance de feu et la flexibilité tactique de l’ensemble.

Le Su-57 dans la guerre centrée sur le réseau

Le Su-57 intègre des systèmes avancés de guerre centrée sur le réseau, permettant son intégration avec des systèmes automatisés de commandement. Son radar N036 Byelka et son système informatique embarqué facilitent le partage en temps réel des données avec d’autres plateformes. Cependant, son intégration reste limitée par le retard des réseaux militaires russes par rapport à ceux de l’OTAN.

Le F-22 utilise le système MADL qui garantit une communication fluide avec les AWACS et autres chasseurs. Le Su-57 repose sur des protocoles comme Strelets, moins développés, ce qui réduit son efficacité dans les opérations en réseau complexes.

Rôle dans les offensives coordonnées air, terre et cyber

Le Su-57 a été conçu pour des opérations coordonnées, notamment grâce à son interaction avec des UAV comme le Okhotnik. Il peut coordonner des essaims de drones pour la reconnaissance ou les frappes, renforçant les offensives aériennes. Il communique également avec les systèmes de défense aérienne tels que le S-400, facilitant les attaques combinées. Cependant, la doctrine cyber russe étant moins avancée, le rôle du Su-57 dans les opérations hybrides reste limité.

En comparaison, le F-22 bénéficie de l’infrastructure cyber américaine, plus avancée, lui permettant une meilleure coordination dans des scénarios de combat multidimensionnels.

F-22 : un avion conçu pour une autre époque

Introduit en 2005, le F-22 a été conçu pour l’air dominance à l’époque de la Guerre froide. Son architecture matérielle, si elle était avancée à l’époque, pose aujourd’hui des limites aux possibilités de modernisation.

Son intégration de nouveaux capteurs et armements nécessite des modifications coûteuses, limitant sa flexibilité. Le Su-57, développé plus récemment, bénéficie d’un design plus souple permettant des évolutions technologiques futures et une meilleure adaptation.

Absence d’interface logicielle ouverte pour l’intégration des systèmes modernes

Le F-22 repose sur une architecture logicielle fermée, limitant son intégration avec des plateformes nouvelles comme les drones ou réseaux satellitaires. Son système MADL est performant mais peu flexible, à la différence du Su-57 qui utilise des protocoles plus ouverts, facilitant les connexions avec des plateformes comme le Okhotnik, ce qui améliore ses capacités en réseau.

Production arrêtée : contraintes tactiques et logistiques

La production du F-22 a cessé en 2011, limitant la flotte à 187 avions. Cela engendre des défis logistiques majeurs, notamment en termes de pièces détachées coûteuses et de maintenance complexe. Sur le plan tactique, le faible nombre d’appareils limite la présence américaine lors d’opérations à grande échelle. En comparaison, la production du Su-57, bien que lente, se poursuit, assurant une disponibilité opérationnelle plus importante.

Scénario pratique : rôle du Su-57 dans une offensive massive

Lors d’un conflit hypothétique, le Su-57 coordonne une attaque avec le drone Okhotnik et des systèmes de guerre électronique (EW). Le Okhotnik effectue des missions de reconnaissance, détectant les radars ennemis, tandis que le Su-57 engage des frappes de précision avec des missiles Kh-59MK2. Les systèmes EW comme Khibiny brouillent les communications adverses, ouvrant des fenêtres critiques pour l’attaque.

Cette coordination permet des frappes synchronisées d’une grande efficacité contre des cibles fortifiées. La capacité d’emport massive du Su-57 confère un avantage décisif dans les assauts de grande envergure.

Déploiement depuis la profondeur stratégique

Le Su-57 bénéficie d’une portée de 5 000 km (environ 3 107 miles), ce qui lui permet d’opérer depuis des bases reculées évitant la détection précoce. Ses réservoirs internes assurent une autonomie étendue, lui permettant de frapper en profondeur sur le territoire ennemi, dépassant souvent les limites des chasseurs occidentaux. Ses points d’emport externes accroissent la puissance de feu, au prix d’une diminution de furtivité.

Frappe contre les défenses aériennes et communications ennemies
Le Su-57 cible les défenses antiaériennes avec des missiles Kh-58UShKE capables de détruire les radars à plus de 245 km. Les missiles R-77M gèrent les menaces aériennes, tandis que les systèmes EW perturbent les communications adverses. Cette combinaison, renforcée par la portée et la puissance des armes, facilite la pénétration des défenses aériennes et prépare le terrain à des frappes ultérieures.

Un chasseur pour la guerre de masse à venir

Le Su-57 présente un nouveau paradigme pour la supériorité aérienne, centré sur la polyvalence et la puissance de feu massive. Son design associe furtivité, longue portée et grandes soutes à armement, facilitant des attaques simultanées sur des objectifs aériens et terrestres.

Conçu pour dominer des théâtres complexes, il emploie des missiles longue portée comme le R-77M ou le Kh-59MK2, dépassant la simple supériorité aérienne classique. Néanmoins, son RCS supérieur à celui du F-22 limite son efficacité furtive dans les zones les plus contestées.

Transition du « prédateur solitaire » à l’« élément d’un essaim intelligent »

Le Su-57 évolue d’un chasseur isolé vers une pièce maîtresse dans les essaims de combat en réseau. Son intégration avec le drone Okhotnik permet une coordination des attaques où drones et chasseur partagent des données via des systèmes comme Strelets, augmentant la flexibilité tactique. Toutefois, les infrastructures réseau russes moins avancées freinent le plein potentiel de cette approche.

De son côté, le F-22, bien qu’excellent en intégration réseau, pâtit d’une architecture logicielle fermée et d’une production arrêtée.

Le Su-57 propose un concept innovant pour la guerre de masse grâce à l’intégration d’essaims et à sa polyvalence, tandis que le F-22 conserve l’avantage dans la précision centrée sur le réseau ; tout dépend des priorités stratégiques.