Le Canada poursuit l’examen de sa future flotte de chasseurs, tout en s’étant engagé à acquérir 16 F-35A. Il devient toutefois de plus en plus difficile pour Ottawa de justifier un changement de constructeur pour compléter le remplacement total de ses anciens CF-18 Hornet.
Actuellement, la Royal Canadian Air Force (RCAF) dispose d’environ 75 avions CF-18A/B+, auxquels s’ajoutent 18 anciens F/A-18A/B provenant de la Royal Australian Air Force (RAAF), ainsi que sept appareils supplémentaires conservés comme pièces de rechange, afin de renforcer la flotte.
Lors d’une audition devant un comité des comptes publics de la Chambre des communes, la sous-ministre de la Défense, Stefani Beck, a affirmé que le programme F-35 « avance à toute vitesse ».
« Notre intention est de poursuivre le contrat… avec les accords en vigueur, jusqu’à ce que nous recevions une directive différente », a déclaré Mme Beck aux parlementaires. Elle a ajouté que le ministère de la Défense canadien se concentrait « sur la mise en place de l’infrastructure, des pilotes et de la formation nécessaires à l’arrivée des F-35 ».
Cette position est cohérente avec l’engagement du Canada d’acheter 16 F-35, dont quatre ont déjà été intégralement payés et pour lesquels des pièces ont été commandées pour huit autres appareils. Les premiers F-35 canadiens devraient être livrés l’an prochain à la base aérienne de Luke, en Arizona, pour la phase d’entraînement.
Cependant, comme l’a souligné Stefani Beck, le gouvernement maintient encore ouvertes ses options quant à l’option après l’acquisition des seize premiers exemplaires.
En 2023, le gouvernement libéral canadien avait annoncé son intention d’acquérir 88 F-35, mettant fin à un long processus de sélection. Selon ce calendrier, les premiers exemplaires devaient arriver au Canada en 2028, avec une capacité opérationnelle complète visée entre 2032 et 2034.
Mais dans un contexte de tensions commerciales croissantes avec les États-Unis, le Premier ministre libéral Mark Carney a lancé une révision du programme d’acquisition peu après son entrée en fonction au printemps, fixant une date limite pour prendre une décision avant la fin de l’été.
Les relations actuelles entre le Canada et les États-Unis sont au plus bas. Lors d’une visite à Washington, le président américain Donald Trump a affirmé qu’un conflit naturel existait entre les deux pays dans le domaine commercial. De son côté, Mark Carney fait face à une forte pression interne pour parvenir à un accord sur la réduction des tarifs douaniers.
Cette crise fait suite à l’augmentation en août dernier des droits de douane américains sur de nombreux produits canadiens, portés à 35 %. En représailles, Ottawa a imposé ses propres tarifs sur les exportations américaines.
Parallèlement, le comité tripartite des comptes publics du Canada a examiné le dernier rapport du vérificateur général soulignant la hausse du coût du programme F-35.
En 2019, le coût estimé pour l’achat des 88 F-35 était de 19 milliards de dollars canadiens. Il a désormais grimpé à 27,7 milliards, hors armement et infrastructure.
Une partie des coûts supplémentaires provient des exigences accrues imposées par la Joint Program Office (JPO) américaine, notamment concernant des niveaux de sécurité renforcés pour les infrastructures construites au Canada, comme les hangars. Cette dimension infrastructurelle est cruciale pour les F-35, dont les besoins diffèrent grandement de ceux du Hornet.
La RCAF prévoit d’établir deux bases principales pour les F-35, à la Base des Forces canadiennes (BFC) de Cold Lake en Alberta et à la BFC Bagotville au Québec.
La décision à venir devra déterminer si le Canada poursuit l’achat des 88 F-35 malgré les surcoûts, ou choisit de réduire le nombre d’appareils commandés pour opter pour une solution hybride, combinant différentes plateformes aériennes.
Parmi les autres candidats proposés figurait le Saab Gripen E, finaliste face au F-35. Saab avait notamment proposé une production locale au Canada pour obtenir un soutien national.
Un temps, le Eurofighter Typhoon et le Dassault Rafale étaient également en lice, mais les deux constructeurs européens se sont retirés avant le lancement officiel du concours, dénonçant un processus perçu comme biaisé en faveur des entreprises américaines.
Il existait aussi un projet d’achat temporaire de Super Hornet F/A-18E/F pour pallier le retrait des CF-18, mais un différend commercial opposant Boeing à Ottawa a abouti à l’exclusion de cet avion de la compétition en 2021.
Bill Blair, alors ministre de la Défense lors de la réévaluation du programme en mars, avait évoqué les avantages d’une flotte mixte, qui offrirait plus de flexibilité face à divers types de menaces.
Le soutien à l’acquisition exclusive des F-35 vient principalement du parti conservateur, représenté au sein du comité des comptes publics.
En revanche, l’ambassadeur des États-Unis au Canada, Pete Hoekstra, s’est opposé à l’idée d’une flotte mixte, arguant que cela pourrait compromettre l’interopérabilité avec le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) en cas d’achat d’un chasseur européen par Ottawa.
Les hauts responsables de la RCAF adoptent une position plus prudente, conscients que le futur de la flotte dépend de la décision gouvernementale imminente.
Quand on lui a demandé sur les défis liés à une flotte mixte de chasseurs, le commandant de la Royal Canadian Air Force, le lieutenant-général Jamie Speiser-Blanchet, a rappelé que cette réalité existait déjà puisque les CF-18 continueront d’être utilisés jusque dans les années 2030, alors que les F-35 seront progressivement introduits.
Cependant, il a souligné que sur le long terme, une flotte hybride engendrera des coûts et des complexités supplémentaires. « Cela impliquerait de doubler une partie des infrastructures et des formations », a-t-il précisé.
Plus préoccupant encore, il a mis en garde contre la montée en puissance des menaces russes et chinoises, ces deux principaux adversaires du Canada, qui disposent aujourd’hui de flottes de chasseurs de cinquième génération – bien que la flotte russe soit notablement plus réduite.
Actuellement, les seules options réalistes pour composer une flotte mixte incluant les F-35 sont des appareils de quatrième génération ou dits de « génération 4.5 ».
« Tant la Chine que la Russie possèdent des avions de chasse et des missiles de cinquième génération capables d’atteindre des vitesses et des portées bien supérieures, ce qui représente une menace immédiate pour les alliés occidentaux », a déclaré le chef de la RCAF.
Dans une interview récente, Stephen Fuhr, secrétaire d’État pour les acquisitions de défense au Canada, a indiqué que son pays ne cherchait pas à s’éloigner du F-35. « Je ne pense pas que nous allons dans cette direction », a-t-il affirmé, tout en précisant qu’une décision serait prise en temps voulu.
Un porte-parole de M. Fuhr a toutefois précisé que ses propos concernaient les seize appareils sous contrat, et non le programme complet.
Le Canada est contractuellement engagé pour seize F-35 actuellement en cours de production, tandis qu’une décision majeure sur l’ensemble du programme reste à venir, a indiqué le porte-parole.
Ce contexte confirme que l’avenir des 88 F-35 annoncés n’est pas encore assuré.
Le principal obstacle pour ceux qui militent en faveur d’une flotte mixte reste que plus la décision est retardée, plus celle-ci devient complexe à mettre en œuvre.
Le Canada a déjà investi dans quelques F-35, avec une première livraison prévue l’année prochaine. Les projets liés à l’infrastructure ont non seulement dépassé les budgets mais ont aussi absorbé des fonds importants. La participation de l’industrie canadienne dans le programme Joint Strike Fighter est également significative.
Dans certains cas, un argument économique pourrait être avancé en faveur d’une flotte mixte, notamment pour ne pas dépendre entièrement d’un unique fournisseur pour ce type d’équipement stratégique.
Mais à mesure que le Canada et la RCAF s’intègrent plus profondément dans le programme F-35, justifier l’acquisition d’un chasseur alternatif devient de plus en plus difficile.
Thomas Newdick