Face à la montée des tensions géopolitiques dans l’Indo-Pacifique, le triangle sécuritaire formé par les États-Unis, le Japon et les Philippines s’impose progressivement comme un dispositif de défense stratégique majeur. Cette alliance trilatérale a déjà suscité une attention soutenue et des retombées positives tant à Washington qu’à Tokyo, notamment après la première réunion des conseillers à la sécurité nationale et la toute première exercice conjoint des garde-côtes en juin dernier. Les dirigeants de part et d’autre du Pacifique ont exprimé leur volonté que ce partenariat joue un rôle central dans la sécurité des mers de Chine orientale et méridionale, en mutualisant leurs efforts pour contrer les comportements agressifs et illégaux de la Chine.
Cependant, alors que cette coopération trilatérale continue de se structurer, des tensions plus subtiles apparaissent du côté de Manille. Mon enquête sur le terrain cet été a révélé plusieurs préoccupations des responsables de la défense philippins et des experts sur cette alliance. En particulier, Manille s’inquiète de sa capacité à maintenir une relation indépendante avec Pékin, du penchant de Tokyo à suivre la ligne de Washington en matière de sécurité, ainsi que de l’érosion involontaire des liens bilatéraux nippo-philippins liée à l’approfondissement du trilatéral.
Un équilibre harmonieux dans ce triangle stratégique est essentiel pour répondre efficacement aux enjeux sécuritaires dans les mers de Chine orientale et méridionale, tout en envoyant un message dissuasif fort à la Chine concernant ses ambitions potentielles sur Taïwan. Un partenariat déséquilibré pourrait, au contraire, affaiblir la posture collective régionale qu’il cherche à renforcer. En réduisant les logiques trop transactionnelles, en valorisant un rôle plus affirmé du Japon et en étendant la vision stratégique au-delà de la question taïwanaise, les trois pays peuvent garantir la pertinence et la robustesse de cette nouvelle alliance face aux défis de l’Indo-Pacifique.
Anciens et nouveaux questionnements
Les critiques visant un Washington jugé trop dominateur ou peu fiable ne sont pas récentes à Manille. La confiance mutuelle dans l’alliance de défense entre les États-Unis et les Philippines a connu des phases contrastées. Des moments clés comme la signature en 2014 de l’Accord renforcé de coopération en matière de défense sous la présidence de Benigno “Noynoy” Aquino ont souvent été suivis de périodes de distanciation, notamment lors du mandat de Rodrigo Duterte. Aujourd’hui, le lien sino-américain semble plus consolidé que jamais. Depuis sa prise de fonction en juin 2022, le président Ferdinand Marcos Jr. a fait du renforcement des relations sécuritaires avec Washington une priorité, symbolisée par l’extension de février 2023 de l’Accord renforcé, qui offre un accès à neuf bases philippines cruciales proches de points géopolitiques sensibles comme Taïwan ou la mer de Chine méridionale.
En comparaison, les relations de défense bilatérales entre Tokyo et Manille, plus stables mais moins profondes historiquement, ont connu un tournant décisif en 2012 après l’incident des récifs de Scarborough. Dès 2013, le transfert par le Japon de navires de garde-côtes aux Philippines a amorcé une croissance continue du partenariat. Même sous Duterte, les liens bilatéraux se sont renforcés grâce à l’augmentation des escales portuaires japonaises, le développement des capacités conjointes et le transfert d’équipements. Ce partenariat est désormais l’un des plus solides pour Manille.
Cependant, mes entretiens avec des responsables et experts philippins du secteur de la défense, affiliés à des institutions telles que le Conseil de sécurité nationale ou le ministère de la Défense, ont révélé une certaine méfiance croissante. Ces élites nationales s’interrogent d’abord sur le risque que ce trilatéral limite la marge de manœuvre de Manille dans sa gestion des relations avec Pékin. Beaucoup perçoivent que l’objectif principal de Washington et Tokyo est d’étendre leur influence à travers les Philippines principalement pour des raisons liées à Taïwan. La position stratégique de Luzon — la plus grande île de l’archipel située à seulement 250 km du sud de Taïwan — en fait un allié de choix et un théâtre potentiel d’opérations en cas de conflit. Néanmoins, tous à Manille ne sont pas prêts à adopter une posture militaire renforcée clairement soutenue par Washington et Tokyo dans cette zone.
Il existe en effet des motifs majeurs de sécurité pour que les Philippines s’intéressent à une potentielle crise à Taïwan, notamment la protection des près de 200 000 travailleurs philippins présents sur l’île. Certains responsables préconisent une position plus affirmée face à ce risque. Pourtant, le débat interne reste loin d’être tranché. Manille n’a pas encore adopté de position militaire franche sur Taïwan, contrairement à Washington ou Tokyo. La position la plus nette à ce jour reste une déclaration ambiguë en 2011 de l’ambassadeur philippin aux États-Unis sur la possibilité que les bases américaines soient utilisées si cela relevait de la sécurité nationale. De son côté, le président Marcos a toujours fait preuve de neutralité, rappelant que dans les affrontements entre grandes puissances, les plus petits acteurs, comme les Philippines, ont tout intérêt à éviter de se laisser entraîner. Il déclarait notamment : “Quand les éléphants se battent, seule l’herbe est perdante. Nous sommes cette herbe. Nous ne voulons pas être piétinés.”
Certains politiciens philippins accusent Washington de vouloir entraîner Manille dans un conflit futur sur Taïwan. Cette méfiance, bien que difficile à appréhender pour la diplomatie américaine, ne disparaîtra pas facilement. Les États-Unis et le Japon gagneraient à reconnaître le délicat équilibre que les Philippines tentent d’instaurer dans leurs relations extérieures. Une pression excessive en faveur d’un alignement clair sur Taïwan risquerait d’user le partenariat stratégique et de compromettre des objectifs régionaux plus larges.
La voix timide du Japon
Un second point de friction concerne la perception à Manille d’une tendance de Tokyo à céder aux positions de Washington sur les questions de sécurité. Des responsables philippins m’ont confié que les désaccords au sein du triangle se concluent souvent par un soutien nippon aux préférences américaines, laissant souvent Manille isolée dans sa dissidence. Ce mécanisme entraine une dynamique répétée de type “2+1”, où le duo américano-japonais l’emporte systématiquement.
Cette image de la déférence japonaise est sans doute exagérée, Tokyo maintenant de nombreuses coopérations indépendantes avec ses partenaires en Asie du Sud-Est. Le partenariat avec Manille en est l’une des illustrations. Pourtant, cette crainte est enracinée dans la réalité politique et historique japonaise. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’alliance de Tokyo avec Washington et les sensibilités de l’opinion publique interne ont façonné une habitude de suivre la ligne américaine, notamment sous l’influence du Parti libéral-démocrate. Ce phénomène est parfois qualifié de gaiatsu, ou “pression extérieure”, qui a servi par exemple lors de l’envoi des forces d’autodéfense japonaises en Irak en 2004, un geste controversé rendu possible en partie par la pression américaine.
Pour Manille, cette tendance de Tokyo renforce l’impression d’une domination américano-japonaise dans le trilatéral plus marquée que dans leur relation bilatérale directe avec les États-Unis. Par conséquent, une harmonisation accrue entre Washington et Tokyo peut apparaître comme un frein, plutôt qu’un atout, alors que les liens trilatéraux se renforcent.
Un bilan bilatéral au détriment du trilatéral ?
Enfin, plusieurs experts et responsables à Manille manifestent une inquiétude claire que l’essor du trilatéral n’affaiblisse la relation bilatérale déjà très valorisée avec le Japon. En effet, le partenariat nippo-philippin est considéré comme particulièrement précieux pour les dirigeants philippins, qui, tout en cherchant à renforcer la coopération avec Washington, souhaitent aussi diversifier leurs alliances stratégiques. Ce choix s’est renforcé après l’incident des récifs de Scarborough en 2012, perçu comme un moment de défaillance américaine. Si cela a conduit à resserrer aussi les liens avec les États-Unis, Manille a en parallèle initié une poussée vers Tokyo pour compenser.
Il n’est pas avéré que la coopération japono-philippine ait ralenti à la faveur du trilatéral. En février 2023, une nouvelle entente bilatérale a même permis d’élargir les exercices conjoints et les droits d’accès des forces japonaises aux Philippines. Cependant, cette relation bilatérale est prisée précisément car elle permet à Manille de collaborer avec un allié stratégique des États-Unis sans provoquer directement Pékin, contrairement à un rapprochement américain bilatéral plus visible.
Si ce lien bilatéral venait à être absorbé, même partiellement, dans un cadre trilatéral incluant Washington, les Philippines perdraient l’un des avantages majeurs de travailler avec le Japon. L’équilibre délicat que Manille a trouvé entre Tokyo et Washington lui permet de naviguer dans un environnement régional complexe avec prudence. Au vu de la volatilité historique des relations américano-philippines, mélanger ces dernières avec la relation plus stable avec le Japon semble un risque que Manille préfère éviter.
Vers un équilibre durable
Quelle serait alors la meilleure manière de parvenir à cet équilibre trilatéral ? D’abord, les trois acteurs doivent réduire les postures trop transactionnelles. Il s’agit d’éviter que Manille ait le sentiment que Washington cherche uniquement à l’enfermer dans des accords susceptibles de restreindre sa liberté d’action. Une partie des négociations porte certes sur l’accès aux bases et aux espaces aériens, ce qui est compréhensible en période d’intensification des liens, mais il convient de ne pas sacrifier la confiance mutuelle sur l’autel des engagements papier.
Ensuite, Washington devrait encourager Tokyo à jouer un rôle plus actif dans la direction de ce partenariat. Le Japon bénéficie d’un niveau de confiance exceptionnel aux Philippines, surpassant d’autres partenaires étrangers selon plusieurs enquêtes. Si les États-Unis ont des réserves sur certaines capacités ou stratégies de Manille, il serait préférable de laisser Tokyo prendre davantage d’initiative plutôt que d’imposer une approche américaine dominante. Des experts philippins m’ont souvent confié que, si le désir premier est que le trilatéral devienne plus “filipino-centrique”, un leadership japonais serait une alternative appréciée en l’absence de ce scénario.
Enfin, il serait bénéfique d’élargir le spectre des coopérations à des problématiques dépassant la seule menace taïwanaise. Se concentrer exclusivement sur un potentiel conflit à Taïwan pourrait occulter des objectifs stratégiques plus larges et partagés, tels que la dissuasion en mer de Chine méridionale, le renforcement des capacités des forces philippines ou l’amélioration de l’interopérabilité militaire trilatérale. À ce titre, l’exercice conjoint des garde-côtes en juin 2023, axé sur la protection des droits de pêche locaux, a été très bien reçu à Manille. En favorisant ces enjeux communs, le trio renforcerait non seulement son alignement stratégique mais verrait paradoxalement sa posture de dissuasion vis-à-vis de Taïwan s’en trouver consolidée.
Ryan Ashley est officier du renseignement dans l’US Air Force, avec une vaste expérience opérationnelle en Asie de l’Est et au Japon. Doctorant à l’Université du Texas Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, il est également chargé de cours à l’Air Force Special Operations School. Il a publié plusieurs analyses sur la sécurité en Asie de l’Est et les relations internationales.
Les propos exprimés dans cet article reflètent uniquement la position de l’auteur et ne sauraient être attribués à l’US Air Force, au Département américain de la Défense ou au gouvernement des États-Unis.
Crédit photo : US Marine Corps, Cpl. Yvonne Iwae