La bataille de Cannes, livrée le 2 août 216 av. J.-C., demeure un sommet de la carrière militaire d’Hannibal Barca face aux Romains. Symbole éclatant de la supériorité tactique, elle illustre comment une armée plus petite et moins équipée a pu vaincre un adversaire plus nombreux et mieux pourvu lors d’un combat en terrain ouvert. Pourtant, malgré son statut de « victoire décisive », cette bataille s’inscrit en réalité à mi-parcours d’une guerre, la Seconde Guerre punique, que Hannibal finira par perdre. L’incapacité d’un triomphe tactique à modifier le cours stratégique global constitue ainsi une part essentielle de l’héritage de Cannes, au-delà même de la manœuvre d’enveloppement double d’Hannibal.
Trois récits non contemporains de la bataille ont survécu. Le plus ancien est celui de Polybe, écrivain du milieu du IIe siècle av. J.-C., qui a recueilli témoignages et sources romaines, notamment celles du sénateur Fabius Pictor. Livy, historien romain de la fin du Ier siècle av. J.-C., s’appuie sur Polybe et Fabius, tout en intégrant d’autres sources désormais perdues, bien que parfois exagérées. Appian, auteur du IIe siècle après J.-C., propose aussi une narration, jugée toutefois confuse et peu fiable. Le débat universitaire contemporain s’appuie principalement sur la confrontation des récits de Livy et Polybe pour comprendre cette bataille.
Le contexte stratégique avant Cannes
Le contexte stratégique d’Hannibal découle de la Première Guerre punique (264-241 av. J.-C.) et de ses conséquences. La Seconde Guerre punique (218-201 av. J.-C.) fut en quelque sorte une reprise du conflit, après la perte par Carthage de la Sicile. Cette défaite aggravée par des révoltes internes affaiblit considérablement Carthage. Hamilcar Barca y devint général en chef, puis se tourna vers la conquête en Hispanie, probablement pour compenser les défaites face à Rome.
De 237 à 219 av. J.-C., la famille Barca étendit sa domination sur la côte méditerranéenne espagnole, provoquant l’inquiétude de Rome. En 219, la prise de la ville ibère de Sagonte par Hannibal fut le prétexte officiel à la déclaration de guerre romaine, bien que Sagonte se trouvât au sud de l’Ebre, limite officielle d’influence carthaginoise.
Hannibal chercha à affaiblir Rome en isolant ses alliés italiens, les socii, qui constituaient près de la moitié de ses forces armées. En attaquant leurs territoires, il espérait provoquer des désaffections et attirer l’armée romaine dans des pièges voulus.
Le passage des Pyrénées puis des Alpes vers l’Italie fut une épreuve majeure. Hannibal perdit ainsi une grande partie de ses effectifs et ses éléphants. Mais il rallia les Gaulois d’Italie du Nord, battant les Romains à Ticinus et Trebia.
Après une nouvelle victoire surprise à Lac Trasimène en 217 av. J.-C., Rome opta pour une stratégie de temporisation sous la conduite du dictateur Quintus Fabius Maximus « le Retardateur », privilégiant le harcèlement et le contrôle logistique plutôt que le choc frontal.
En 216, les consuls Varro et Paullus relancèrent une politique offensive directe, ce qui précipita la confrontation sur le terrain choisi par Hannibal, dans la plaine à côté de la rivière Aufidus, à Cannes.
Le génie tactique d’Hannibal à Cannes
La manœuvre d’enveloppement double mise en œuvre par Hannibal demeure l’exemple tactique le plus impressionnant de l’histoire militaire, permettant de détruire presque intégralement une armée romaine bien plus nombreuse.
Les effectifs carthaginois, confiés par Polybe, s’élevaient à environ 40 000 fantassins et 10 000 cavaliers. Cette infanterie regroupait environ 6 000 Ibères, 10 000 Africains et 16 000 Gaulois, appuyés par environ 8 000 troupes légères spécialisées dans le jet de projectiles. Hannibal plaçait ses troupes légères et moins robustes au centre, flanquées par les Africains plus lourdement armés. La cavalerie gauloise et ibère occupait le flanc gauche, tandis que les chasseurs numides, experts du combat léger, tenaient le flanc droit.
Face à eux, la légion romaine alignait environ 80 000 fantassins et 6 000 cavaliers, en grande majorité des citoyens et alliés équipés et formés de manière homogène, répartis en trois lignes d’infanterie lourde (triplex acies) conçues pour un assaut frontal massif.
Hannibal adopta alors une posture de recul volontaire au centre, incitant les Romains à avancer. Leurs troupes s’enfoncèrent dans une poche où les Africains, positionnés sur les flancs, se retournèrent pour piéger et attaquer les légionnaires sur les côtés. La cavalerie numide contenait la cavalerie alliée romaine, pendant que la cavalerie gauloise et ibère dépassait la cavalerie citoyenne romaine sur l’autre aile. L’encerclement final fut achevé par Hasdrubal, officier carthaginois, qui chargea l’armée romaine par l’arrière.
Le massacre au centre fut d’une extrême violence. Les légionnaires, coincés dans un espace de plus en plus restreint, ne purent plus manœuvrer ni se coordonner, tombant peu à peu sous le poids de leurs assaillants. Des récits antiques évoquent des soldats romains morts étouffés, ensevelis dans la foule, ou des combats acharnés où des blessés grimpaient les uns sur les autres, s’attaquant même à mains nues.
Une victoire tactique sans portée stratégique majeure
La défaite romaine à Cannes fut désastreuse. Polybe avance 70 000 morts romains, tandis que Livy offre des chiffres plus modérés mais plus fiables : près de 47 700 tués, 19 300 prisonniers et 14 500 échappés. Néanmoins, malgré cette destruction presque totale, la victoire n’eut pas d’impact stratégique décisif.
Hannibal fut critiqué dès l’Antiquité pour n’avoir pas exploité son succès. Attaquer Rome directement était peu réaliste, vu la taille de la ville, ses défenses, et le manque de moyens de siège adaptés. En outre, l’immense capacité de mobilisation romaine, basée sur un réseau d’alliances solides, lui assurait une résilience stratégique remarquable. Rome pouvait aligner 110 000 soldats dès 215 av. J.-C., renforcés à 185 000 trois ans plus tard.
Hannibal chercha alors à provoquer la révolte des alliés romains, mais le système romain se révéla difficile à fissurer. La peur et les intérêts locaux maintenaient la majorité des socii fidèles.
Pendant ce temps, Rome redevint offensive, adoptant la stratégie de Fabius consistant à gêner les approvisionnements carthaginois tout en reprenant le contrôle de l’Espagne et en repoussant Carthage. Hannibal dut finalement être rappelé en Afrique où il fut vaincu à Zama en 202 av. J.-C., mettant fin à la Seconde Guerre punique.
Les enseignements durables de Cannes
La bataille de Cannes reste une référence en matière de tactiques d’encerclement. Alfred von Schlieffen, à la tête de l’état-major allemand, a étudié cette bataille en lien avec le concept d’enveloppement, employé notamment lors du Plan Schlieffen et dans la doctrine du Bewegungskrieg. Elle reste un sujet d’enseignement dans les écoles militaires et les manuels tactiques, illustrant comment la manœuvre peut compenser un désavantage numérique.
Cependant, cette victoire démontre aussi les limites du succès tactique sans vision stratégique. Hannibal fut capable d’élaborer un plan opérationnel audacieux, mais les réalités politiques, logistiques et structurelles favorisaient Rome. Trois siècles de construction progressive de son système d’alliances rendaient le pouvoir romain difficile à ébranler, contrairement à l’empire barcide en Espagne, à peine vingt ans d’âge.
Au final, Cannes rappelle la primauté de la stratégie sur la tactique, et les défis que représente la transformation d’un triomphe militaire sur le champ de bataille en un renversement durable de la situation géopolitique. Même des succès spectaculaires peuvent rester sans effet si l’équilibre global des forces reste en défaveur du vainqueur.
Bret C. Devereaux est professeur associé à North Carolina State University, spécialisé dans l’économie et la militaire de la République romaine. Il tient un blog d’histoire et prépare un ouvrage sur la mobilisation et les coûts des armées en Méditerranée au IIIe et IIe siècle av. J.-C.