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Alors que les débats sur la course aux armements dans la région indo-pacifique se concentrent souvent sur les autocraties d’Asie du Nord-Est, l’Indonésie, grande démocratie de l’Asie du Sud-Est et nation historiquement non-alignée, orchestre discrètement une expansion militaire sans précédent. Le pays vise à porter ses effectifs militaires à plus de 1,2 million d’ici cinq ans, un changement radical aux implications majeures pour sa défense nationale.

Ce renforcement massif provient principalement d’un programme ambitieux destiné à créer « 750 bataillons d’infanterie de développement territorial » au sein de l’armée d’ici 2029. Selon le ministre indonésien de la Défense, Sjafrie Sjamsoeddin, chaque bataillon comptera environ 1 000 soldats, soit plus de 750 000 nouveaux militaires ajoutés aux 450 000 déjà en service actif. Par ailleurs, d’autres initiatives d’accroissement des forces sont en cours dans l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air.

Cette montée en puissance rapide soulève plusieurs questions essentielles : quels sont les risques militaires justifiant un tel déploiement ? Le pays dispose-t-il des ressources nécessaires pour financer, gérer et pérenniser cette croissance sans sacrifier la modernisation ni la qualité professionnelle ? Comment cette politique influera-t-elle sur le rôle stratégique de Jakarta dans la sécurité régionale ?

Une analyse approfondie sur quatre plans – perception des menaces, budget, réalités institutionnelles et qualité des effectifs – laisse penser que cette extension pourrait produire une armée plus nombreuse mais moins performante.

Quelle menace imaginer ?

La question centrale est simple : à quelle menace l’Indonésie se prépare-t-elle avec la création de 750 nouveaux bataillons d’infanterie ? La seule hypothèse plausible, du point de vue strictement militaire, serait la crainte d’une invasion terrestre à grande échelle, visant notamment les îles principales de l’archipel. Cette vision n’est pas nouvelle : la doctrine de l’armée indonésienne (Tentara Nasional Indonesia) intègre depuis longtemps des scénarios de guerre prolongée, de défense populaire totale et de guérilla pour résister à une occupation étrangère, héritage de l’expérience coloniale et de la lutte pour l’indépendance.

Toutefois, aucun gouvernement précédent n’a jamais mis en œuvre ces stratégies à une telle échelle. La volonté actuelle traduit une inquiétude renforcée face à un système international perçu comme instable, illustrée par les avertissements répétés du président Prabowo Subianto sur la possibilité d’invasion, d’occupation, voire de conflit mondial majeur.

Pourtant, Jakarta ne fait face à aucune menace stratégique directe identifiable. Le gouvernement n’a désigné aucun acteur étatique ou non-étatique disposant à la fois de la volonté et des capacités d’une telle agression, et il n’a pas actualisé depuis une décennie ses documents de stratégie militaire publics. Les justifications officielles restent vagues, évoquant la préservation de l’intégrité territoriale, la protection des intérêts nationaux et le renforcement de la préparation militaire, sans préciser les dangers concrets que ces forces doivent contrer.

Dans le contexte sécuritaire actuel, la défense des vastes espaces maritimes et aériens du pays semble pourtant plus essentielle, impliquant le développement de systèmes de défense aérienne et côtière, de satellites de surveillance, de capacités de commandement et d’intelligence, ainsi que de forces spécialisées contre les drones et la cyberattaque.

Cette nécessité s’impose d’autant plus que le matériel actuel est très limité : l’Indonésie ne dispose que d’une cinquantaine d’avions de chasse de première ligne, quatre sous-marins, quatre frégates modernes et une unique unité de défense aérienne terrestre moyennement portée.

En outre, tout agresseur susceptible de menacer l’Indonésie serait vraisemblablement une grande puissance ou une coalition aux moyens de projection puissants. À cause de la géographie insulaire et du rôle vital des voies maritimes, une conquête terrestre massive ne serait ni nécessaire ni réaliste. Des frappes précises, la supériorité aérienne, des blocus navals ou des raids ciblés suffiraient à faire pression, à l’image des stratégies envisageables vis-à-vis de Taïwan.

Par ailleurs, les nouveaux bataillons ne seront pas des unités d’infanterie classiques. Ils intégreront notamment des compagnies d’élevage, d’agriculture et de construction, chargées de soutenir des programmes de développement local tels que la sécurité alimentaire. Les soldats y effectueront donc des tâches beaucoup plus civiles qu’opérationnelles.

Cette approche s’appuie sur une doctrine ancienne qui attribue à l’armée indonésienne un rôle élargi au-delà du combat, incluant la construction nationale. Le gouvernement actuel inscrit la sécurité alimentaire dans une problématique de résilience et de sécurité nationale, ce qui légitime l’utilisation de moyens militaires dans le domaine civil.

Si certains envisagent que ces forces pourraient appuyer une résistance en cas d’invasion majeure, leur capacité à dissuader ou ralentir un adversaire moderne est limitée. Les scénarios les plus réalistes pour l’Indonésie relèvent davantage de crises régionales qui perturberaient son espace aérien et maritime, où des unités territoriales légères ne constitueraient pas un atout majeur.

Ce décalage entre la nature des menaces et l’ampleur du renforcement laisse penser que des motifs internes, comme l’élargissement de l’influence militaire dans la société, pourraient également intervenir.

Un budget sous tension, la modernisation en danger

Financer un triplement des effectifs militaires représente un défi colossal. Bien que le budget de la défense ait été augmenté à 20 milliards de dollars cette année, une part majeure de cette enveloppe sera absorbée par les salaires, la logistique et le maintien en condition des nouvelles troupes, au détriment des investissements dans du matériel et des capacités modernes indispensables.

L’Indonésie pâtit depuis longtemps d’un déséquilibre budgétaire où les dépenses de personnel et de fonctionnement courantes dominent, freinant la modernisation. Près de 50 % du budget actuel est ainsi consacré aux coûts salariaux, ce qui limite les marges de manœuvre pour acquérir des équipements, maintenir la disponibilité des forces et investir dans les technologies avancées.

Ce poids financier s’ajoute aux engagements à long terme liés aux retraites et aux pensions, les militaires indonésiens servant généralement jusqu’à la retraite, ce qui crée des charges pour les gouvernements futurs.

Sans croissance durable des recettes publiques ou changement de cap, l’Indonésie risque de se doter d’une armée trop coûteuse et peu moderne, tout en fragilisant sa capacité d’adaptation aux menaces émergentes.

Des blocages institutionnels majeurs

Au-delà des finances, cette expansion va accroître la pression sur une institution déjà confrontée à des déséquilibres structurels profonds : goulots d’étranglement dans les promotions, répartition inégale des effectifs, et une hiérarchie souvent surchargée à certains grades.

Un rapport récent souligne qu’environ 450 colonels et officiers supérieurs n’ont pas de poste attribué, tandis que des milliers d’officiers subalternes manquent à l’appel. Cette situation fragile risque de s’aggraver avec l’afflux massif de nouveaux soldats, provoquant une concurrence accrue pour des postes limités et une multiplication d’officiers supérieurs sans rôle opérationnel clair.

Un dilemme se pose donc : faut-il d’abord combler les lacunes dans les unités existantes, ou affecter du personnel aux nouvelles formations ? Sans réponse nette, ni les unités anciennes ni les nouveaux bataillons ne bénéficieront d’un encadrement expérimenté indispensable.

Quantité au détriment de la qualité ?

La pression pour recruter rapidement modifie déjà la formation et la sélection, avec une réduction de la durée des cursus. La formation des futurs sous-lieutenants passe à trois ans au lieu de quatre, et la durée du service initial pour les engagés est raccourcie. Par ailleurs, les exigences physiques sont assouplies pour élargir le vivier de recrues.

Ces compromis risquent d’affaiblir la discipline, les standards professionnels et la qualité globale des forces. Il devient plus difficile de former et de contrôler efficacement des effectifs aussi nombreux, surtout dans un laps de temps aussi court.

En conclusion, le plan indonésien de créer 750 nouveaux bataillons d’infanterie territoriale s’appuie sur une perception floue des menaces, présente une utilité stratégique limitée au regard des conflits modernes, et détourne des ressources rares indispensables pour la modernisation dans les domaines aérien, maritime, spatial et cyber. L’institution militaire risque d’être saturée par cette croissance, avec des problèmes de gestion des carrières et de maintien de la qualité exacerbés. Ce choix pourrait affaiblir durablement la capacité opérationnelle et la pertinence stratégique de l’armée indonésienne.

Sur le plan régional, ce déséquilibre dans l’allocation des moyens ne correspond pas aux priorités des partenaires asiatiques, qui misent sur des forces orientées vers le contrôle des espaces aérien, maritime, cyber et spatial. En absorbant une grande part des budgets défensifs, cette expansion pourrait aussi limiter la coopération militaire, les exercices conjoints et les acquisitions stratégiques qui renforcent les liens avec d’autres nations.

Si ce projet se concrétise tel quel, l’Indonésie disposera d’une armée plus volumineuse sur le papier, mais affaiblie dans ses capacités réelles, son niveau de préparation et sa pertinence stratégique.

Muhammad Fauzan Malufti est un analyste indonésien spécialisé dans la diplomatie de défense, la modernisation des armées et les relations civilo-militaires. Il suit de près les questions de sécurité nationale en Indonésie.