Le stock européen de 695 intercepteurs ne suffit pas à contenir la flotte croissante de missiles russes. La production annuelle russe de missiles balistiques, estimée entre 840 et 1 020 unités, dépasse nettement la capacité de riposte européenne, suscitant une alerte quant à la protection des alliés de l’Est et du sud du continent. Les progrès technologiques américains et la coordination au sein de l’OTAN sont des éléments essentiels pour renforcer l’efficacité de la défense, qui pourrait bientôt s’appuyer sur des systèmes à laser et l’intelligence artificielle.

Face à ce déséquilibre, l’Europe doit faire face à un risque grandissant, souligné par des analyses récentes qui révèlent que la production annuelle russe de missiles courts et moyens portées excède largement le nombre d’intercepteurs disponibles sur le Vieux Continent. Cette situation inquiète particulièrement l’OTAN et ses membres orientaux, fragilisant la posture défensive collective.

Selon Fabian Hoffmann, chercheur à l’Université d’Oslo, et le renseignement militaire ukrainien (HUR), la Russie fabrique chaque année entre 840 et 1 020 missiles balistiques, notamment les 9M723 Iskander-M et Kh-47M2 Kinzhal. Ce chiffre, en nette hausse par rapport aux estimations de décembre 2024, illustre la montée en puissance de la capacité militaire russe et pose la question de l’adéquation des systèmes de défense européens.

Alors que ces missiles sont actuellement engagés en Ukraine, l’enjeu dépasse ce théâtre pour concerner l’ensemble de l’Alliance atlantique, dont la défense s’appuie sur un ensemble disparate de dispositifs à travers le continent. Les travaux d’Hoffmann, publiés sur sa plateforme Missile Matters, appuyés par le renseignement ukrainien, livrent un éclairage crucial sur ces dynamiques, dans un contexte géopolitique tendu.

Intercepteur Production annuelle estimée (2025) Production prévue (2026-2029) Part disponible pour l’Europe (2025) Lancements annuels possibles en scénario “2 contre 1” (2025)
PAC-3 MSE ~580 unités ~680-710 unités d’ici 2027 ~200-250 unités ~100-125 lancements
PAC-2 GEM-T ~270-300 unités ~420 unités d’ici 2027 ~200-220 unités ~50-62 lancements
Aster 30B1/B1NT ~220-250 unités ~230-270 unités d’ici 2026 ~190-225 unités ~95-112 lancements

La défense européenne s’appuie principalement sur trois systèmes d’interception majeurs : le PAC-3 MSE de Lockheed Martin, composant central du système Patriot américain, capable d’engager des cibles à haute altitude jusqu’à environ 100 km avec des vitesses supérieures à Mach 5. Équipé du radar AN/TPY-2, il offre un suivi avancé en phase moyenne et terminale, renforçant son efficacité contre des missiles tels que l’Iskander.

La production annuelle est estimée à 580 unités pour 2025, avec une augmentation prévue à 680-710 unités en 2027 et un objectif de 950-1 050 unités d’ici 2029. Le PAC-2 GEM-T, variante plus ancienne du Patriot, offre une portée moindre (~65 km) mais reste efficace contre des cibles plus lentes, avec une production annuelle attendue entre 270 et 300 unités en 2025, puis 420 en 2027.

Enfin, l’Aster 30B1/B1NT, produit franco-italien sous MBDA et intégrant le radar Thales Arabel, combine une portée allant jusqu’à 120 km et la capacité d’intercepter missiles balistiques et aéronefs. Sa production prévue s’établit entre 220 et 250 unités en 2025, avec une légère croissance prévue d’ici 2026.

Ensemble, ces intercepteurs représentent environ 1 070 à 1 130 unités en 2025, un volume insuffisant face à la production russe quand on considère les besoins opérationnels réels, en particulier dans des scénarios de saturation.
La menace s’intensifie avec le Kinzhal, missile hypersonique lancé depuis MiG-31, capable de Mach 10 et de manœuvres en vol, défiant les capacités des systèmes actuels. Si le PAC-3 MSE a démontré des résultats prometteurs lors de tests, son efficacité contre ces menaces à grande vitesse reste encore à confirmer sur le terrain à grande échelle.

La protection sur le territoire européen est inégale. L’Allemagne déploie plusieurs batteries Patriot, positionnées stratégiquement pour protéger ses centres industriels. La Pologne et la Roumanie ont accueilli des systèmes américains près de leurs frontières orientales, au plus près de la menace russe.

La France, leader du programme Aster, assure la défense de Paris et du sud du pays, complétée par des versions navales. Ces déploiements ciblent des points stratégiques et renforcent la façade orientale de l’OTAN.

Des zones restent toutefois vulnérables, notamment les États baltes, laissés avec une couverture limitée face aux missiles à courte portée tirés depuis Kaliningrad. Les Balkans et le sud de l’Europe, dont la Grèce et la Bulgarie, subissent également un déficit, marqué par des difficultés politiques et topographiques à étendre la défense antimissile.

L’Initiative European Sky Shield, lancée par l’Allemagne en 2022, vise à coordonner l’acquisition de dispositifs tels que l’IRIS-T SLM et le Patriot, réunissant 24 pays. Des avancées récentes incluent l’engagement de la Suède pour sept systèmes IRIS-T, annoncé par l’OTAN en juin 2025. Cependant, des défis persistent, notamment les retards de financement et des priorités nationales divergentes pouvant freiner la mise en œuvre jusqu’en 2026.

Le arsenal russe se concentre principalement sur le 9M723 Iskander-M, lancé au sol avec une portée d’environ 500 km, et le Kh-47M2 Kinzhal, missile hypersonique aéroporté frappant jusqu’à 2 000 km. L’Iskander, déployé à partir de lanceurs mobiles, transporte une ogive de 700 kg et utilise une navigation inertielle précise, ciblant notamment les infrastructures ukrainiennes depuis 2022.

Le Kinzhal, tiré par des MiG-31, allie vitesse et manœuvrabilité, avec un premier emploi combat confirmé en mars 2022 sur une base ukrainienne. Les données de juillet 2025 estiment la production annuelle russe à 840-1 020 unités, contre 600-700 fin 2024, traduisant une hausse de 15 à 40 % pour les seuls Iskander.

Cette progression est liée à l’expansion d’installations comme l’usine de Votkinsk, qui a recruté 2 500 ouvriers depuis 2022. Sur le terrain, l’efficacité varie : les frappes Iskander ont endommagé des réseaux électriques, tandis que des attaques Kinzhal ont prouvé leur puissance, bien que parfois incapables de percer des cibles renforcées.

Bien que cette estimation émane de renseignements russes interceptés et suscite des interrogations sur sa véracité, des images satellitaires récentes confirment la montée en capacité productive.

La détection de ces menaces repose largement sur des systèmes satellitaires et aérospatiaux. L’Europe dépend des technologies américaines, notamment le Space-Based Infrared System (SBIRS) de la US Space Force, qui surveille les lancements de missiles à l’échelle mondiale, transmettant les données aux alliés de l’OTAN par des liaisons sécurisées.

Le programme européen CSDP SatCom, lancé en 2022, offre une couverture régionale supplémentaire, tandis que l’IRIS-T SLM se connecte avec ces capteurs externes pour fournir des alertes en temps réel. Toutefois, la dépendance à des infrastructures américaines comme SBIRS place l’Europe dans une position vulnérable en cas de rupture d’accès.

Le développement d’une autonomie européenne est un enjeu stratégique prioritaire, avec des plans pour lancer des satellites indigènes d’ici 2030. Cette ambition vise à réduire la dépendance vis-à-vis des données étrangères, indispensable lors d’attaques rapides, où le Kinzhal nécessite une détection en quelques secondes seulement.

Dans un contexte de menace croissante, ce déficit de veille précoce expose les défenses européennes à des risques accrus, comme l’ont souligné des responsables lors d’une réunion à Bruxelles en juin 2025.

Sur le plan tactique, la stratégie dite “2 contre 1”, consistant à engager deux intercepteurs pour chaque missile ennemi, demeure un standard visant à maximiser les chances de destruction. En Europe, les systèmes PAC-3 MSE pourraient assurer environ 100 à 125 lancements annuels, insuffisants face à une offensive massive dépassant 840 missiles russes.

Les engagements réels confirment les difficultés : en Ukraine, les Patriot ont intercepté des attaques Kinzhal avec un succès mitigé, par exemple en mars 2023 où deux missiles sur trois ont été détruits. En Arabie Saoudite, un tir Patriot en 2017 contre un missile houthi a démontré un taux de réussite de 70 %.

La fiabilité est affectée par les “faux positifs”, où des menaces sont faussement détectées, ainsi que par les “leaks”, missiles échappant aux défenses, comme lors d’une attaque en juin 2024 en Ukraine ayant fait cinq victimes. La saturation des radars par des tirs multiples et la latence induite par la prise de décision humaine compliquent davantage la riposte.

Selon une étude RAND de 2022, le réseau de capteurs de l’OTAN, étendu sur 30 pays, peine à coordonner les intégrations, aggravant ces risques face au volume russe.

Les travaux d’amélioration technologique sont en cours. Lockheed Martin projette l’intégration de lasers sur les batteries Patriot dès 2028. De leur côté, MBDA explore des améliorations radar pour l’Aster. Malgré tout, la production européenne reste inférieure, avec 1 070 à 1 130 intercepteurs annuels contre 840 à 1 020 missiles fabriqués côté russe, un déficit accentué par l’orientation américaine vers la zone Pacifique.

L’intelligence artificielle représente une avancée majeure. Lors du sommet de l’OTAN en 2024 à Washington, le développement de systèmes de commandement IA capables d’accélérer les interceptions a été mis en avant. La Russie use également de GLONASS pour la navigation Iskander. De futurs systèmes comme le THAAD américain ou l’Arrow 3 israélien pourraient bouleverser la donne, mais leur déploiement en Europe reste incertain.

Sur le plan politico-militaire, la coordination est complexe. Le système européen Air Command and Control System (ACCS), basé à Ramstein en Allemagne, centralise les données, mais les centres nationaux, comme le PC de commandement à Paris, gardent l’autorité locale.

Cette fragmentation peut ralentir la réaction : lors d’un exercice en 2023, une simulation d’attaque a nécessité 15 minutes pour obtenir l’autorisation de tir. Par ailleurs, des divergences politiques comme la limitation allemande d’utilisation des Patriot à des mesures défensives, contrastent avec la volonté polonaise de frappes préventives, compliquant les décisions.

Un haut responsable de l’OTAN a souligné en juin 2025 que l’harmonisation des règles entre les 31 membres demeure un « défi persistant ». Sans commandement fluide, même le meilleur matériel peut s’avérer sous-exploité.

En conclusion, le décalage entre la production russe et européenne expose une vulnérabilité stratégique majeure alors que la tension reste élevée. Avec environ 840 à 1 020 missiles russes faisant face à 590 à 695 intercepteurs européens, la balance penche lourdement en faveur de Moscou si la production occidentale ne s’accélère pas rapidement.

La dépendance américaine en termes de capteurs, la couverture inégale du territoire, les enjeux tactiques et décisionnels amplifient ce risque. L’accélération de la fabrication des intercepteurs et l’intégration rapide de technologies innovantes, telles que les lasers ou l’intelligence artificielle, seront indispensables pour réduire cet écart avant la fin de la décennie.