À Londres, le 24 juillet 2025. Lors de la signature cette semaine d’un protocole d’accord entre le Royaume-Uni et la Türkiye concernant l’exportation potentielle de 40 avions Eurofighter Typhoon, les titres ont surtout mis en avant l’impact sur l’emploi, les avions et les budgets de défense. Mais à y regarder de plus près, l’accord révèle une dynamique plus profonde : des alliances en mutation, des failles stratégiques et l’ombre persistante de l’empire dans les cieux du XXIe siècle.

Lors du salon IDEF d’Istanbul — l’International Defence Industry Fair, l’un des plus grands salons mondiaux de l’armement — le secrétaire britannique à la Défense, John Healey, aux côtés de son homologue turc Yaşar Güler, a qualifié cet accord de « grand pas en avant ». Concrètement, il s’agit effectivement d’une avancée majeure, après le long veto allemand qui avait bloqué ce contrat pendant des mois. Berlin ayant finalement levé ses objections à la fourniture de composants clés, un accord d’exportation de plusieurs milliards de livres — capable de préserver 20 000 emplois dans l’industrie britannique et de redynamiser le programme Typhoon de BAE — est de nouveau sur les rails.

Mais les avions ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Ce n’est pas simplement une transaction militaire, c’est un véritable spectacle géopolitique.

Autrefois client important du programme américain F-35, la Türkiye en a été exclue sans ménagement après l’achat des systèmes russes de défense antiaérienne S-400. Cette décision, à la fois sanction et provocation, a laissé Ankara face à la nécessité de moderniser rapidement sa force aérienne. Le Royaume-Uni, toujours habile dans le commerce des armes, a saisi l’opportunité en proposant une solution transitoire : le Typhoon, chasseur multi-rôles co-conçu avec l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, désormais utilisé comme un levier diplomatique à l’ère post-OTAN.

Le moment de cet accord est particulièrement chargé de sens. Alors que les ambitions régionales de la Türkiye s’étendent du Caucase à l’Afrique du Nord, et que les relations avec Washington restent tendues, ce partenariat avec Londres offre à Ankara à la fois une puissance militaire accrue et une reconnaissance politique. Pour le Royaume-Uni, c’est une victoire stratégique pour son industrie d’armement, une démonstration de force économique après le Brexit, et un rappel que le pouvoir se mesure aussi, en partie, à la capacité de vendre « qui » à « qui ».

Mais cet accord suscite aussi des réminiscences troublantes. La dernière fois que Londres et Ankara avaient signé un tel pacte militaire remontait à la fin de l’Empire ottoman, lorsque des officiers britanniques conseillaient les forces du Sultan, souvent avec des arrière-pensées impériales. Aujourd’hui, bien que l’accord soit présenté comme un partenariat fondé sur la coopération et l’interopérabilité au sein de l’OTAN, il dissimule une réalité similaire : de l’influence échangée contre un accès, du levier diplomatique déguisé en amitié.

Il ne s’agit pas pour autant de condamner le Royaume-Uni pour vouloir exporter ces avions — BAE Systems et ses sous-traitants ont besoin de ces contrats. Mais cela révèle une vérité plus profonde : dans le commerce international des armes, la morale est souvent mise de côté. Le bilan en matière de droits de l’homme de la Türkiye, sa répression interne, ou l’usage de sa force aérienne dans le nord de la Syrie passent au second plan face aux 10 à 12 milliards de livres que pourrait rapporter cette transaction. Dans ce monde réel de la défense, les valeurs fluctuent, mais les contrats, eux, perdurent.

Quant à l’Europe, la levée discrète par Berlin de son veto sur l’exportation des composants allemands témoigne de la difficulté même des instincts pacifistes à résister aux pressions commerciales et à la realpolitik. L’Allemagne, co-conceptrice du Typhoon, refusait jusque-là que sa technologie supporte ce que certains qualifient de nationalisme militarisé d’Erdoğan. Cette semaine, cette ligne rouge a été effacée.

Le Typhoon devient ainsi plus qu’un simple avion de chasse : il reflète les compromis et contradictions de la politique étrangère occidentale.

Oui, ces avions vont voler, mais ils embarquent avec eux le poids de vieux dilemmes : l’empire, l’influence, et une logique transactionnelle du pouvoir étatique. Tandis que des pays comme l’Inde, l’Arabie saoudite, et désormais la Türkiye se repositionnent non seulement comme clients mais comme acteurs majeurs des conflits, ce ne sont plus seulement les fabricants qui façonnent le champ de bataille, mais les acheteurs eux-mêmes.