Environ 50 000 membres expérimentés de l’État islamique et leurs familles sont actuellement détenus dans 27 prisons et centres de détention à travers le nord-est de la Syrie. Ces camps sont régulièrement ciblés par des tentatives d’évasions, dont certaines ont réussi à libérer des djihadistes qui ont renforcé les rangs du groupe terroriste.
Au même moment, l’administration Trump a réduit de 117 millions de dollars l’aide humanitaire destinée aux camps de détention syrien, impactant notamment le financement des services essentiels tels que la collecte de données et l’analyse des bases de données de sécurité. Parallèlement, une réduction des effectifs américains est envisagée dans cette région, passant d’environ 2 000 forces spéciales à près de 700. Ces coupes dans le financement et le déploiement militaire risquent de provoquer des effets déstabilisateurs qui se répercuteront non seulement en Syrie, mais aussi sur les alliés américains et les intérêts stratégiques dans tout le Moyen-Orient.
Ces prisons et centres de détention sont de véritables incubateurs de radicalisation. L’État islamique a longtemps considéré leur prise ou leur contrôle partiel comme un objectif stratégique, menant plusieurs attaques spectaculaires pour libérer ses membres emprisonnés. Ceux-ci retournent ensuite renforcer les rangs djihadistes. Pour éviter une catastrophe annoncée, les États-Unis, leurs alliés occidentaux et les partenaires régionaux, notamment les pays du Golfe, doivent œuvrer à l’amélioration des conditions de vie dans ces camps. En parallèle, cette coalition doit exercer des pressions politiques et économiques pour accélérer le processus de rapatriement des ressortissants étrangers, souvent ralenti par un manque de volonté politique. Plus cette situation demeure sans réponse, plus le risque d’une évasion massive profitable à l’ÉI et à ses opérations de propagande augmente.
Une recrudescence déjà en marche
Ces restrictions budgétaires surviennent alors que l’État islamique connaît une résurgence en Syrie. En 2024, le groupe a triplé le nombre d’attaques, passant à environ 700 incidents, tout en améliorant leur efficacité, leur sophistication et leur exécution. Début mars, les forces américaines ont soutenu la capture par les Forces démocratiques syriennes (FDS) du chef djihadiste Salah Mohammad Al-Abdullah à Shahil, en Syrie. Fin mai, elles ont également participé à six opérations contre l’État islamique, dont cinq en Irak et une en Syrie, aboutissant à la neutralisation ou à l’arrestation de plusieurs cadres et à la saisie d’arsenaux.
Après un recul des attaques au premier trimestre 2025, lié à une phase d’observation vis-à-vis du nouveau gouvernement syrien, la violence a nettement augmenté depuis la réduction des troupes américaines lancée en avril, avec une moyenne de 14 attaques par mois en avril et mai. En juillet, les forces américaines ont éliminé Dhiya’ Zawba Muslih al-Hardani, un haut responsable de l’État islamique, ainsi que ses deux fils adultes. La même période a vu l’arrestation de neuf membres de l’organisation lors d’opérations des forces kurdes syriennes autour de Raqqa.
L’État islamique ne disparaît pas, il se restructure. Washington doit maintenir la pression pour empêcher le groupe de profiter de la moindre opportunité pour recruter, élaborer une stratégie offensive, déstabiliser le régime de Damas et raviver un conflit civil prolongé. Une nouvelle vague de violences, en particulier sectaires, pourrait attirer des combattants terroristes étrangers et aggraver un contexte déjà fragile, offrant à l’ÉI un vivier frais de recrues.
Des évasions ciblées
L’État islamique a fait de la libération de ses membres emprisonnés une priorité absolue. Le groupe multiplie les attaques répétées contre les prisons tenues par les FDS, comme l’assaut fulgurant d’al-Sina’a à al-Hasakah en 2022, où étaient détenus entre 3 000 et 5 000 jihadistes. Cette attaque, repoussée après six jours de combats avec le soutien des forces américaines, a révélé la vulnérabilité sécuritaire croissante en cas de retrait significatif des troupes occidentales.
Le recul des financements américains se fait particulièrement sentir dans les camps de détention, notamment al-Hol et Roj. Ces camps abritent respectivement 36 000 et 2 400 déplacés, essentiellement femmes et enfants, dont 15 000 Irakiens et 8 000 ressortissants étrangers venus de 60 pays. Les FDS détiennent environ 8 500 hommes et adolescents étrangers, irakiens ou syriens répartis dans deux douzaines de prisons.
La Croix-Rouge qualifie la situation à al-Hol d’« existentielle ». Un rapport de l’ONU de 2023 met en lumière des conditions déplorables : égouts à ciel ouvert, logements inadéquats, accès limité aux besoins de base, violence régulière et agressions sexuelles. Les enfants représentent 60 % des détenus à al-Hol et 63 % à Roj. Les cellules de l’État islamique sont actives dans ces camps, notamment dans « l’Annexe », où sont regroupés les étrangers non irakiens.
Pour limiter le recrutement, les FDS isolent les adolescents en les séparant radicalement de leurs mères, les plaçant dans des prisons où ils sont détenus en isolement. Cette séparation arbitraire génère d’intenses troubles anxieux parmi ces familles, sans freiner les sympathies pour l’État islamique dans le camp.
Des mesures urgentes à prendre
Face à la menace récurrente des évasions et à la radicalisation, une priorité doit être donnée à l’investissement et à la mise en œuvre de plans de rapatriement. Trente-six pays ont déjà rapatrié une partie de leurs ressortissants, mais 21 autres n’ont encore rien entrepris.
L’Irak fait figure d’exemple, ayant rapatrié 25 000 de ses nationaux, soit environ 80 % de sa population présente dans les camps d’al-Hol et de Roj. Le Commandement central américain a salué cet effort comme un engagement durable contre l’EI. Le Département d’État américain a également félicité des pays comme le Kosovo, le Kazakhstan, la Macédoine du Nord, l’Albanie, le Soudan, le Kirghizistan et la Barbade, tandis que d’autres nations comme les États-Unis, le Canada, les Pays-Bas, la Malaisie et la Russie avancent progressivement dans cette voie.
En revanche, l’Indonésie, après cinq ans d’interruption et de multiples retards, n’a toujours pas rapatrié ses plus de 400 ressortissants détenus dans ces camps, alors que ses autorités locales et organisations sont prêtes à les accueillir. Le Royaume-Uni se montre particulièrement réticent, ayant retiré la nationalité à certains de ses citoyens. Or, cette politique risque de créer des individus apatrides, confinés à al-Hol sans autre option que de rejoindre l’État islamique.
Les États-Unis continuent de soutenir les pays engagés dans la démarche de rapatriement. De nombreuses organisations internationales jouent un rôle clé, conscientes que la privation de citoyenneté ne résout pas la menace. Le Comité international de la Croix-Rouge collabore avec les pays pour identifier leurs ressortissants dans ces camps. Le Global Community Engagement and Resiliency Fund soutient des programmes de réintégration pour femmes et enfants dans plusieurs pays, notamment via l’éducation et l’accompagnement psychologique. L’UNICEF et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime participent à la promotion de politiques favorables au retour et renforcent les capacités locales par la formation de psychologues et travailleurs sociaux.
Ces efforts doivent être maintenus et intensifiés. Chaque année, les enfants d’al-Hol et Roj grandissent dans des conditions traumatisantes, tandis que les adolescents passent plus de temps en prison, coupés de leur famille. Le retard dans la prise en charge pèse lourd. Pendant ce temps, l’État islamique continue son recrutement au sein de ces populations vulnérables. Le rapatriement est une tâche complexe et coûteuse, mais assurée par des investissements adéquats et une coopération internationale, il est possible de réussir la réinsertion, fermer ces camps, et priver l’État islamique d’un vivier crucial de combattants.
Julie Chernov Hwang, Ph.D., est professeure associée au département de science politique et relations internationales de Goucher College, chercheuse principale au Soufan Center, et titulaire de la bourse Harry Frank Guggenheim.
Colin P. Clarke, Ph.D., est directeur de la recherche au Soufan Group et chercheur principal au Soufan Center.