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En 2017, la plus grande compagnie maritime mondiale, Maersk, est subitement devenue muette. Une cyberattaque étatique, connue sous le nom de NotPetya, s’est propagée depuis l’Ukraine jusqu’aux réseaux mondiaux, paralysant des terminaux de Los Angeles à New Jersey. Le fret s’est accumulé, les usines attendaient des pièces manquantes, et les employés ont dû recourir à des Post-it et à des messages WhatsApp pour organiser le déplacement des conteneurs. La Maison-Blanche a ensuite attribué cette attaque à l’agence de renseignement militaire russe, la qualifiant de « la cyberattaque la plus destructive et la plus coûteuse de l’histoire ». La perturbation a coûté des centaines de millions de dollars à Maersk et a démontré comment un choc unique sur une chaîne d’approvisionnement peut se répercuter sur l’ensemble de l’économie. Pourtant, près d’une décennie plus tard, les États-Unis considèrent encore les chaînes d’approvisionnement comme une sous-catégorie d’autres secteurs, au lieu de les reconnaître comme une infrastructure critique.

En février 2025, le Comité commerce du Sénat a finalement décidé d’agir, avertissant qu’« un seul choc dans une chaîne d’approvisionnement peut perturber tout le système, provoquant des pénuries et faisant monter les coûts ». Ce rappel s’est accompagné d’une initiative juridique : le Promoting Resilient Supply Chains Act, adopté à l’unanimité par le Sénat en juin mais actuellement bloqué « sur le bureau » à la Chambre des représentants.

Ce blocage illustre un problème structurel. Les chaînes d’approvisionnement ne sont pas des préoccupations secondaires, elles constituent le tissu conjonctif indispensable au fonctionnement harmonieux de tous les autres secteurs. Or, la politique actuelle continue de les traiter comme des fragments isolés intégrés dans des industries existantes. Pour corriger cela, il faudrait reconnaître les chaînes d’approvisionnement comme un secteur d’infrastructure critique à part entière, doté d’une direction claire, de ressources dédiées et d’une responsabilité bien définie.

Pourquoi les efforts précédents ont échoué

Face aux crises, les États-Unis ont souvent recours à des outils connus mais limités. La Strategic National Stockpile a été saturée lors de la pandémie de COVID-19, alors même que les hôpitaux et gouvernements locaux se disputaient désespérément masques, respirateurs et équipements de protection.

La Defense Production Act a été invoquée à plusieurs reprises pour la production de respirateurs, de lait maternisé ou de semi-conducteurs. Cependant, elle fonctionne uniquement en mode « coup de pouce », utile après une perturbation, mais incapable de prévenir ces crises.

La loi Creating Helpful Incentives to Produce Semiconductors and Science Act de 2022 a injecté des dizaines de milliards dans la fabrication nationale de semi-conducteurs, un pas important, mais limité à un seul maillon de la chaîne.

Les agences fédérales ont également émis des recommandations pour gérer les risques liés aux chaînes d’approvisionnement. L’Institut national des normes et technologies (NIST) a publié la Special Publication 800-161, Révision 1, définissant des pratiques en cybersécurité applicables aux systèmes et organisations. Le Département de la Défense a développé un Guide de gestion des risques dans les chaînes d’approvisionnement édifiant sur ces bases.

Les présidents ont aussi essayé de combler les lacunes via des ordres exécutifs. En 2021, le président Biden a signé l’Executive Order 14017, exigeant une revue des chaînes pour les semi-conducteurs, les produits pharmaceutiques, les minéraux critiques et les batteries. Ces examens ont révélé des vulnérabilités, mais ont éparpillé les responsabilités entre différents départements, sans responsable principal. Plus tard cette année-là, l’Executive Order 14028 a imposé de nouvelles règles en cybersécurité pour les fournisseurs de logiciels, mais uniquement dans le domaine des technologies de l’information. En août 2025, la Maison-Blanche a ordonné la création d’une Réserve stratégique d’ingrédients pharmaceutiques actifs, une initiative limitée destinée à protéger l’approvisionnement en médicaments, sans refonte globale du système.

Ces initiatives souffrent de deux défauts majeurs : elles sont verticales, se focalisant sur des secteurs ou matériaux isolés sans traiter les interdépendances, et elles sont réactives, conçues pour réagir après le déclenchement d’une crise plutôt que d’y intégrer la résilience en amont.

Ce qui distingue cette loi

Le Promoting Resilient Supply Chains Act adopte une nouvelle approche. Il confie au Département du Commerce la direction d’un groupe de travail gouvernemental permanent, chargé de cartographier et modéliser continuellement les chaînes critiques, et de publier une stratégie nationale. Ainsi, ce département deviendrait, de fait, le gestionnaire principal des chaînes d’approvisionnement, rôle inexistant à ce jour.

Cette loi ne vise pas la constitution de stocks ou des mesures temporaires, mais à intégrer la résilience dans la gouvernance quotidienne. Cependant, son blocage à la Chambre illustre combien les habitudes bien ancrées et les cloisonnements bureaucratiques freinent toute réforme.

Les avantages sont évidents. Un responsable dédié remplacerait le patchwork actuel d’autorités superposées par un unique acteur chargé de cartographier les vulnérabilités, coordonner les réponses et piloter la planification à long terme. Une modélisation continue permettrait d’identifier les points faibles avant les crises, et la stratégie nationale offrirait une base commune à l’industrie et au gouvernement pour orienter les investissements.

Cependant, les défis sont réels. Concentrer l’autorité au sein du Département du Commerce pourrait susciter des résistances de la part des agences déjà en charge des chaînes dans leur secteur, de l’énergie à la santé. Le secteur privé pourrait craindre des contraintes supplémentaires en matière de reporting ou une emprise gouvernementale jugée excessive. Sans dotations financières et moyens d’application parlementaires, la loi risquerait de créer un nouvel organe de coordination sans pouvoir contraignant.

Pourquoi le blocage à la Chambre persiste

Bien que la loi ait été adoptée sans opposition au Sénat, elle stagne à la Chambre des représentants, où son statut « tenu sur le bureau » signifie que sa mise au vote n’a pas été programmée.

La première raison tient à la rareté du temps de parole en séance, dans un calendrier chargé de projets budgétaires, d’autorisations de défense et d’aides étrangères, reléguant la résilience au rang de priorité secondaire.

Encore plus important est la résistance institutionnelle. Les agences gérant déjà des chaînes d’approvisionnement souhaitent conserver leur contrôle. Par exemple, le Département de l’Énergie a constitué un groupe de travail centré sur les transformateurs, qu’il considère comme un goulot d’étranglement majeur. Le Département de la Santé a mis en place une « tour de contrôle » pour les chaînes pharmaceutiques, ainsi qu’un coordinateur chargé de la résilience et des pénuries. L’adversaire le plus significatif est cependant la Cybersecurity and Infrastructure Security Agency (CISA), désignée par la National Security Memorandum-22 de 2024 comme coordinatrice nationale de la sécurité des infrastructures critiques, supervisant 16 secteurs reconnus. Cette agence craint qu’une telle loi ne fasse du Département du Commerce le gestionnaire de fait des risques dans les chaînes, affaiblissant son autorité sur les infrastructures liées à ses secteurs propres.

Un autre frein réside dans l’étendue même du projet. Étendre le rôle du Département du Commerce signifie davantage de surveillance fédérale sur des marchés jadis largement autonomes. Les partisans y voient une nécessité stratégique, tandis que les sceptiques redoutent des coûts supplémentaires et un frein à la concurrence.

Ces facteurs conjugués donnent aux dirigeants de la Chambre une raison de temporiser. Les conflits de compétence sont plus acceptables tant que les chaînes d’approvisionnement restent perçues comme un enjeu économique ; ils deviennent inacceptables dès qu’on les conçoit comme une composante de la sécurité nationale.

Les enjeux en matière de sécurité nationale

Les rivaux des États-Unis considèrent déjà les chaînes d’approvisionnement comme un terrain de confrontation. L’interdiction des chaînes d’approvisionnement — consistant à retarder, détourner ou détruire délibérément les flux adverses — est perçue comme une manière de l’emporter sans tirer un coup de feu. Une autre analyse souligne crûment que « l’arsenal du Pentagone repose sur des matériaux que la Chine peut couper comme un interrupteur ».

Les risques sont concrets. En 2022, des explosions ont endommagé les gazoducs Nord Stream en mer Baltique, montrant la vulnérabilité aux sabotages physiques. L’attaque NotPetya de 2017 a paralysé les systèmes de Maersk, bloqué les ports et interrompu la production de vaccins chez Merck. En 2021, l’attaque par rançongiciel du Colonial Pipeline, exploitant un mot de passe compromis, a privé 45 % de la côte Est des États-Unis en carburant, provoquant une ruée d’achats paniqués.

Ces événements démontrent que les chaînes d’approvisionnement ne sont pas une problématique économique abstraite, mais des vulnérabilités nationales réelles. La vraie mesure de la résilience ne réside pas dans la prévention absolue des échecs, mais dans la capacité des systèmes à absorber les chocs, contourner les obstacles et se remettre rapidement.

Ce qu’impliquerait la création d’un secteur spécifique aux chaînes d’approvisionnement

La désignation des chaînes d’approvisionnement comme secteur d’infrastructure critique ancrerait la résilience dans la politique nationale. Elle imposerait une cartographie continue des goulets d’étranglement, des fournisseurs uniques et des maillons fragiles, ainsi que la mise en place de marges de sécurité comme des fournisseurs alternatifs, des réserves tournantes ou des itinéraires de secours. Cette démarche évolue dans une zone grise périlleuse : une intervention gouvernementale dans les relations commerciales privées peut améliorer la sécurité, mais risque aussi de fausser les marchés. Même les agences fédérales peinent à appliquer leurs propres règles sur les chaînes d’approvisionnement, d’où le doute sur la portée possible d’une telle supervision.

Le gouvernement fédéral pourrait organiser des exercices de stress, à l’image des simulations de coupures d’électricité pour le réseau électrique, pour tester des scénarios tels que fermeture de ports, blocages ferroviaires ou compromission cyber des logiciels logistiques.

Un secteur dédié permettrait de généraliser les modèles de réserves à toutes les industries clés — produits pharmaceutiques, semi-conducteurs, terres rares, produits chimiques spécifiques — en considérant les stocks comme des tampons dynamiques plutôt que de simples entrepôts statiques. En pratique, cette démarche élargirait le concept de Strategic National Stockpile. L’objectif serait de préserver uniquement les ressources rares, irremplaçables et vitales pour la défense ou la santé, afin d’éviter que les stocks ne deviennent des listes politiques de souhaits.

Ce secteur intégrerait la cybersécurité et la gestion des risques opérationnels, car nombre de perturbations actuelles débutent dans les systèmes logiciels qui contrôlent la logistique et la production. Il formaliserait aussi des conseils intersectoriels, offrant aux ports, chemins de fer, transporteurs routiers, industriels, distributeurs et fournisseurs logiciels une plateforme de coordination.

Surtout, ce secteur alignerait les plans civils et militaires. Les failles des systèmes commerciaux, comme le traitement des terres rares, représentent aussi un danger pour la préparation militaire. Un secteur dédié comblerait ce fossé.

Le momentum et les perspectives

Le Sénat s’est déjà prononcé. Le Promoting Resilient Supply Chains Act bénéficie d’un large soutien bipartisan et du poids de l’industrie. Mais à la Chambre, le projet piétine, en partie à cause de priorités législatives concurrentes et en partie à cause des résistances des agences en place.

Même si la Chambre finit par adopter la loi, une étape plus importante reste à franchir : la désignation formelle des chaînes d’approvisionnement comme secteur d’infrastructure critique. Le National Security Memorandum-22 de 2024 a actualisé les priorités, mais refusé d’ajouter de nouveaux secteurs, s’en tenant à une classification vieille de plus d’une décennie. Ce choix traduit plus l’inertie institutionnelle que la clairvoyance stratégique.

Le prochain palier exige un changement de perspective. Il faut concevoir les chaînes d’approvisionnement non pas comme des sujets strictement économiques, mais comme essentiels à la sécurité nationale et à la résilience. Ce n’est qu’à cette condition que les décideurs surmonteront les rivalités bureaucratiques pour agir avec détermination.

De la reconnaissance à la solidité

Le gouvernement américain s’est réorganisé rapidement face à la menace — après les attaques du 11 septembre pour renforcer la sécurité intérieure, puis plus récemment pour faire face aux opérations cyber. Ces réformes, bien que parfois critiquées pour leurs effets sur la vie privée, témoignent de la capacité de Washington à agir lorsqu’enjeu est crucial. Les chaînes d’approvisionnement constituent le prochain défi. Les adversaires les ciblent déjà comme points d’appui, sondant les vulnérabilités. Les Américains ont traversé les secousses causées par Maersk, le Colonial Pipeline ou Nord Stream. Chaque événement révèle que prospérité, sécurité et capacité à mener des conflits dépendent de chaînes vitales aisément sectionnables.

Le Sénat a franchi la première marche en adoptant la loi sur les chaînes d’approvisionnement. La Chambre ne doit pas tarder. Dès la fin du récent shutdown gouvernemental, cette législation devrait figurer en tête de l’agenda. La Maison-Blanche doit aller plus loin et intégrer les chaînes d’approvisionnement dans la liste officielle des infrastructures critiques. Ce n’est qu’ainsi que la résilience deviendra une priorité permanente, et non une course éperdue après chaque crise.

Jesse R. Humpal est officier actif de l’US Air Force, spécialisé dans les implications politiques des dépenses de sécurité nationale, avec un accent sur la résilience des infrastructures critiques. Les opinions exprimées sont les siennes.