Le Pentagone envisage de confier à des opérateurs commerciaux la gestion des commissariats situés sur les bases militaires, dans le cadre d’une nouvelle phase de privatisation des services liés à la qualité de vie des soldats.
Le Département de la Défense souhaite évaluer la volonté et la capacité des exploitants privés de supermarchés ou des sociétés d’investissement à prendre en charge la gestion de 178 commissariats répartis sur les bases militaires des États-Unis, en Alaska, à Hawaï et à Porto Rico, selon une demande d’information (RFI) publiée sur le site officiel dédié aux marchés publics gouvernementaux.
Rob Evans, fondateur de Hots&Cots, une application similaire à Yelp permettant aux militaires d’évaluer les restaurants et logements des bases, souligne que cette privatisation s’inscrit dans une tendance historique déjà observée dans le domaine du logement militaire. Il reste cependant incertain sur les raisons qui motivent désormais un tel projet pour les commissariats.
« À ma connaissance, on privatise les casernements et les installations de restauration en raison de défis historiques. Cela a déjà été réalisé pour les logements familiaux, car l’armée souhaitait sortir de ce secteur qui s’avérait complexe. On observe le même schéma avec les casernements, et l’on pourrait probablement dire pareil pour les restaurants, » explique-t-il. « Je ne vois pas clairement les bénéfices nets à privatiser les commissariats. »
L’Agence des commissariats de la Défense (Defense Commissary Agency) gère actuellement 235 commissariats dans 13 pays et deux territoires américains, accueillant près de 1,8 million de foyers chaque mois, selon les documents contractuels fédéraux.
Le document de la demande d’information précise que les commissariats sont conçus pour offrir aux familles militaires et aux civils travaillant sur les bases des économies sur les produits ménagers et alimentaires, comparé aux tarifs locaux. Cependant, cette promesse n’a pas toujours été respectée.
En 2018, un rapport de l’Inspecteur général du DoD a révélé que les familles militaires stationnées au Japon et en Corée du Sud payaient jusqu’à trois fois plus cher pour les fruits et légumes que dans les magasins locaux. Ce problème résultait d’un contrat de plus de 55 millions de dollars pour la fourniture de produits frais à l’Agence des commissariats dans la région Pacifique. Ce contrat a permis d’économiser 38 millions de dollars au Pentagone, mais entraînait des marges atteignant 101 % sur le chou vert et 82 % sur les champignons.
La notice précise que les entreprises privées candidates à la gestion des commissariats doivent proposer un plan permettant d’atteindre une économie de 23,7 %, sans subvention gouvernementale. Si une aide financière s’avère nécessaire, une estimation détaillée du montant demandé devra être fournie.
« Traditionnellement, les commissariats sont moins chers pour les militaires. En dehors des bases, les prix sont généralement plus élevés. Nous savons tous que les militaires ne sont pas les mieux rémunérés. Ils utilisent ces ressources pour économiser. En confiant cela à des sociétés d’investissement ou des enseignes classiques, verra-t-on une augmentation des prix alimentaires ? C’est ma crainte, » souligne Rob Evans.
Le document souligne également que le Département de la Défense sollicite l’avis du secteur privé afin d’aborder le retard d’entretien non financé des infrastructures des commissariats. L’investissement initial demandé s’élève à 2,4 milliards de dollars pour rénover les installations, répartis sur cinq ans à hauteur de 500 millions annuels, avec un coût d’entretien annuel estimé à environ 250 millions de dollars.
Rob Evans rappelle que les casernes souffrent d’un problème similaire de sous-financement des travaux d’entretien, comme l’a mis en lumière un rapport accablant du Government Accountability Office en 2023 sur la santé et la sécurité dans ces bâtiments.
« Pourquoi ces besoins sont-ils restés non financés et ignorés ? Cherche-t-on à faire appel à des sociétés privées pour pallier le sous-financement dans la gestion des infrastructures militaires ? » s’interroge-t-il.
Les demandes d’information (RFI) sont un moyen pour le gouvernement de recueillir des données auprès du secteur privé en amont d’une éventuelle commande officielle. Par exemple, ce mois-ci, la Garde nationale a diffusé un appel à prestataires capables d’assurer la restauration des soldats lors d’une mission à Washington D.C. jusqu’à fin janvier.
Ce projet de privatisation des commissariats s’inscrit dans une dynamique plus large concernant la gestion privée des services dédiés à la qualité de vie des militaires juniors, comme la gestion des casernements ou des salles à manger.
« Pourquoi privatiser tout cela ? », s’interroge de nouveau Evans, soulignant que la privatisation des logements militaires a déjà rencontré de nombreuses difficultés.
Plus tôt ce mois-ci, l’armée américaine a annoncé la première mise en service de casernements privatisés à Fort Irwin, en Californie, constitués de 276 appartements modernes pouvant loger 545 soldats. Ces bâtiments offrent des espaces communs comprenant un club-house, des équipements de détente, une piscine et des espaces paysagers. La gestion a été confiée à The Michaels Organization, société spécialisée dans le logement militaire privé depuis 2004.
Cette approche séduit certains membres du Congrès qui souhaitent voir les forces armées « sortir du secteur hôtelier ».
Bien que l’armée dispose déjà d’immeubles privés pour loger des soldats, ceux-ci ne sont pas exclusivement réservés aux militaires célibataires de rang subalterne. Par exemple, les complexes Reece Crossings à Fort Meade, dans le Maryland, et Marne Point à Fort Stewart, en Géorgie, hébergent également des civils et des familles, selon les autorités militaires.
L’armée a également lancé un appel d’offres pour confier à une entreprise privée la gestion de grandes salles à manger de type campus dans six bases. Cette sollicitation décrit ces contrats comme des « espaces générant des revenus » et prévoit la vente de bières et vins, une nouveauté pour les installations de restauration sur base.
Cette intensification de la privatisation, notamment pour les services alimentaires et d’hébergement des militaires subalternes, s’accompagne d’une réorganisation interne. Le bureau au Pentagone dédié au logement des soldats, le chef d’état-major adjoint G-9, sera placé sous l’autorité du G-1 de l’armée, responsable du personnel et de la préparation opérationnelle. Ce changement de tutelle inclura également la gestion des magasins de détail sur les bases. Selon des responsables militaires, ce remaniement vise à rationaliser la prise en charge des services liés à la qualité de vie, sans diminuer leur soutien.