La marine américaine est la plus puissante de l’histoire. Pendant des décennies, elle a dominé les mers, et au cœur de cette domination, du moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, se trouvait le cuirassé. Pourtant aujourd’hui, les seuls cuirassés de la marine américaine sont des musées flottants, tandis que ses plus grands navires de guerre, les porte-avions, disposent de très peu d’armements d’artillerie directe. Alors, que s’est-il passé ? Comment ce type de navire, jadis très répandu, a-t-il disparu, et pourquoi n’a-t-il jamais été réinventé ?
La réponse courte : la guerre moderne a rendu le concept du cuirassé obsolète. Une réponse plus détaillée révèle une évolution des doctrines militaires, l’apparition de nouvelles technologies et la dure réalité de l’ère des missiles.
Le début de la fin
Les cuirassés ont joué un rôle central dans la victoire des Alliés lors de la Première Guerre mondiale, malgré la tenue d’une seule bataille navale majeure, celle de Jutland en 1916, opposant la Grand Fleet britannique à la High Seas Fleet allemande, chacun revendiquant la victoire. Leur puissance reposait alors principalement sur la capacité britannique à bloquer la mer du Nord et à empêcher l’approvisionnement de l’Allemagne. Après la guerre, le Traité naval de Washington de 1922 a limité le nombre et la taille de ces « navires capital », stoppant non seulement leur construction mais aussi leur développement. Malgré cela, les cuirassés restaient les piliers de la puissance navale.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, les porte-avions commençaient déjà à supplanter les cuirassés comme instruments décisifs de la guerre navale. Lors de la bataille de Tarente en 1940, les bombardiers-torpilleurs britanniques ont attaqué et dévasté la flotte italienne alors qu’elle était au port. À Pearl Harbor en 1941, les avions basés sur porte-avions japonais ont presque anéanti la flotte américaine du Pacifique, ne perdant que 29 appareils.

Croiseur lourd japonais Mikuma, après la bataille de Midway. Photo des Archives nationales.
Les porte-avions pouvaient frapper à des centaines de kilomètres, bien au-delà de la portée des plus gros canons navals. Les grandes batailles navales telles que celles de la mer de Corail, de Midway ou de la mer des Philippines furent remportées presque exclusivement grâce aux avions embarqués ou terrestres. Les cuirassés conservaient leur efficacité, mais leur rôle évoluait vers le bombardement côtier, la défense antiaérienne et l’escorte des porte-avions.
La marine a conservé les cuirassés de classe Iowa pendant la Guerre froide, en raison de leur rapidité, fiabilité et capacité à délivrer un appui feu naval dévastateur. Cependant, le déclin était déjà amorcé. En Corée, au Vietnam et durant la Guerre du Golfe, ces cuirassés furent utilisés comme artillerie flottante, en grande partie sans modification, alors que les destroyers, croiseurs, sous-marins et porte-avions continuaient d’évoluer.
Les tentatives de modernisation
Plusieurs tentatives furent réalisées pour adapter le cuirassé à l’ère des missiles modernes. Dans les années 1950 et 1960, la marine expérimenta l’ajout de réacteurs nucléaires sur les cuirassés, mais ce projet fut abandonné au profit de leur installation sur les sous-marins, porte-avions et croiseurs. D’autres propositions prévoyaient de retirer tous les canons de 16 pouces des cuirassés Iowa pour les remplacer par des missiles destinés à la lutte antiaérienne et antisous-marine. Ce projet s’avéra trop complexe et onéreux, avec des estimations évaluant la conversion à 1,5 milliard de dollars de 1958, soit environ 16 milliards aujourd’hui, et un équipage nécessaire de 2 000 marins.
Les navires plus petits comme les croiseurs et les sous-marins pouvaient accomplir toutes les missions prévues pour ces cuirassés modernisés, avec un coût bien moindre et un effectif beaucoup réduit. Le calcul financier ne favorisait clairement pas ces grands navires. La classe Iowa connut des périodes de mise en réserve en 1958 et de remise en service en 1968, avant une nouvelle mise en réserve un an plus tard.

USS Missouri tirant sur des positions irakiennes, 6 février 1991. Photo Navy.
En 1981, dans le cadre du projet du président Ronald Reagan de porter la marine à 600 navires, le Congrès autorisa une nouvelle modernisation des cuirassés Iowa. L’USS Wisconsin, New Jersey, Missouri et Iowa furent ainsi remis en service et équipés de missiles de croisière Tomahawk, de missiles antinavires Harpoon, de systèmes de défense rapprochée Phalanx et de mises à niveau électroniques. Cette opération, coûteuse et surtout symbolique, eut plus de portée politique que stratégique.
Le dernier grand fait d’armes des cuirassés de classe Iowa eut lieu lors de la Guerre du Golfe : les USS Missouri et Wisconsin appuyèrent les troupes de la coalition en bombardant les forces irakiennes. Ils se révélèrent très efficaces, infligeant 2,1 millions de livres (environ 950 tonnes) de munitions sur les positions ennemies. Toutefois, cela ne suffit pas à prolonger leur carrière : en 1991, l’USS Wisconsin fut définitivement désarmé, suivi de l’USS Missouri l’année suivante.
Le concept d’arsenal naval
Dans les années 1990, après la retraite des cuirassés Iowa, la marine américaine collabora avec la DARPA pour développer un « arsenal ship » capable d’embarquer 512 cellules de lancement vertical (VLS) et nécessitant seulement 50 marins. Ces cellules devaient contenir des missiles de croisière Tomahawk pour frappes terrestres et des missiles SM-2 pour l’aire de défense aérienne. Ce concept visait à conférer au cuirassé contemporain la portée et la protection adaptées à la guerre moderne. Il resta cependant difficile à concrétiser. Dans le budget de 1998, le Congrès mit fin au projet, dans un contexte de réductions post-Guerre froide et de préoccupations concernant la vulnérabilité de ces grands navires lents, devenant des cibles faciles.
Récemment, l’idée d’un retour des cuirassés est à nouveau évoquée, notamment sous la présidence de Donald Trump, qui avait mentionné la notion d’une « Flotte dorée » composée de navires massifs réinvestissant les océans. Néanmoins, ce scénario reste peu probable.