Les méthodes et moyens de conduite des opérations de combat ont profondément évolué au cours de la dernière décennie, poussant les forces armées du monde entier à réagir et à s’adapter. La logistique, l’un des piliers essentiels de la guerre moderne, a elle aussi connu d’importantes transformations, avec des changements déjà mis en œuvre et d’autres encore en phase expérimentale. Dans ce contexte, la logistique dite du « dernier kilomètre » s’est progressivement imposée au premier plan de l’innovation et de l’adaptation.
La pensée militaire contemporaine souligne que la logistique du dernier kilomètre — c’est-à-dire la livraison finale des approvisionnements, équipements ou soutiens aux unités de première ligne ou opérationnelles — reste l’un des aspects les plus vulnérables et complexes du soutien militaire.
Définir le « dernier kilomètre »
Les doctrines officielles définissent la « réapprovisionnement du dernier kilomètre » ou « dernier kilomètre tactique » comme la partie de la chaîne logistique la plus proche physiquement des forces ennemies et donc la plus exposée aux actions directes.
Selon le document du Royaume-Uni relatif à la compétition du « Système autonome de réapprovisionnement du dernier kilomètre » : « Le réapprovisionnement du dernier kilomètre consiste à livrer les fournitures de combat à partir du point le plus avancé (qu’il s’agisse d’une base physique ou d’un véhicule logistique/infanterie) jusqu’aux personnels engagés dans les opérations de combat. Bien que la distance soit relativement courte, ces activités de réapprovisionnement sont particulièrement difficiles car elles se déroulent dans un environnement hostile, complexe et contesté. Il est essentiel de livrer rapidement et efficacement des fournitures vitales afin de maintenir le rythme opérationnel et de garantir le succès des missions. »
Le document précise également que le « dernier kilomètre » est une notion variable, pouvant parfois s’étendre jusqu’à 30 km selon les scénarios.
Les caractéristiques des forces adverses, les conditions du théâtre d’opérations, la géographie et les facteurs sociopolitiques viennent encore complexifier l’environnement logistique. Certains ennemis disposent d’une panoplie complète d’armes conventionnelles et de précision, tandis que d’autres — notamment divers groupes armés non étatiques — bénéficient d’un soutien local, d’un réseau diffus de nœuds de frappe et de communications dissimulées.
L’environnement opérationnel
Si l’expérience du conflit russo-ukrainien ne saurait être généralisée, elle constitue néanmoins le plus grand, le plus long et technologiquement sophistiqué conflit terrestre des dernières décennies. De par son ampleur et sa nature, il offre une mine de données pour analyses et retours d’expérience.
Sur cette base, plusieurs facteurs clés façonnent aujourd’hui la logistique en environnement de combat moderne :
- Le champ de bataille est devenu de plus en plus transparent, du fait de la densité importante des moyens de contrôle et de surveillance, une observation qui s’intensifie vers la ligne de contact ;
- La zone de combat ainsi que la zone arrière proche se sont élargies, tout comme la largeur des secteurs défensifs attribués aux formations et aux unités, pouvant s’étendre de quelques centaines de mètres à plusieurs dizaines de kilomètres en fonction de la situation tactique ;
- Les forces terrestres opérant à proximité immédiate de la zone de combat évoluent désormais dans un environnement de guerre électronique (GE) contesté, où les communications peuvent être perturbées, interceptées et exploitées par l’ennemi ;
- La densité et la diversité des feux de précision disponibles au niveau tactique ont fortement augmenté. Les munitions guidées et leurs vecteurs sont devenus plus abordables et souvent consommables ;
- Le cycle « détecter-décider-engager » s’est accéléré, jusqu’à atteindre un délai de 4 à 6 minutes. Selon un entretien avec le colonel général Andrey Mordvichev, les forces terrestres russes ont intégré des « micro-nœuds » dans leur système reconnaissance-feu permettant aux commandants tactiques une décision rapide et une action immédiate sur cible. Un micro-nœud peut ainsi regrouper un systèm – mortier, pièce d’artillerie, char, lance-roquettes multiple (MLRS) – associé à un drone de reconnaissance.
Compte tenu de ces éléments, les forces armées mènent désormais leurs opérations dans un espace de combat étendu, très contesté, où la mobilité est contrainte et la menace élevée. La réponse logique a été la dispersion tant des éléments de combat que logistiques, ce qui exerce toutefois une pression accrue sur le système de soutien.
Les défis logistiques
Dans ce contexte opérationnel moderne, plusieurs défis majeurs affectent les opérations logistiques, notamment celles du dernier kilomètre.
Premièrement, la dispersion accrue des éléments de combat rend le système logistique plus complexe, consommateur de ressources et de main-d’œuvre. Par exemple, alors qu’auparavant une compagnie d’infanterie était réapprovisionnée en munitions, vivres et eau à un seul point, les logisticiens doivent désormais fractionner les charges et desservir des éléments dispersés, parfois composés de seulement deux ou trois soldats sur de grandes distances.
Un autre exemple découle de l’expérience ukrainienne avec les obusiers automoteurs (SPH). Pour augmenter leur survie et éviter la détection, ces pièces se déplacent fréquemment sans munitions entre plusieurs positions pré-positionnées où les stocks sont entreposés. Cette approche contraste avec les méthodes de la Guerre froide, où une batterie ou un bataillon pouvait être ravitaillé en un lieu unique. Le système logistique doit désormais desservir de multiples positions disséminées ainsi que des caches éloignées des zones sous le feu ennemi, tout en approvisionnant aussi le personnel et le matériel nécessaires à la construction, l’entretien et la dissimulation de ces emplacements.
Ces exigences impliquent un nombre plus important de véhicules, davantage de conducteurs ou opérateurs — avec parfois l’intégration de drones aériens (UAV) ou terrestres (UGV) — ainsi qu’une intensification des efforts pour la construction, le chargement et le tri des cargaisons.
Deuxièmement, maintenir de multiples positions et stocks dispersés demande une planification et une programmation complexes. Cette tâche devient encore plus ardue lorsqu’il s’agit de soutenir une diversité de capacités — artillerie, infanterie, drones d’attaque, blindés. Sur le plan administratif et gestion des données, acheminer le bon matériel au bon endroit et au bon moment représente un défi considérable, d’autant que l’activité ennemie complique cette logistique.
Troisièmement, l’expansion et la complexité des réseaux logistiques renforcent les exigences en matière de protection et de connectivité. Établir et conserver des liaisons sécurisées et résilientes entre unités de combat et éléments de soutien, dispersés sur un vaste théâtre, constitue un défi de taille.
Quatrièmement, la nature des combats futurs variera en fonction du théâtre et des conditions, mais la forte densité des capacités de reconnaissance et la rapidité des systèmes de tirs ennemis devraient rester une constante.
Les logisticiens devront ainsi s’adapter à des scénarios très variés, parfois radicalement différents, allant de combats statiques ou semi-statiques à usure, comme observés sur certains secteurs du front russo-ukrainien, à des opérations très fluides et rapides, comme envisagées dans le Pacifique par le Corps des Marines américain.
Enfin, un conflit de grande ampleur avec un adversaire de puissance équivalente ou proche demeure une éventualité réaliste. Les logisticiens doivent prendre en compte des menaces et capacités longtemps sous-estimées lors de la période de la guerre contre le terrorisme. Par exemple, les armes de précision modernes — artillerie à roquettes guidées, munitions en stationnement — peuvent atteindre des cibles à 80–120 km, ce qui remet en cause la notion d’arrière sécurisé, traditionnellement supposé lors de la Guerre froide.
Au total, ces défis rendent la logistique du dernier kilomètre de plus en plus complexe dans un espace de bataille imprévisible et dangereux. La densité accrue des capacités de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), associée à l’expansion et la précision des feux ennemis, accroît substantiellement les risques pesant sur les personnels, plateformes et matériels, comparé aux conflits récents. Le « coût opérationnel » de la logistique du dernier kilomètre a ainsi fortement augmenté.
Les réponses apportées
Bien que ces difficultés aient été identifiées dès la fin des années 2010, les évolutions majeures du système logistique n’ont toutefois été largement mises en œuvre que ces dernières années, sous l’impulsion des enseignements tirés des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient.
Ce retard s’explique en partie par le faible retour d’expérience dans la plupart des armées sur les conflits prolongés et à grande échelle, ainsi que par les importants investissements nécessaires à la modernisation logistique. Le nouvel environnement opérationnel impose des exigences inédites, souvent synonymes de restructuration presque complète des systèmes hérités.
À cet égard, les forces terrestres russes — parmi les rares grandes armées engagées dans un conflit intense et prolongé — constituent une étude de cas intéressante, illustrant priorités institutionnelles, mesures mises en place et projets à court terme.
En décembre 2024, le ministre russe de la Défense, Andrey Belousov, lors d’une session élargie de la collégiale du ministère, a présenté plusieurs axes prioritaires pour le développement du système de soutien matériel et technique (MTO) : améliorer la protection des arsenaux et dépôts de carburants à portée des systèmes de frappe ennemis, éviter les stockages en plein air, renforcer la dissimulation, créer des groupes mobiles de défense aérienne et établir des liaisons coordonnées de commandement et contrôle avec ces unités.
Belousov a aussi insisté sur la nécessité de revoir les méthodes d’organisation des stocks et de la logistique. Selon lui, les grands dépôts centralisés multiusages doivent être remplacés par un réseau distribué et stratifié, entraînant des adaptations des systèmes logistiques et des modes de livraison.
Ces objectifs ont été en grande partie atteints en 2025. En décembre 2025, le ministre a exposé de nouveaux objectifs pour 2026, parmi lesquels la finalisation de ce système de stockage à plusieurs couches et le lancement de la numérisation des processus de gestion des inventories. Il a également annoncé un déploiement accru de véhicules tout-terrain et l’intensification de l’usage des drones aériens et terrestres dans la logistique du dernier kilomètre.
Cette évolution traduit à la fois des réponses concrètes aux défis opérationnels majeurs et plusieurs tendances à l’œuvre :
- La logistique tend à s’éloigner des pratiques de la Guerre froide vers une décentralisation accrue à tous les niveaux, avec un passage des grands dépôts à des nœuds de ravitaillement plus petits et dispersés ;
- Les mesures de protection des infrastructures de soutien logistique se sont largement renforcées, incluant dissimulation, tromperie, moyens de guerre électronique et déploiement de systèmes de défense aérienne protégeant dépôts, axes et infrastructures critiques ;
- De nouvelles solutions de transport ont vu le jour au niveau tactique, tant habitées que sans équipage. Les premiers incluent une large gamme de véhicules tout-terrain et motos ; les seconds continuent d’être expérimentés. Plus de 12 000 tonnes de cargaisons ont été livrées par des systèmes sans équipage en 2025, soit moins de 0,2 % du total (environ 8 millions de tonnes) transporté en 2024 par les forces de soutien matériel russe ; parallèlement, de nouveaux kits de protection et véhicules logistiques blindés ont été introduits parmi les plates-formes plus lourdes ;
- La numérisation des processus logistiques est un développement clé pour faire face à la complexité croissante des systèmes de soutien et au besoin impérieux de données précises et en temps réel, indispensables pour la planification, la coordination et l’exécution des opérations.
Perspectives
À l’avenir, la logistique du dernier kilomètre se déroulera de plus en plus dans un espace de bataille contesté, transparent et meurtrier. La dispersion logistique — dissémination des nœuds de soutien, des moyens de transport et des itinéraires — deviendra une caractéristique déterminante de la logistique de combat, en phase avec la dispersion plus large des forces de manœuvre et l’évolution des conceptions traditionnelles du soutien.
Dans cet environnement, une approche « tout protégé » devrait dominer la logistique du dernier kilomètre. La priorité donnée à la protection par rapport à la vitesse orientera la conception des plates-formes et procédures logistiques vers des mesures intégrées de protection, incluant la guerre électronique, la défense aérienne courte portée, la gestion des signatures et des systèmes passifs et actifs à plusieurs couches.
Les systèmes sans équipage joueront un rôle croissant dans le réapprovisionnement final, mais leur utilisation viendra en complément, non en substitution, aux moyens habités. Pour soutenir des formations dispersées mais opérationnellement significatives, des robots logistiques terrestres lourdement protégés pourraient émerger, parallèlement à des drones aériens évoluant vers une plus grande capacité de charge et autonomie.
Enfin, à mesure que les réseaux logistiques s’étendront et se complexifieront, l’intégration d’outils d’intelligence artificielle (IA) et d’apprentissage automatique (machine learning) pour la planification prédictive, le routage et la gestion des stocks deviendra indispensable, afin de réduire la charge sur les personnels et d’assurer une résilience opérationnelle en environnement de menace constante.
Alexey Tarasov
Expert en guerre terrestre spécialisé en Europe, Russie et véhicules blindés, Alexey Tarasov est l’auteur de plusieurs ouvrages et contributeur régulier pour des revues spécialisées.