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Selon des informations issues du renseignement militaire ukrainien et des analyses du champ de bataille publiées en septembre 2025, la Russie a déployé une nouvelle génération de drones à bas coût baptisés Gerbera. Ces véhicules aériens sans pilote sont conçus pour saturer les défenses aériennes ukrainiennes et imposer une usure stratégique prolongée des ressources critiques de défense aérienne.

Le drone Gerbera est rapidement devenu un élément central de la doctrine d’attaque aérienne russe, permettant au Kremlin de mener des attaques persistantes et économiques qui ne visent pas simplement les infrastructures, mais s’attaquent à la logique opérationnelle et à l’économie des systèmes de défense aérienne ukrainiens. Dans un contexte où l’asymétrie économique est aussi déterminante que la puissance de feu, le Gerbera modifie l’équilibre de la guerre d’usure dans le ciel.

Déployé pour la première fois à l’été 2024 et rapidement proliférant jusqu’en 2025, le drone Gerbera ressemble par sa silhouette au Shahed-136 iranien, mais se distingue nettement par ses performances, son usage et sa simplicité. Plutôt qu’une munition de précision patrouillant autour de sa cible, il est optimisé pour une production massive, un usage simple et le sacrifice.

Il s’agit d’un drone à ailes fixes, propulsé par une hélice, réalisé à partir de matériaux non stratégiques tels que la mousse, le contreplaqué stratifié et des composites plastiques légers. Il mesure environ entre 2,4 et 3 mètres de long, avec une envergure de 3,2 à 3,5 mètres, pour un poids estimé à 25-35 kilogrammes hors charge utile.

Sa propulsion repose sur un moteur arrière, soit un petit moteur à essence deux temps, soit dans certains modèles un moteur électrique. Sa vitesse de croisière varie entre 120 et 150 km/h. La navigation utilise un pilote automatique GNSS, souvent compatible GLONASS ou GPS à bas coût, avec des trajectoires définies par points de passage préprogrammés.

Une fois lancés, les Gerbera opèrent de manière autonome, sans liaison de contrôle en temps réel, beaucoup étant dépourvus de télémetrie, ce qui complique leur brouillage et rend leur neutralisation plus difficile. Selon les évaluations ukrainiennes et l’analyse des données de vols interceptés, leur portée opérationnelle oscillerait entre 300 et 600 kilomètres, variable selon la charge utile embarquée et les conditions atmosphériques.

Certaines variantes du Gerbera sont totalement désarmées et servent de leurres, reproduisant la signature radar et le profil de vol de drones ou missiles de croisière plus dangereux. Les modèles les plus avancés intègrent quant à eux des petites ogives explosives, logées à l’avant ou au centre de la cellule, contenant entre 3 et 5 kilogrammes d’explosif puissant. Ces munitions sont efficaces contre des cibles molles telles que dépôts de carburant, antennes paraboliques, véhicules non blindés ou entrepôts militaires.

D’autres exemplaires récupérés comprenaient des ogives à fragmentation, des charges thermobariques miniatures ou des charges improvisées composées de billes d’acier, destinées à maximiser les effets antipersonnel sur des positions exposées. Si un Gerbera seul ne peut détruire d’équipements blindés ni d’infrastructures en zone urbaine, sa létalité limitée est compensée par le volume et la saturation.

Lors d’une attaque coordonnée, les défenseurs aériens ukrainiens ont rapporté qu’un essaim de drones Gerbera avait saturé les radars, permettant ainsi à une salve de missiles Shahed-136 d’atteindre une sous-station électrique critique près de Krivoi Rog.

Un élément clé de l’efficacité de ces drones réside dans leur faible coût. Le renseignement ukrainien estime que chaque Gerbera coûte entre 500 et 2 000 dollars américains en moyenne.

À titre de comparaison, le lancement d’un missile sol-air de courte portée, comme un IRIS-T ou un NASAMS, se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Cette différence économique crée un véritable déséquilibre : lors d’une nuit début septembre, 40 drones, dont de nombreux Gerbera, ont été lancés vers l’espace aérien ukrainien. Les forces ukrainiennes en ont détruit 33 grâce à un panel d’intercepteurs fournis par l’Occident.

Si le dommage cinétique fut limité, le coût financier de l’interception dépasse probablement plusieurs millions de dollars. Conscients de cette asymétrie, les commandants russes exploitent désormais le Gerbera non seulement pour ses effets directs, mais aussi pour épuiser les stocks précieux de missiles ukrainiens et dégrader les réseaux radar par saturation constante.

Au-delà du prix unitaire, la capacité industrielle russe à produire massivement ces drones est un facteur déterminant. Contrairement au Shahed qui nécessite des composants spécialisés et une chaîne d’assemblage centralisée, les Gerbera sont fabriqués de façon décentralisée. Les autorités ukrainiennes estiment la production russe entre 400 et 600 drones par mois.

Cette industrialisation résulte d’un mélange d’usines étatiques et d’ateliers informels, y compris dans les zones occupées du Donbass comme Louhansk et Donetsk. La disponibilité d’outils comme l’impression 3D, les machines à découpe CNC pour la mousse, et l’électronique commerciale grand public permet une expansion rapide. Certains composants employés sont liés à des importations civiles à double usage.

Un élément révélateur est l’extraction d’une vidéo depuis la mémoire interne d’un drone abattu, qui montre l’intérieur d’un atelier basé à Shenzhen, en Chine. Ce drone était équipé d’une caméra « A40 Pro » grand public, et ses circuits imprimés comportaient des microcontrôleurs et modules GPS provenant de fournisseurs basés aux États-Unis et en Europe. Cette découverte souligne les risques liés à la chaîne d’approvisionnement mondiale, exploitable par des industriels russes pour contourner les sanctions via des distributeurs et plateformes mal régulés.

La menace stratégique du programme Gerbera dépasse même le théâtre ukrainien. Le 10 septembre 2025, plusieurs drones identifiés comme des variantes de Gerbera ont violé l’espace aérien polonais lors d’une attaque majeure sur Lviv et l’ouest de l’Ukraine. Les forces polonaises ont immédiatement intercepté les appareils à proximité de la frontière.

Bien que cet incident n’ait provoqué aucun dégât, il a déclenché des consultations d’urgence au sein de l’OTAN au titre de l’Article 4. Les experts militaires soulignent que ces drones ont pu dévier de leur trajectoire par des erreurs de navigation ou être employés volontairement pour sonder la réaction de l’Alliance. Dans tous les cas, cet épisode constitue un précédent inquiétant : des drones semi-autonomes à bas coût capables de franchir aisément des frontières internationales, testant la cohésion de l’OTAN sans nécessiter une décision politique élevée à Moscou.

Les membres de l’OTAN limitrophes de l’Ukraine, notamment en Pologne, Roumanie et Lituanie, réexaminent actuellement leurs stratégies de défense aérienne. Contrairement aux menaces traditionnelles telles que les avions ou missiles balistiques, les drones Gerbera représentent un danger de saturation à grande échelle et à faible coût, auquel les systèmes actuels basés sur des missiles ne sont pas pleinement adaptés.

Ces pays débattent de l’intégration d’armes à énergie dirigée, de canons automatiques guidés par radar, de drones intercepteurs patrouilleurs, ainsi que de centres de commandement et contrôle dotés d’intelligence artificielle capables de gérer des attaques massives de drones de manière autonome et économique. La leçon est claire : une nouvelle génération de guerre aérienne émerge, privilégiant la redondance, l’accessibilité financière et les tactiques d’essaim plutôt que la haute technologie ou la précision chirurgicale.

Les commandants ukrainiens avertissent que le Gerbera reste un outil efficace de disruption psychologique et tactique. Sa force ne réside pas dans la destruction directe, mais dans la contrainte qu’il impose aux défenseurs ukrainiens d’engager des décisions coûteuses et immédiates sous pression, épuisant les stocks limités de missiles et mettant à l’épreuve la résistance des opérateurs. Le Gerbera n’est pas une solution miracle, mais un scalpel qui découpe méthodiquement l’architecture défensive ukrainienne lors de chaque vague.

Le développement et le déploiement du drone Gerbera par la Russie marquent un tournant stratégique dans la guerre des drones. Ces appareils ne sont plus uniquement des plateformes coûteuses et high-tech : ils peuvent désormais être industrialisés, abordables, et employés comme une arme économique de force de masse.

La doctrine qui accompagne le Gerbera est scrutée de près par des États comme l’Iran, la Corée du Nord et d’autres cherchant des options asymétriques face à des armées plus puissantes. Pour l’OTAN, ce défi soulève des questions urgentes sur la résilience, la rentabilité et la viabilité des architectures de défense aérienne actuelles à long terme.

Alain Servaes