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La Marine américaine a confirmé l’arrivée de l’USS Abraham Lincoln et de son groupe aérien à Guam, déployant ainsi simultanément deux groupes de porte-avions dans le Pacifique occidental. Cette stratégie peu commune vise à dissuader la Chine, rassurer les alliés de Washington et renforcer la maîtrise maritime américaine face aux tensions grandissantes dans la région.

L’arrivée du groupe aérien du porte-avions Abraham Lincoln fait suite au déploiement préalable de l’USS George Washington (CVN 73), qui a accosté à Guam le 1er décembre. La présence simultanée de ces deux groupes ne relève pas du simple symbole. Il s’agit d’une manœuvre délibérée et calculée, destinée à projeter la puissance américaine dans l’un des espaces maritimes les plus instables au monde. C’est aussi la première fois depuis 2022 que deux groupes de porte-avions opèrent conjointement depuis Guam, soulignant ainsi le rôle central croissant de l’île dans la présence militaire américaine en Indo-Pacifique.

Depuis le second mandat de Donald Trump, la réponse à l’essor des capacités militaires chinoises est devenue une priorité absolue pour la défense américaine. Le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, a insisté sur la nécessité pour les États-Unis de maintenir une supériorité navale incontestable dans le Pacifique afin d’assurer la stabilité régionale et le respect des normes internationales. « Les ambitions chinoises de domination du Pacifique ne peuvent rester sans réaction », a déclaré Hegseth début décembre. « Du détroit de Taïwan à la mer des Philippines, nos groupes de porte-avions ne sont pas que des symboles de puissance. Ils constituent la première ligne de défense des intérêts américains et de la stabilité régionale ».

La justification de ce déploiement renforcé dépasse le cadre d’une rotation classique. Les stratèges militaires américains répondent directement à la montée en puissance navale rapide de la Chine, notamment avec le développement en cours de son quatrième porte-avions. Ce nouveau bâtiment est considéré comme le premier chinois à propulsion nucléaire doté d’un pont plat et de catapultes électromagnétiques.

Cette avancée technique marque une rupture majeure dans l’aviation navale chinoise et traduit l’intention de Pékin de mener des opérations navales à longue portée, défiant ainsi la suprématie américaine à distance de ses côtes.

Les services de renseignement et les stratèges navals américains évaluent ce développement comme une menace directe à l’équilibre régional et comme un potentiel levier de coercition dans d’éventuels conflits liés à Taïwan ou aux zones contestées en mer de Chine méridionale et orientale.

La présence simultanée de deux groupes de frappe de porte-avions s’inscrit dans une stratégie américaine plus large, visant à contrôler l’escalade et à empêcher toute puissance d’altérer le statu quo par la force. L’aile aérienne embarquée n°9 à bord de l’USS Abraham Lincoln dispose d’une combinaison robuste de capacités : attaque, surveillance et guerre électronique. Elle comprend des F/A-18E/F Super Hornet, des EA-18G Growler, des E-2D Advanced Hawkeye et des hélicoptères MH-60R/S Seahawk. Accompagnés par des destroyers de classe Arleigh Burke, ces moyens constituent une force crédible capable de conduire des opérations intégrées multidomaines, allant de la supériorité aérienne et du contrôle maritime aux combats sous-marins et aux frappes de précision.

Ce déploiement comble parallèlement une période temporaire de faible capacité liée au retour de l’USS Ronald Reagan (CVN 76) sur le continent américain pour maintenance, après plusieurs années de présence avancée depuis Yokosuka au Japon. Les porte-avions Abraham Lincoln et George Washington assurent donc la continuité de la puissance aérienne américaine dans la région, tandis que la Marine prépare la prochaine rotation, qui devrait intégrer le USS Carl Vinson (CVN 70) au début de 2026. D’ici là, la présence double à Guam garantit une supériorité aérienne continue dans une zone marquée par des foyers de tension rapides et des défis croissants dans la « zone grise ».

Alors que Guam poursuit son évolution pour devenir ce que les hauts commandements américains appellent désormais le « porte-avions insubmersible du Pacifique », son rôle dans la stratégie militaire des États-Unis gagne en centralité et en visibilité. Les déploiements conjoints de l’USS Abraham Lincoln et de l’USS George Washington ne sont pas qu’un choix tactique : ils s’inscrivent dans une doctrine stratégique globale visant à maintenir une présence avancée permanente, une capacité de réaction rapide et une projection de puissance incontestable sur l’ensemble du théâtre indo-pacifique.

Alain Servaes