En juin 2026, deux des modèles d’IA les plus avancés des États-Unis ont été coupés au niveau mondial non pour des raisons techniques ou commerciales, mais sur ordre du gouvernement américain. Le 12 juin, le Département du Commerce a informé Anthropic que ses modèles Fable 5 et Mythos 5 ne pouvaient plus être accessibles à un “utilisateur étranger” sans licence, conduisant l’entreprise à interrompre leur disponibilité pour tous. L’accès public à Fable 5 a été rétabli le 30 juin.
Les États-Unis ne disposent pas encore d’un processus fiable et standardisé pour évaluer les risques de sécurité liés aux modèles d’IA de pointe ni pour appliquer des mesures proportionnées en cas de problème. Face à une inquiétude sécuritaire, l’État utilise des outils brutaux, tels que des contrôles d’exportation d’urgence et des pressions en coulisses, opérant via des procédures opaques, imprévisibles et susceptibles d’être influencées par la politique ou des querelles personnelles. Pour combler ce vide, il est nécessaire de créer une agence statutaire dédiée à la revue sécuritaire des IA, dotée de pouvoirs légaux spécifiques pour agir en urgence, protégée contre les influences externes, correctement financée et qui facilite la reconnaissance mutuelle avec les alliés.
On pourrait craindre que cette agence soit à son tour capturée par l’industrie ou politisée selon la majorité. Pourtant, l’affaire de juin montre que l’absence d’une telle institution conduit justement à une capture par les intérêts privés, où des allégations non validées décident des mesures publiques. Le vrai défi est donc de concevoir un organisme mieux protégé contre ces pressions que l’état actuel des choses. Il ne s’agit pas de valider les positions d’Anthropic ni de prendre leurs revendications pour argent comptant, mais d’appliquer un processus similaire à tous les acteurs majeurs comme OpenAI, Google, xAI, Amazon ou Meta, dont les modèles soulèvent des questions nationales de sécurité comparables.
Une suspension sans précédent
Le 12 juin, Howard Lutnick, secrétaire au Commerce, a adressé une lettre à Dario Amodei, PDG d’Anthropic, annonçant que l’utilisation des modèles Fable 5 et Mythos 5 par toute “personne étrangère” nécessitait désormais une licence. Cette restriction affectait même les employés de l’entreprise. Cette décision a suivi une course contre la montre de 24 heures, initiée après que des chercheurs en sécurité d’Amazon eurent rapporté une faille permettant de contourner les protections des modèles, information transmise au secrétaire au Trésor Scott Bessent. Les détails techniques et la validation tierce manquent encore de transparence, de même que les recours dont dispose Anthropic. Selon la société, la lettre “ne précisait pas les détails de la menace pesant sur la sécurité nationale”. Alors qu’elle s’oppose clairement à toute régulation de l’IA, l’administration américaine a ainsi interdit deux de ses modèles d’IA les plus performants à l’échelle mondiale.
Cette décision ne s’inscrit pas dans un vide politique. En mars, le Pentagone avait déjà considéré Anthropic comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement, à la suite des restrictions imposées par l’entreprise à l’utilisation de ses modèles. Emil Michael, responsable de la recherche et ingénierie au Pentagone, a publiquement traité Amodei de “menteur” et accusé ce dernier de “complaisance démesurée”, et Pete Hegseth, à la tête du Pentagone, a interdit à quiconque utilisant des modèles d’Anthropic de collaborer avec le ministère. Ces tensions personnelles nourrissent des interprétations qualifiant cette mesure de représailles. Néanmoins, même en admettant la validité technique de la décision, la preuve doit passer par un processus structuré, non par des compromis opaques où une entreprise prime sur une autre. Le défaut majeur réside dans l’absence d’un mécanisme fiable, standardisé et transparent pour évaluer ces risques et définir des réponses adaptées.
Un cadre juridique fragile
Le gouvernement s’est appuyé sur l’Export Control Reform Act de 2018 et ses règles de “deemed export” (exportations réputées), mais l’application de ces textes au contrôle d’accès d’un modèle américain hébergé aux États-Unis est incertaine. Comme l’analyse la Harvard Law Review, lorsqu’un utilisateur étranger sollicite le modèle sur un serveur américain, le logiciel ne quitte jamais le pays. Le premier recours juridique est arrivé le 23 juin, lorsqu’un client d’Anthropic, Legion LegalTech, a déposé plainte arguant que la directive excède toute base légale, incluant la International Emergency Economic Powers Act qui exclut les documents d’information. Legion invoque également la doctrine des “major questions” comme dans la décision de la Cour Suprême ayant invalidé les tarifs d’urgence. Toute régulation de l’IA par le gouvernement doit donc être clairement encadrée par le Congrès.
Cette complexité fait apparaître une double problématique pour toute réforme : il faut créer une autorité pour évaluer les risques, mais aussi une autorité légale pour agir en fonction des conclusions. Une agence sans pouvoir laisse le gouvernement recourir à des outils d’urgence inadaptés ; un pouvoir sans évaluation crédible conduit à des mesures déconnectées des faits. Le Congrès doit donc créer à la fois une instance de revue et un cadre d’autorité d’intervention d’urgence étroit, avec des décisions écrites, des délais rigides, la proportionnalité des mesures et un contrôle judiciaire effectif. La charge de la preuve repose sur le gouvernement ; aucune restriction ne doit persister sans validation indépendante et écrit motivé, et les mesures doivent expirer à échéance.
Pourquoi une agence statutaire s’impose
Le problème dépasse Anthropic. D’autres entreprises américaines sont proches de développer des capacités similaires à Mythos 5, et les sociétés chinoises se rapprochent rapidement, grâce à la réduction de l’écart de performance entre leurs modèles et ceux des Américains. Le coût des offres américaines est déjà supérieur, malgré leur supériorité technologique. Les réactions gouvernementales imprévisibles, capables de couper instantanément l’accès à des millions d’utilisateurs payants, creusent ce désavantage. Lorsque les alternatives chinoises deviennent méritantes, moins chères et faciles à déployer, chaque interruption intempestive affine le risque de voir développeurs, entreprises et États se tourner vers une architecture rivale. Cela met en péril la compétitivité des États-Unis, pour qui la diffusion globale de l’IA est aussi critique que l’innovation technologique.
Un décret présidentiel en date du 2 juin demandait la mise en place d’évaluations confidentielles et d’un cadre volontaire pour tester les modèles avant leur sortie, tout en évitant soigneusement tout dispositif de licence ou d’autorisation obligatoire. Pourtant, l’épisode Anthropic démontre l’échec de cette approche volontaire. Dix jours après la signature du décret, l’administration américaine imposait la restriction la plus sévère de son histoire en matière d’IA. Le Congrès est invité à agir. Même au sein de l’exécutif, on reconnaît cette faille : Kevin Hassett, directeur du Conseil économique national, a indiqué en mai étudier la mise en place d’une revue de sécurité prépublication, comparable au processus d’approbation des médicaments par la FDA.
Il convient de s’appuyer sur les ressources existantes plutôt que de repartir de zéro. Le Center for AI Standards and Innovation (CASI), intégré au National Institute of Standards and Technology (NIST), pourrait jouer ce rôle. Une indépendance légale et un financement sécurisé accéléreraient sa montée en puissance. Certains acteurs de la sécurité de l’IA jugent que le centre est aujourd’hui trop soumis à la politique, son leadership étant nommé par le secrétaire au Commerce. Cet argument plaide justement en faveur d’un dispositif légal stabilisant l’institution.
Des mandats fixes, des budgets protégés et des obligations de rendre compte sont prévus pour transformer un organisme vulnérable en une institution durable. Ses missions comprendraient la revue des modèles avant diffusion avec validation tierce, la vérification des plans d’atténuation, l’accréditation d’évaluateurs indépendants et la publication d’évaluations à la fois publiques et classifiées. Une revue prépublication de 30 jours suivie d’une validation indépendante et d’un rapport écrit constituerait la norme. En cas de menace sérieuse, une procédure d’urgence pourrait être déclenchée, incluant une revue accélérée sous 72 heures, des mesures temporaires et une décision écrite sous 30 jours.
Le dispositif doit rester proportionné, évitant l’approche binaire d’une autorisation ou suspension totale. Une faille mineure justifierait un correctif et une surveillance accrue. L’exploitation modérée d’une vulnérabilité pourrait entraîner un déploiement conditionnel, un accès restreint et une journalisation renforcée. Une capacité à haut risque avec contournement possible des protections conduirait à des limitations temporaires et contrôlées. Une menace aiguë à la sécurité nationale déclencherait une intervention d’urgence, un examen classifié, et une mobilisation interinstitutions. Si cette échelle de réponses avait existé en juin, des solutions alternatives à la coupure intégrale mondiale auraient été possibles.
Un filtre obligatoire prépublication pourrait sembler ralentir la diffusion comme le font les coupures impromptues, mais c’est un moindre mal pour trois raisons : la revue de 30 jours s’effectuerait en parallèle aux tests internes déjà réalisés, limitant l’impact sur le calendrier ; elle représenterait un coût prévisible intégré à la chaîne de production ; enfin, laisser la situation inchangée expose les États-Unis à des pertes potentiellement illimitées. La suspension de juin a privé tous les clients en cours d’utilisation, parfois essentiels, pour 18 jours d’affilée. Legion LegalTech affirme que cette interruption affecte directement sa viabilité. Par ailleurs, la certification peut constituer un avantage commercial, à l’image du programme FedRAMP qui a accéléré l’adoption du cloud par le secteur public américain via une norme de sécurité réutilisable. Une revue rigoureuse américaine pourrait jouer un rôle similaire à l’international, orientant les marchés vers des modèles conformes et dignes de confiance.
Prévenir la capture et financer efficacement
Certains décrient le principe d’une agence indépendante accréditant des évaluateurs tiers comme un mécanisme de capture masqué en contrôle. Pourtant, le statu quo constitue bien la situation la plus propice à la capture : la coupure de juin s’est décidée à partir d’un rapport privé d’un concurrent, arbitré en coulisses, sans contrôle ni transparence. Quel que soit le risque de capture d’une agence instituée, il reste inférieur à celui de décisions dictées par des relations personnelles entre dirigeants. Des dispositifs doivent cependant être instaurés dans la loi pour limiter ces risques : mandats fixes et échelonnés, rapports publics obligatoires, règles strictes d’évitement des conflits d’intérêts, pluralité d’évaluateurs concurrents accrédités, financement par budget public et non par l’industrie, contrôle du Government Accountability Office avec échéance législative.
Sur le plan financier, le Centre actuel ne dispose que d’une trentaine d’agents et d’un budget proche de 30 millions de dollars depuis 2024, soit environ dix fois moins que son pendant britannique. Même des organismes proches de l’exécutif critiquent ce sous-financement systémique. L’Institute for Progress estime qu’un centre équipé coûterait environ 84 millions annuels, somme modeste face aux enjeux stratégiques, comparable au coût d’un avion F-35. La nouvelle agence devrait pouvoir offrir des rémunérations compétitives, obtenir des détachements d’experts de la National Security Agency et des laboratoires fédéraux, et disposer d’un environnement informatique sécurisé et classifié.
La critique la plus récurrente concerne la faisabilité d’une évaluation crédible en urgence sous 72 heures alors que les développeurs évaluent leurs propres produits depuis plusieurs mois. Mais cette revue d’urgence ne serait qu’un tri initial des allégations, pas une évaluation complète. L’agence validerait un exploit spécifique à partir des références collectées lors de la revue prépublication. Des exemples montrent que cela fonctionne : le Centre pour les standards et l’innovation en IA a déjà mené plus de 40 évaluations et signé des accords avec Anthropic, OpenAI, Google DeepMind, Microsoft et xAI pour cette phase préliminaire. Dans ce cadre, la revue rapide serait un jugement validant l’alerte et une mesure temporaire proportionnée, suivie d’une décision écrite dans un délai d’un mois.
Un cadre coopératif avec les alliés
La question la plus délicate est pourquoi les alliés, certains cherchant à réduire leur dépendance à la technologie américaine, accepteraient un cadre d’évaluation piloté par les États-Unis plutôt que de créer leur propre système. La réponse est que ces pays contournent déjà Washington, en raison de l’imprévisibilité et de la perception d’instrumentalisation des contrôles américains. Un processus statutaire transparent et soumis à un contrôle judiciaire restaurerait la confiance des alliés dans le leadership américain.
Les alliés ont aussi intérêt à s’associer : leurs modèles d’IA d’avant-garde sont majoritairement américains, donc une revue crédible étasunienne porterait sur des systèmes qu’ils utilisent déjà, et leur offrirait une visibilité qu’ils ne peuvent obtenir seuls. La plupart disposent de compétences en sciences de la mesure mais manquent d’accès aux modèles, de capacité de calcul et de personnel habilité pour réaliser ces évaluations. La reconnaissance mutuelle évitera les lourdeurs administratives et les coûts liés à des exigences nationales fragmentées, qui profitent à la Chine en matière d’influence normative. Le réseau international du CASI, qui regroupe 10 gouvernements, est un bon point de départ. Y intégrer l’Inde, Israël, les Pays-Bas et Taïwan, pays à forte industrie des semi-conducteurs et en progression en IA, renforcerait la gouvernance démocratique et l’expertise technique. Le calendrier optimal serait d’abord la reconnaissance mutuelle des évaluations de sécurité, puis l’harmonisation des critères de test, et enfin, à long terme, un alignement des contrôles à l’export.
La prévisibilité, une clé essentielle
Les États-Unis ne peuvent diriger le développement et la diffusion globale de l’IA si eux-mêmes et leurs alliés ignorent comment seront prises les décisions en matière de sécurité. Une agence indépendante, dotée de réels pouvoirs juridiques, conçue pour résister aux pressions et bien financée, transformerait la gouvernance américaine de l’IA en un avantage compétitif, alourdissant la prévisibilité et renforçant la confiance dans les technologies américaines. Laisser le système actuel perdurer mettrait en danger la position des États-Unis, au profit de leur principal rival, la Chine.