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Les États-Unis ont perdu la guerre contre un engin presque universellement connu sous son acronyme : l’IED, ou engin explosif improvisé. Malgré les innovations technologiques, la formation et l’ingéniosité tactique, les attaques se sont poursuivies. Les adaptations tactiques n’ont jamais évité une défaite stratégique. Les composants des IED restaient bon marché et omniprésents, les connaissances de fabrication se propageaient plus rapidement que les défenses ne pouvaient s’adapter. Le plus important : les contre-mesures n’ont jamais réussi à rétablir un équilibre favorable entre risques et coûts. Chaque nouveau système de protection poussait les États-Unis plus profondément dans un piège économique.

À l’écoute des débats actuels sur les stratégies anti-drones, un sentiment de déjà-vu s’impose. Comme l’a rappelé récemment le directeur technologique de l’US Army lors d’un podcast consacré aux initiatives anti-drones, « les IEDs volent désormais, et à 160 km/h ». La stratégie américaine actuelle pour contrer les drones emprunte largement au modèle en trois piliers de la lutte contre les IED : attaquer le réseau, neutraliser l’engin, et préparer les forces. Pourtant, si la campagne anti-IED s’est soldée par une défaite stratégique, est-il judicieux de répliquer ce cadre pour les opérations anti-drones ? Pour répondre, les forces américaines doivent d’abord identifier en quoi les drones diffèrent des engins explosifs improvisés, et déterminer si une approche proactive ou réactive est la plus adaptée à cette menace, ainsi qu’à l’intégration des drones dans les missions militaires actuelles.

Leçons du passé

En Irak et en Afghanistan, la lutte contre les IED a été une « guerre dans la guerre ». Au départ, peu comprenaient l’impact profond d’une bombe rudimentaire enterrée ou dissimulée dans des déchets sur deux décennies de combats et sur la nature même de la guerre. Les premières mines rudimentaires étaient simples : un obus d’artillerie, une plaque-pression et quelques fils. Plus tard, elles gagnèrent en sophistication avec des charges creuses et des déclencheurs à distance comme des téléphones portables. Aucune route n’était sûre : les IED furent découverts sous des ponts-culverts, dans des carcasses d’animaux, voire sous des voies récemment pavées par des ingénieurs de la coalition. L’ennemi n’avait pas besoin de remporter des affrontements décisifs, il suffisait de faire « sentir les convois traqués ».

Face à cette menace, les États-Unis ont déployé des moyens considérables, injectant des milliards dans les solutions, et créant la Joint IED Defeat Organization. Les Humvees blindés ont laissé place aux coûteux véhicules MRAP (Mine Resistant Ambush Protected), dotés de coques en V pour dévier les explosions. Des brouilleurs électroniques sont devenus standards sur les véhicules, tandis que les plateformes de guerre électronique assurèrent la surveillance des convois. Les unités furent formées à repérer les sols perturbés, les déchets suspects ou les fils pièges, évoluant dans des villages où tout habitant pouvait être poseur ou observateur. Ces innovations ont sauvé des vies, sans jamais inverser l’équation coût-risque : les attaques ont perduré.

À chaque fois que l’armée américaine déployait un nouveau capteur, brouilleur ou blindage, les insurgés adaptaient rapidement leurs tactiques. Les adaptations américaines nécessitaient souvent des mois de commandes, production et déploiement. Un duel asymétrique haletant se déroulait : d’un côté, l’ennemi jouait de l’expérimentation et de l’improvisation, de l’autre, l’armée s’appuyait sur des cycles bureaucratiques et des présentations PowerPoint. Quand la défense était peaufinée, le champ de bataille avait déjà changé. Avec un ratio de coûts d’environ 1000 pour 1 en faveur de l’assaillant, l’ennemi réussissait en imposant simplement un coût prohibitif à la défense.

Cette campagne IED révéla une vérité déconcertante : la technologie peut atténuer une menace, mais ne compense pas un adversaire qui s’adapte plus vite et dépense moins.

La lente prise de conscience du changement de nature de la guerre et du rythme effréné d’innovation des adversaires est frappante face à l’émergence des drones sur le champ de bataille. Ces derniers reflètent une dynamique asymétrique de coûts similaire aux IED.

Une stratégie anti-drones emprunte-t-elle à l’échec ?

Cette dynamique explique pourquoi la stratégie anti-drones actuelle ressemble à un refrain connu. Elle repose sur cinq piliers : approfondir la compréhension des tendances et menaces, perturber et dégrader les réseaux ennemis, défendre contre les menaces, déployer des solutions rapidement à grande échelle et préparer les forces pour la guerre liée aux systèmes sans pilote. Ce cadre reprend et étend l’approche tripartite des contre-IED, tout en formalisant l’urgence d’acquisitions rapides.

Mais adopter une stratégie éprouvée suppose d’analyser les similarités et différences entre IED et drones. Les deux armes dominent les champs de bataille modernes grâce à un facteur commun : une asymétrie importante des coûts. Elles utilisent des composants civils à double usage, abondants, favorisant la fabrication à grande échelle et leur prolifération, tout en compliquant les efforts d’interdiction. Les savoir-faire techniques se diffusent aisément, et comme pour les IED, la défense efficace contre les drones repose sur des forces bien préparées, un partage optimal du renseignement et une formation rigoureuse.

Surnommés parfois « l’armée de l’air du pauvre », les drones offrent des effets aériens longtemps réservés aux forces traditionnelles. Toutes les armées utilisent des plateformes aériennes pour la reconnaissance et l’interdiction, mais les drones proposent ces capacités à coût réduit, au prix d’une flexibilité moindre au profit du volume et de la dispersion.

Les drones apportent un avantage que les IED n’avaient pas : la capacité de rechercher activement leur cible. Alors que les IED étaient des pièges fixes postés sur des routes prévisibles, les drones peuvent investir leur cible sous divers angles, anéantissant le concept de zones arrière sûres. Ils sont plus efficaces dans le contrôle de zone et la restriction des mouvements que les mines ou obstacles traditonnels.

Autre différence majeure, le réseau de drones implique moins de faiseurs. Les poseurs d’IED devaient fabriquer eux-mêmes leurs engins, même si les composants étaient faciles d’accès. En revanche, de nombreux drones sont issus de chaînes d’approvisionnement globales matures, ne nécessitant que montage ou modifications simples. Cela déplace l’importance du fabricant vers l’opérateur, en particulier le pilote de drone. Alors que les niveaux d’expertise varient, l’écart entre pilote novice et expert est moindre que chez les fabricants de bombes, d’autant qu’il y a davantage de pilotes potentiels. Le pilotage de drone, qui convient aux joueurs vidéo, est accéléré par des simulateurs avancés. Avec les progrès de l’autonomie, l’importance des compétences individuelles diminuera encore.

Compte tenu de ces réalités, attaquer le réseau de drones offre un faible bénéfice stratégique. La Chine, par exemple, contrôle environ 90 % de la chaîne d’approvisionnement mondiale des drones et produit des dizaines de millions d’unités chaque année. Son influence économique et ses priorités divergentes des États-Unis rendent peu probable toute interdiction ou coopération effective, dans un contexte de guerre commerciale, de désalignement stratégique et de découplage progressif des deux économies. Inévitablement, l’un des trois piliers classiques des contre-IED semble mal adapté au défi des drones.

Ironie du sort, la capacité du drone à chercher ses cibles inverse la traditionnelle équation coût-défense. Avec les IED, les troupes devaient s’exposer en territoire ennemi pour être menacées, exigeant des technologies complexes et coûteuses pour se protéger. Les drones peuvent chasser les troupes jusque dans leurs arrières, mais les contre-mesures peuvent être très simples et peu coûteuses, comme des filets ou des barrières statiques. Dans certains cas, l’avantage asymétrique en coûts tend à s’annuler, ce qui justifie de conserver le pilier « neutraliser l’engin ».

Par ailleurs, l’un des facteurs majeurs ayant réduit l’efficacité et les pertes dues aux IED fut une meilleure formation. Les programmes spéciaux préparaient les soldats à identifier les signatures d’IED, comprendre leur fabrication, mieux coordonner les efforts de déminage, et adopter des tactiques limitant leur exposition. La lutte contre les drones renforce l’importance de ce pilier « préparer les forces ». Les changements rapides de tactiques, d’équipements et de contre-mesures observés notamment dans le conflit russo-ukrainien illustrent une force bien informée, capable de porter un cycle d’innovation rapide. Sans cette préparation, une armée court le risque d’être prise au dépourvu, avec un coût humain élevé.

Se concentrer sur des stratégies gagnables

La stratégie anti-drones devrait prioriser la préparation des forces et la neutralisation des appareils, car s’attaquer aux chaînes d’approvisionnement globales est probablement voué à l’échec. Ces chaînes sont trop abondantes et largement contrôlées par des pays dont les intérêts divergent de ceux des États-Unis, rendant impossible une interdiction ou un contrôle des armes efficace sans coalition large. Par conséquent, limiter la stratégie à deux lignes d’effort réalisables impose de définir des objectifs clairs en termes de coûts, d’évolutivité et d’efficacité opérationnelle.

Les contre-mesures n’ont pas à équilibrer les coûts système par système, mais à réduire le coût moyen par interception. Les systèmes réutilisables offrent généralement le meilleur rapport coût-efficacité. À titre d’exemple, le système anti-drones VAMPIRE de L3Harris coûte environ 2,85 millions de dollars et tire des roquettes à 30 000 dollars l’unité, tandis que le drone Shahed-136 attaquant est estimé autour de 50 000 dollars. L’analyse coût-bénéfice dépend de la couverture, la fiabilité et du nombre attendu d’interceptions durant la vie du système.

Les solutions moins coûteuses, échangeant une roquette contre une balle, sont attractives à condition que l’efficacité ne soit pas sacrifiée. Les systèmes à arme à feu offrent un excellent coût par engagement et une logistique simplifiée, à condition d’assurer une visée précise. Ceux utilisant des munitions à proximité programmée ou variable sont préférés, car ils augmentent les chances de toucher en compensant les erreurs de suivi qui seraient autrement des quasi-manqués.

Les armes à énergie dirigée, telles que les lasers ou micro-ondes à haute puissance, offrent un coût par tir très faible, mais avec des limites importantes. Leur puissance diminue considérablement avec la distance, ce qui en fait des systèmes de défense courte à moyenne portée. Augmenter la portée efficace entraîne une montée en puissance difficile à gérer, augmentant poids, encombrement et coût du système. Les micro-ondes ont généralement une portée plus limitée que les lasers. À ces systèmes doivent s’ajouter des mesures adaptées, car des protections comme les revêtements réfléchissants ou le blindage peuvent retarder leur efficacité. Même le temps d’exposition (« dwell time ») joue un rôle dans la capacité à neutraliser des attaques en essaim. Globalement, les drones plus petits, difficiles à équiper de protections, sont les plus vulnérables, mais le risque subsiste qu’un tir laser seul soit submergé faute d’une défense en couches.

Exemple illustratif

Le système VAMPIRE de L3Harris opposé à un drone Shahed-136 sert ici d’exemple. En supposant un taux d’engagement de 100 % et sans considérer les coûts opérationnels, la courbe des coûts pour le défenseur et l’attaquant se croise aux environs de 144 interceptions. Dans un conflit prolongé, la réutilisabilité et les munitions peu coûteuses amélioreraient ce ratio en faveur du défenseur.

La densité de couverture est aussi décisive. Un VAMPIRE couvre environ 7 km nautiques et peut être monté sur camion, tandis que l’avion d’attaque léger Embraer A-29 Super Tucano a un rayon de combat d’environ 185 km nautiques. Sans compter les délais de repositionnement ou terrains accessibles, cette différence explique pourquoi les avions couvrent un territoire à coût bien moindre que les systèmes de défense ponctuels.

Pour la protection d’infrastructures fixes ou de camps militaires temporaires, les défenses simples et statiques restent les plus économiques. En Ukraine comme en Russie, on a vu l’emploi de filets, parfois recyclés à partir de matériel de pêche, destinés à contrer efficacement les drones à commande visuelle, démontrant que des matériaux domestiques à bas coût peuvent neutraliser des drones à 500 dollars. D’autres contre-mesures abordables incluent l’installation de barrières bien connues comme les Hesco, qui atténuent les approches rasantes. Face aux drones Shahed à basse altitude, ces barrières ont réduit les dégâts et facilité les tirs d’interdiction. La Russie a adapté ses tactiques, opérant à plus haute altitude puis plongeant à grande vitesse, réduisant ainsi l’efficacité des interceptions ukrainiennes, tout en ouvrant la voie à d’autres techniques, par exemple en facilitant les interceptions aériennes.

L’utilisation de drones « jetables » pour abattre d’autres drones, mise en œuvre avec succès par l’Ukraine via des drones intercepteurs pilotés, ouvre la voie à des systèmes toujours plus autonomes. Les entreprises de défense développent des drones intercepteurs autonomes reposant sur des logiciels complexes dont le coût de développement est élevé, mais que l’on amortit sur de nombreuses plateformes. Cependant, ces logiciels doivent évoluer constamment face aux contre-mesures simples, comme des changements de peintures ou des dispositifs confondant la reconnaissance d’image, pratiques déjà observées en Ukraine et en Russie. L’impact de ces mises à jour sur le rapport coût-efficacité et leur rapidité de mise en œuvre restent incertains.

Par ailleurs, la plupart des intercepteurs américains restent beaucoup plus coûteux que les drones qu’ils visent. Sur le long terme, cela épuise lentement capacités et ressources. Un système d’interception à 100 000 dollars se montre inégal face aux drones Shahed moins chers, ce qui illustre un rapport coût-échange défavorable. Si certains avancent que le coût d’un système rapporté à l’économie nationale importe plus que son coût relatif à la menace ciblée, cela ignore que chaque dollar dépensé est un dollar en moins pour d’autres usages.

En revanche, plusieurs acteurs développent des concepts réutilisables, donnant à leurs drones des capacités rappelant celles des avions de chasse, capables de neutraliser d’autres drones à l’aide de filets ou d’armes montées. Cette évolution circulaire de la guerre aérienne s’intègre naturellement aux missions classiques de défense aérienne, d’attaques et de contre-air offensif ou défensif.

Recommandations opérationnelles

La préparation des forces offre les meilleurs résultats dans la lutte contre les menaces aériennes. Le concept de « Survivability Onion » illustre bien les priorités en formation. Il s’agit d’abord de diffuser rapidement et largement le renseignement pour identifier les zones à éviter. Ensuite, minimiser et camoufler les signatures par des tissus absorbants l’infrarouge, des filets, et des déplacements réfléchis afin de réduire la détection et la vulnérabilité. Enfin, en cas de détection, déployer des défenses actives, comme des aides à la visée ou des systèmes mobiles de défense ponctuelle. L’appui aérien, avec des avions, permettrait de compléter ces défenses de point en réduisant le nombre d’attaques avant qu’elles n’atteignent des zones critiques. En résumé, la lutte anti-drones doit s’inscrire en couches complémentaires aux missions traditionnelles de défense aérienne, d’attaque et de guerre contre l’air.

Les forces américaines devraient privilégier les systèmes de tirs réutilisables associés à des intercepteurs bon marché tels que roquettes modifiées, munitions tirées à la mitrailleuse ou armes à énergie dirigée. Pour ces dernières, la corrélation étroite entre portée efficace, puissance et coût global impose de rester vigilant : une arme à énergie dirigée « longue portée » risquerait d’être trop chère et peu mobile. Une approche multi-couches intégrant défenses statiques, systèmes de point et petits avions de combat légers offre le meilleur compromis entre couverture et maîtrise des coûts. Avec la maturation des logiciels d’autonomie, la transition vers des intercepteurs drones entièrement autonomes deviendra possible, mais nous considérons que la présence humaine restera nécessaire dans un avenir proche pour assurer réactivité, adaptation aux contre-mesures algorithmiques, ainsi que jugement et prise de décision.

En dehors du champ de bataille, les « cibles molles » comme les postes de transformation électrique et les points d’atterrissage des câbles sous-marins devraient bénéficier au minimum de mesures simples telles que peintures trompeuses pour perturber la reconnaissance d’image, filets et barrières physiques. Les infrastructures critiques comme centrales électriques, ports, hubs logistiques ou nœuds de commandement et communication méritent quant à elles la protection par des systèmes de défense ponctuel.

Étant donné que l’autonomie est désormais intégrée à de nombreux systèmes longue portée, le brouillage électronique perd rapidement de son efficacité et devrait être relégué derrière les investissements en défense cinétique, réutilisable et passive. Une certitude persiste : les menaces se multiplient, et le territoire américain est de plus en plus vulnérable. Dans une course aux ressources limitées, les États-Unis doivent être exigeants et méthodiques dans leurs investissements, en se focalisant sur les stratégies gagnantes, sans confondre efficacité avec luxe, ni économie avec inefficacité.

Andrew Tenbusch est officier dans la marine américaine et auteur.
Trevor Phillips-Levine est officier dans la marine américaine et auteur. Il a précédemment conseillé sur des accords de recherche-développement concernant les drones armés et participé aux initiatives de la Defense Innovation Unit sur les systèmes sans pilote.

Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas les positions officielles de la marine américaine, du Département de la Défense ou de toute entité gouvernementale américaine.