Dans les années 2020, les systèmes aériens sans pilote, plus communément appelés drones, sont devenus un élément incontournable des tactiques militaires modernes. Pourtant, il y a plus de 80 ans, l’armée américaine lançait un projet éphémère visant à créer des drones-suicide télécommandés, bien avant l’ère des technologies actuelles.
En 1944, alors que les Alliés progressaient sur les territoires occupés par l’Axe en Europe, les missions de bombardement de grande envergure s’intensifiaient, détruisant une large partie de la capacité industrielle nazie. Malgré cela, les pertes parmi les bombardiers étaient lourdes, victimes de la DCA ennemie et de la Luftwaffe allemande. Face à la difficulté de toucher certains objectifs, l’Armée de l’air américaine imagina un plan original : transformer des bombardiers B-17 Flying Fortress en véritables bombes volantes, guidées à distance par un avion « mère ».
Les avancées en matière de fusées et de systèmes radio avaient déjà franchi des étapes importantes. Tandis que l’Allemagne lançait ses premiers missiles de croisière, notamment le V-1, les États-Unis cherchaient une arme puissante comparable. Le 26 juin 1944, le général Jimmy Doolittle, commandant de la 8e Force aérienne, approuva formellement l’Opération Aphrodite, donnant à la 3e division de bombardement la responsabilité du développement de cette nouvelle arme.
Un film déclassifié de la 8e Force aérienne, intitulé Flying Destruction by Remote Control, expliquait le concept. Les bombardiers lourds existants se voyaient débarrassés d’une grande partie de leur intérieur, d’armes et d’équipements nécessaires aux missions classiques, libérant ainsi plusieurs centaines de kilos. Les B-17 modifiés étaient chargés avec jusqu’à 9 tonnes d’explosifs, de quoi infliger des dégâts bien plus importants en cas de collision directe avec des fortifications, comparé à un bombardement classique. Une fois en vol, l’appareil passait en mode télécommande et était guidé par un avion habité jusqu’à sa cible. Ce projet consistait donc à créer une sorte de drone-suicide, combiné à une munition anti-bunker. Il s’agissait de donner une dernière mission aux appareils éprouvés mais usés. Comme le soulignait la vidéo, ils étaient « destinés à être équipés de matériel spécial, chargés au maximum avec 20 000 livres d’explosifs, et envoyés pour un dernier voyage avec un billet aller simple ».
Ce plan s’appuyait en partie sur la disponibilité matérielle de l’Armée de l’air. Malgré des pertes importantes dues à la DCA et aux chasseurs ennemis — seulement un peu plus d’un tiers des bombardiers atteignaient les 25 missions standards, selon l’Imperial War Museum — les B-17 pouvaient être rapidement remplacés. La production industrielle américaine, à son apogée durant la guerre, permettait une cadence de fabrication exceptionnelle. Plus de 12 000 B-17 furent construits au total, permettant à l’Armée de l’air d’en sacrifier quelques-uns pour ce nouveau programme.
Deux programmes furent lancés durant l’été 1944. L’Armée de l’air conduisit l’Opération Aphrodite, tandis que la Marine américaine lança l’Opération Anvil, qui convertit notamment des bombardiers Consolidated PB4Y-1 Liberator en drones similaires. Les premières missions de combat débutèrent en août, ciblant notamment les bunkers allemands abritant les missiles V-1 et V-3, comme la forteresse souterraine de Mimoyecques.
Les drones Aphrodite et Anvil rencontrèrent rapidement des difficultés. À une époque où le pilotage à distance dans des zones de combat était encore balbutiant, les opérateurs devaient faire décoller les appareils avec un équipage réduit, activer le mode drone, puis s’éjecter avant que l’avion ne s’approche de la cible ennemie. Dans les faits, la technologie restait instable, provoquant des plongées brusques ou des décrochages des B-17. Le système initial de télécommande se révéla défaillant, poussant l’armée à adopter une version simplifiée nommée « Castor » à partir de septembre 1944.
Le programme fit face au même type d’opposition que les missions classiques : la défense ennemie. Lorsque la télécommande fonctionnait, de nombreux appareils étaient abattus avant d’atteindre leur cible. Le projet essuya également des tragédies hors combat, notamment le 12 août 1944, lorsqu’un bombardier Anvil, peu après être passé en mode drone au-dessus du Royaume-Uni, explosa soudainement. Le lieutenant Wilford Willy et le lieutenant Joe Kennedy Jr., frère du futur président John F. Kennedy, périrent immédiatement dans l’explosion.
Malgré la poursuite des missions Aphrodite jusqu’en janvier 1945, leur efficacité médiocre conduisit à leur arrêt progressif. L’Armée de l’air trouva davantage de succès avec des bombardements massifs plus classiques. À l’approche du printemps 1945 et de l’invasion de l’Allemagne, le projet fut officiellement clos le 27 avril. Cependant, cette initiative ouvrit la voie aux expérimentations actuelles de l’armée américaine en matière de guerre drone et d’appareils aériens télécommandés autonomes.