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Le terme « bingo » désigne le point de non-retour : l’annonce que le carburant s’épuise et que la mission est terminée. Ce même appel désigne désormais une menace directe pour l’hélicoptère d’attaque lui-même.

Les aviateurs de l’armée de terre font face à une crise existentielle. Ils doivent trouver un rôle pertinent sur un champ de bataille désormais saturé de capteurs, sous peine de disparaitre du combat. La menace n’est plus tant d’être abattu que d’être mis hors jeu.

Le problème est simple : les hélicoptères américains ne peuvent opérer là où les systèmes de défense aérienne ennemis sont toujours actifs. Les planificateurs de mission considèrent un missile sol-air opérationnel comme une raison automatique d’annuler la mission. Cette dépendance paralysante place l’armée de terre dans l’attente que l’aviation de l’Armée de l’Air ou la Marine dégagent l’espace aérien avant que ses hélicoptères puissent intervenir. Ce problème touche largement les forces de l’OTAN, mais la solution doit venir de l’aviation de l’armée elle-même.

La suppression des défenses aériennes ennemies doit devenir une compétence clé des pilotes d’hélicoptères d’attaque américains. Pour certaines unités spécialisées, elle devrait constituer la mission principale. Sans la capacité de mener leur propre suppression des systèmes de défense antiaérienne en appui de leurs missions, les hélicoptères risquent de demeurer spectateurs du prochain conflit.

Le mirage des drones

Les nouvelles technologies promettent de transformer la guerre. Des entreprises développent des drones capables, selon elles, de détecter, localiser, traquer, cibler, engager et évaluer les menaces sans contrôle humain. Certains modèles décollent verticalement, éliminant le besoin de pistes et augmentant leur survivabilité dans des environnements contestés. Ces capacités high-tech paraissent impressionnantes, mais elles restent encore à plusieurs années d’une réalité opérationnelle.

Pourtant, les hélicoptères d’attaque pilotés accomplissent déjà ces tâches aujourd’hui.

Des drones plus simples, à technologie plus modeste, ont prouvé leur utilité en Ukraine, où ils harcèlent infanterie et blindés russes près des lignes de front. Mais ce n’est pas là que les hélicoptères d’attaque interviennent dans un conflit à grande échelle. Ils frappent en profondeur, loin derrière les lignes ennemies. Les quadcoptères manquent de portée et ne peuvent pas encore conduire de manière autonome toutes les étapes d’une chaîne de destruction.

À titre d’exemple, l’attaque par drone la plus spectaculaire à ce jour est l’« Opération Spiderweb » de juin 2024. Les forces ukrainiennes ont introduit clandestinement des drones dans des camions près de bases russes, puis lancé des dizaines de drones-kamikazes contre des avions stationnés sur les pistes. Cette opération, préparée pendant dix-huit mois, visait des avions sans défense. En comparaison, les planificateurs de l’armée estiment qu’un Apache doit pouvoir obtenir des effets similaires sur des cibles à la protection variable, sur simple ordre, chaque nuit — s’il parvient à survivre aux menaces antiaériennes.

Les États-Unis ne disposent pas encore de drones matures capables de remporter seuls un conflit. Les promesses des start-ups décrivent des capacités déjà présentes sur les hélicoptères d’attaque. Comme l’a dit l’ancien secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, « vous allez à la guerre avec l’armée que vous avez, pas celle que vous souhaiteriez avoir ». Quand éclatera le prochain conflit, l’armée combattra avec les centaines d’hélicoptères qu’elle possède, non pas avec des technologies hypothétiques qui pourraient émerger dans cinq ou dix ans.

Une menace mal comprise

La plupart des planificateurs de l’armée sous-estiment les missiles sol-air. Vers la fin de ma carrière sur Apache, j’ai beaucoup entraîné avec des forces terrestres américaines et européennes. Les commandants se concentraient rarement sur les capacités de l’Apache. Ils savaient l’utiliser quand les opportunités se présentaient, mais ces occasions étaient souvent manquées faute de comprendre la menace.

Les grandes zones rouges sur les cartes dominaient les sessions de planification. Ces fameuses « cercles de la mort » interdisaient toute opération d’hélicoptère sur de vastes secteurs, parfois pendant des jours ou des semaines, dans l’attente que des moyens de suppression détruisent assez de systèmes de défense. Ce modèle est profondément erroné. Il assimile les missiles sol-air à de l’artillerie diffusant la mort équitablement dans toutes les directions, ce qui est faux.

Ces systèmes reposent sur une ligne de vue. Le ciblage à basse altitude devient une question de géométrie, pas simplement de portée.

Le masquage par le terrain est facile à comprendre : se cacher derrière une colline ou une ligne d’arbres empêche un hélicoptère d’être détecté par radar ou capteurs optiques ennemis. Ce qui s’avère plus difficile à accepter, c’est que la Terre est ronde.

L’horizon constitue un obstacle réel, et non une limite lointaine. Un système court-moyen portée avec radar situé à 3,5 mètres de hauteur ne détecte qu’à 8 kilomètres, jusqu’à l’horizon. Même les radars montés sur des mats de 40 mètres voient seulement à 25 kilomètres, bien moins que les cercles rouges qui se retrouvent sur les cartes. Si un radar au sol annonce une portée pouvant atteindre 100 km, il nécessite que la cible soit à plus de 300 mètres d’altitude pour être visible. Les hélicoptères d’attaque évoluent généralement à moins de 15 mètres. La portée à l’horizon est donc plus critique que la portée maximale théorique pour des opérations basses altitude.

Lorsque l’hélicoptère dépasse l’horizon, les radars doivent également faire face au phénomène de clutter (brouillage de fond) terrestre. Un objet isolé dans un ciel dégagé est simple à détecter ; un aéronef volant à basse altitude parmi les rochers, arbres et infrastructures, beaucoup moins. Certains radars sont meilleurs que d’autres pour capter les cibles basses, mais tous peinent avec le brouillage environnemental.

Deux types d’attaques en profondeur

Les opérations d’hélicoptères profondément infiltrés derrière les lignes adverses comportent deux catégories : dynamique et fixe.

Le ciblage dynamique vise des unités plus petites, comme des sections blindées et d’artillerie mobiles dispersées sur le terrain. Les hélicoptères affrontent alors des systèmes à courte portée, infrarouges portables, canons optiquement dirigés de 30 mm et lanceurs radar. En dehors du combat rapproché, leur profil de vol maintient les hélicoptères sous le seuil des radars de surveillance longue portée. L’omniprésence de ces derniers est souvent percée par des failles en 3D qui réduisent leur temps de réaction face à des attaques-surprises.

Ces cibles sont relativement proches des forces amies, ce qui permet aux hélicoptères de bénéficier du soutien d’artillerie et de s’appuyer sur les drones pour détecter les menaces de missiles tout en restant discrets. Avec les bonnes tactiques, il est possible d’engager directement nombre de ces systèmes limités. À ce niveau, la chasse aux missiles sol-air constitue moins une contribution à une campagne stratégique globale qu’un appui organique direct aux missions d’attaque dans leur zone opérationnelle.

Les cibles fixes correspondent à des formations statiques ou des infrastructures plus profondes dans le territoire ennemi, hors de portée des forces amies. Ici, les hélicoptères pénètrent la bulle de systèmes stratégiques moyen et long rayon d’action. Leur couverture radar impressionne, mais laisse apparaître des zones d’ombre liées à la topographie. La véritable menace provient de la surveillance aérienne, qui peut orienter des missiles longue portée avancés.

Les missions au-delà de ces lignes tendent à pousser les limites de carburant des hélicoptères. Les équipages doivent exploiter les trous dans la couverture radar pour contourner les missiles lors de leur progression vers l’objectif. Ils peuvent être contraints de neutraliser certains systèmes pour ouvrir ces brèches. Dès les débuts du conflit russo-ukrainien, un hélicoptère Hind ukrainien a utilisé le terrain favorable pour détruire un lanceur russe à moyenne portée à très courte distance, démontrant que ces cercles rouges peuvent être franchis. Le danger principal reste toutefois constitué par les systèmes à courte portée de haute technologie protégeant les lanceurs stratégiques.

Ces missions longues offrent aussi l’opportunité d’intégrer les hélicoptères dans une suppression intégrée des systèmes de défense aérienne, en pénétrant dans la bulle et en se rapprochant des cibles à longue portée. Pourtant, la portée limitée des fusées et missiles Hellfire pourrait freiner ces efforts.

De nouvelles armes

Le missile Spike révolutionne la donne. Ce missile à longue portée emploie un guidage électro-optique contrôlé par liaison de données au moyen d’un joystick dans la station du tireur, qui voit à travers le viseur optique du missile en temps réel. Grâce à ses propres capteurs, le missile permet au tireur de rester à couvert pendant sa correction de trajectoire. En essais, des Apaches ont atteint des cibles à 32 kilomètres.

Cette capacité s’avère très prometteuse pour des missions de suppression à distance et permet aux brigades d’aviation de l’armée d’expérimenter la chasse aux missiles sol-air. Mais l’Apache n’est peut-être pas la plateforme optimale. Les avions de suppression requièrent des configurations d’armes dédiées et un positionnement tactique au prix d’une moindre puissance anti-blindés.

Une solution plus adaptée pourrait être d’équiper l’hélicoptère utilitaire Black Hawk de lanceurs Spike ou armes similaires. Le « Spike Hawk » (appelé « quiver » par Sikorsky) volerait quelques kilomètres derrière les Apaches pour neutraliser à distance les menaces trop risquées à engager directement. Conserver ce soutien feu sous contrôle direct du commandement d’aviation résout les problèmes souvent rencontrés dans l’artillerie conventionnelle : portée, priorisation, communication et coordination.

Une doctrine éprouvée au combat

Les hélicoptères ont déjà mené des opérations de suppression. En 1991, les Apaches ont participé au premier raid de l’opération Tempête du Désert. Volant à 15 mètres d’altitude dans la nuit, ils ont surpris les radars irakiens non préparés aux hélicoptères à faible altitude et ouvert la voie à la campagne aérienne.

Deux décennies plus tard, lors des opérations de l’OTAN en Libye, les hélicoptères d’attaque ont éliminé les derniers missiles sol-air et canons anti-aériens après que la campagne principale de suppression eut réussi. Ces opérations illustrent deux cas d’usage majeurs : frappes profondes sur sites radar stratégiques, et élimination autonome des systèmes résiduels.

La voie à suivre

Il est temps que les pilotes et planificateurs de l’armée de terre revoient leur culture et leur formation. Les missiles sol-air ne peuvent plus être considérés comme de simples obstacles à la mission, ils doivent devenir partie intégrante de celle-ci. Les pilotes doivent adopter un état d’esprit offensif, non plus défensif.

Le modèle des cercles rouges sur carte est dépassé. Les missiles sol-air présentent des limites pratiques que les profils de vol adaptés des hélicoptères peuvent exploiter. Cela exige une formation approfondie au-delà de la simple reconnaissance et mémorisation de portée.

Les planificateurs militaires doivent mieux comprendre les capacités de suppression des défenses aériennes amies, notamment au-delà des effets cinétiques. Comparés aux forces aériennes et navales, les forces terrestres américaines et de l’OTAN maîtrisent moins l’apport de la guerre électronique.

Le combat contre les drones présente un autre défi. Les drones étendent les défenses aériennes en saturant l’espace aérien de capteurs et armes ciblant les aéronefs lents et à basse altitude. Néanmoins, le spectre d’une bataille impossible à contrôler en raison d’essaims massifs de drones s’est révélé largement exagéré en Ukraine. Les cas d’abattage d’hélicoptères par drones restent peu nombreux, avec seulement quelques incidents recensés en 2024 et 2025.

Dans les guerres à venir, les hélicoptères devront pouvoir assurer leur propre suppression des défenses aériennes ennemies, faute de quoi ils seront incapables de remplir leurs missions principales. Développer dès aujourd’hui des missions centrées sur la suppression est la seule garantie pour qu’ils participent activement au combat futur, plutôt que de rester spectateurs. L’alternative est leur obsolescence.

Stephen Olguin est ancien officier warrant et pilote d’hélicoptère Apache dans l’armée américaine. Il travaille actuellement dans la simulation et modélisation des menaces aériennes pour le Naval Air Warfare Center Aircraft Division.

Les propos exprimés sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas la position officielle du gouvernement des États-Unis ou du Département de la Défense.