Une importante cargaison d’armes américaines destinée à l’Ukraine est bloquée dans des entrepôts en Pologne, suite à une décision du Pentagone de suspendre temporairement plusieurs livraisons critiques. Cette suspension survient alors que les défenses aériennes ukrainiennes sont mises à rude épreuve face à l’intensification des attaques russes.
Plus d’une vingtaine de missiles Patriot PAC-3, plusieurs lance-missiles Stinger, des missiles air-sol Hellfire ainsi que plus de 90 missiles air-air AIM sont actuellement immobilisés en Pologne, prêts à être acheminés vers Kiev, mais leur transfert a été stoppé par un ordre du Pentagone. Cette mesure, en vigueur depuis le 1er juillet 2025, fait suite à des inquiétudes concernant l’épuisement des stocks militaires américains, après plusieurs années d’assistance à l’Ukraine.
La porte-parole de la Maison Blanche, Anna Kelly, a expliqué que cette décision vise à «prioriser les intérêts américains» alors qu’un réexamen des engagements militaires globaux est en cours. Dans un contexte où la Russie intensifie ses offensives terrestres et aériennes, ce blocage relance des questions cruciales sur la capacité de l’Ukraine à protéger ses populations et à maintenir sa défense.
Ce lot d’armements fait partie d’un vaste programme d’assistance approuvé sous l’administration Biden pour renforcer les défenses aériennes et terrestres ukrainiennes. Le correspondant Pentagon de NPR, Tom Bowman, a détaillé les matériels retenus : 30 missiles Patriot PAC-3, 25 systèmes Stinger, 142 missiles Hellfire, 92 missiles AIM-7, 8 496 obus d’artillerie de calibre 155 mm, 252 roquettes GMLRS et 125 lance-roquettes antichars AT-4.
Cette suspension, qui a surpris les autorités ukrainiennes ainsi que certains alliés américains, met en lumière la difficulté à concilier le soutien à Kiev et la préservation de la capacité militaire américaine. Le département d’État, non consulté avant cette décision, doit désormais gérer les retombées diplomatiques, alors que l’Ukraine réclame des éclaircissements quant à la reprise ou non des livraisons.
Le décret du Pentagone a été finalisé début juin 2025, sous l’impulsion d’Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, qui alertait sur un niveau critique des réserves en munitions guidées de précision, notamment en missiles de défense aérienne et obus d’artillerie. Pete Hegseth, secrétaire à la Défense nommé en janvier, a soutenu cette pause dans un contexte de tensions mondiales croissantes, notamment dans la région indo-pacifique et au Moyen-Orient.
Le bilan de cette suspension apparaît d’autant plus lourd que la Russie a accru ses opérations militaires en Ukraine. En juin 2025, Moscou a récupéré 556 km² sur le territoire ukrainien, et a lancé fin juin la plus importante offensive aérienne du conflit à ce jour, mobilisant 477 drones et 60 missiles, avec un dispositif sophistiqué de brouillage électronique. Le président ukrainien, Volodymyr Zelenskyy, lors du sommet de l’OTAN à La Haye, a appelé à une aide urgente en matière de défense aérienne pour éviter des pertes humaines et matérielles catastrophiques.
La suspension des livraisons fait l’objet de vives critiques aux États-Unis même. Le sénateur républicain Lindsey Graham a dénoncé une décision «court-termiste» au regard de l’escalade russe, tandis que le représentant démocrate Adam Smith a estimé que l’arrêt affaiblissait la capacité ukrainienne à protéger ses infrastructures des barrages de missiles russes. L’emploi récent par Moscou de missiles nord-coréens KN-23 en mai 2025 accentue la pression sur les défenses ukrainiennes.
Les armes bloquées sont essentielles à la protection ukrainienne. Les missiles Patriot PAC-3 sont conçus pour intercepter missiles balistiques et de croisière, assurant la défense aérienne de villes comme Kiev ou Kharkiv. Les systèmes Stinger, portables et efficaces contre les drones et hélicoptères à basse altitude, ont neutralisé de nombreuses cibles russes, notamment les drones Orlan-10 et les hélicoptères Mi-24.
Les missiles Hellfire, utilisés pour des frappes de précision depuis drones ou hélicoptères, ont permis de viser blindés et postes de commandement russes. Les missiles AIM-7, compatibles avec les chasseurs F-16 ukrainiens, participent à la contestation de la suprématie aérienne russe.
Fedir Venislavskyi, parlementaire ukrainien, a qualifié cette suspension de «douleur politique», alors que les attaques par drones et missiles russes se multiplient. L’analyste en sécurité David Hardie avertit que sans ces équipements, l’Ukraine risque des reculs dans des zones clés d’ici l’été 2025, fragilisant sa position stratégique.
Le rapport met également en lumière la dépendance d’Ukraine vis-à-vis de l’aide occidentale, face à une industrie russe produisant plus d’un million d’obus d’artillerie par an. Le bombardement de Sumy en avril 2025, qui fit 35 morts civils, souligne l’enjeu d’entretenir des défenses anti-aériennes performantes pour protéger les populations et assurer la riposte.
Le missile Patriot PAC-3, fabriqué par Raytheon, est un élément fondamental du réseau défensif ukrainien. Guidé par le radar AN/MPQ-53, il opère sur une portée de 70 km, utilisant un mécanisme de frappe directe pour détruire missiles balistiques, de croisière et avions sophistiqués avec un minimum de dommages collatéraux.
Contrairement au système russe S-400 dont la portée atteint 400 km mais qui peine sur les cibles basses, le Patriot est adapté à la défense urbaine. Le Stinger, système portable à guidage infrarouge, engage drones et hélicoptères jusqu’à 8 km et est déployé facilement par l’infanterie pour contrer les menaces russes.
Le missile Hellfire, laser-guidé et à 8 km de portée, est exploité par les drones MQ-9 Reaper et les hélicoptères AH-64 Apache, efficaces contre chars T-90 et positions fortifiées. L’AIM-7 Sparrow, compatible avec les nouveaux F-16 ukrainiens, offre une portée similaire et utilise le guidage radar pour contrer les chasseurs russes Su-35 et drones Shahed.
Parmi les autres munitions retenues figurent 8 496 obus d’artillerie 155 mm, 252 roquettes GMLRS et 125 lance-roquettes antichars AT-4. Les GMLRS, lancées depuis les systèmes HIMARS, frappent les lignes de ravitaillement russes à 70 km. Les AT-4, légers et portables, s’attaquent aux véhicules blindés, tandis que les obus 155 mm sont indispensables à l’artillerie standardisée de l’OTAN. Leur suspension limite fortement l’autonomie des opérations ukrainiennes sur plusieurs fronts.
Depuis le déclenchement de l’invasion russe en février 2022, les États-Unis ont accordé plus de 67 milliards de dollars d’aide militaire, dont 31,7 milliards grâce à la Presidential Drawdown Authority. Les systèmes Patriot déployés depuis mi-2023 ont intercepté de nombreux missiles russes, tandis que les Stinger ont abattu une multitude de drones et hélicoptères adverses.
Les livraisons des F-16, effectuées par le Danemark et les Pays-Bas en 2024, s’appuient sur les missiles AIM pour contester la supériorité aérienne russe. L’attaque de Sumy en avril 2025 a confirmé l’impérieuse nécessité d’un appui continu en défense anti-missile.
Le Pentagone fait face à des difficultés pour reconstituer ses stocks, notamment en missiles Patriot, limités à environ 500 unités produites annuellement et coûtant 4 millions de dollars pièce. Ces contraintes sont exacerbées par la réorientation de munitions vers des alliés comme Israël, qui a reçu des missiles Patriot début 2025, réduisant d’autant les réserves américaines. Tom Bowman souligne que les armes bloquées étaient déjà en Pologne, prêtes à l’envoi, rendant ce gel particulièrement perturbant.
Face à cette incertitude, l’Ukraine pourrait se tourner vers ses alliés européens. La France dispose de missiles compatibles avec son système SAMP/T, proche des capacités Patriot, mais leur utilisation nécessite un long apprentissage. L’Allemagne a promis quatre systèmes IRIS-T SLM, particulièrement efficaces contre les missiles de croisière mais moins adaptés aux menaces balistiques.
La Pologne, également équipée de missiles Patriot PAC-3 MSE, pourrait fournir un soutien, mais ses ressources sont limitées par des préoccupations sécuritaires dans la région. Par ailleurs, le programme autonome ukrainien de drones à réaction, capable d’atteindre 1 000 km, pourrait compenser partiellement l’absence des missiles Hellfire et GMLRS, mais la montée en volume reste un défi.
Israël, qui a transféré 90 missiles Patriot aux États-Unis en janvier 2025, pourrait faciliter un soutien indirect via des transferts tiers, mais les enjeux politiques compliquent cette logique. Le Japon et la Corée du Sud, grands producteurs d’obus 155 mm, pourraient également fournir des munitions, même si les contrôles américains sur les exportations retarderont les livraisons.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a appelé le 2 juillet 2025 à poursuivre le soutien à l’Ukraine, tout en reconnaissant les priorités américaines. Les contraintes logistiques, entre retards de production et coûts de transport, compliquent la mise en place de solutions alternatives, rendant la coordination alliée plus que jamais fondamentale. L’Union européenne, déjà engagée sur de nombreux fronts, pourrait éprouver des difficultés à combler le vide laissé par les États-Unis.
La décision du Pentagone de bloquer les systèmes déjà acheminés en Pologne constitue un coup dur pour l’Ukraine, au moment où les frappes russes ne cessent de s’intensifier. Ces missiles Patriot, Stinger, Hellfire et AIM, ainsi que les milliers d’obus et roquettes, sont essentiels à la protection des villes et au maintien de l’élan militaire ukrainien.
Si la suspension répond à des préoccupations légitimes sur les stocks américains, elle fragilise néanmoins la défense ukrainienne à un moment stratégique. Les alternatives européennes et les innovations nationales offrent un certain recours, mais leur capacité à compenser pleinement cet arrêt reste incertaine. L’absence de calendrier clair pour la reprise des livraisons entretient l’inquiétude au sein des alliés de l’OTAN et des dirigeants ukrainiens.