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La vaste étendue de l’océan Pacifique, avec plus de 9 000 kilomètres d’ouest en est, a longtemps protégé la côte ouest des États-Unis des forces navales chinoises en cas de conflit majeur. Toutefois, l’apparition de nouveaux drones sous-marins extra-larges (XXLUUV) pourrait bouleverser cet équilibre en offrant à la Chine des moyens à moindre risque de menacer directement les ports situés sur cette façade maritime.

Depuis des décennies, la stratégie américaine en Asie de l’Est, axée sur un éventuel affrontement avec la Chine, considère cette immense distance océanique à la fois comme un obstacle logistique majeur – souvent qualifié de « tyrannie de la distance » – mais aussi comme un avantage défensif. La supériorité conventionnelle de la marine américaine et la difficulté pour les bâtiments chinois d’atteindre les côtes américaines laissent à la côte ouest un relatif isolement vis-à-vis d’une attaque directe chinoise.

En conséquence, toute guerre se déroulerait principalement à distance, exposant les forces américaines surtout dans la zone immédiate des opérations. Néanmoins, la Chine semble développer des capacités destinées à renverser ce désavantage traditionnel.

La Chine construit ainsi les plus grands drones sous-marins au monde, de la taille de sous-marins conventionnels. La première analyse a confirmé leur existence et le fait qu’ils sont probablement sans équipage. Il est désormais essentiel de comprendre les motivations et objectifs derrière leur construction.

Deux modèles de drones sous-marins extra-larges sont actuellement testés en mer de Chine méridionale. Ces engins, bien plus grands que toute autre UUV (Unmanned Underwater Vehicle) connue, sont comparables en taille aux sous-marins habités. Leur architecture semble reposée sur une propulsion diesel-électrique, comme le laisse supposer un modèle présenté récemment lors d’un salon de la défense. Ils reprennent à l’échelle le concept du Boeing Orca XLUUV, bien plus petit, en service dans la marine américaine.

Drones sous-marins à très grande portée

La fabrication de drones sous-marins de telles dimensions comporte des défis significatifs : coût élevé, délais de construction plus longs, maintenance complexe et besoin d’infrastructures portuaires adaptées. Ces contraintes impliquent que leur conception doit offrir des avantages substantiels pour en justifier la mise en œuvre.

Ces avantages incluent une charge utile accrue, avec la possibilité d’intégrer des armes ou des capteurs puissants, tels que des systèmes sonar remorqués. Toutefois, la principale innovation semble résider dans leur autonomie opérationnelle nettement supérieure.

Les XXLUUV chinois devraient atteindre une portée d’environ 18 500 kilomètres, ce qui correspond aux spécifications d’un concept de drone de taille similaire exposé par un chantier naval chinois et à des estimations basées sur leur gabarit. Ce modèle, fidèle au design diesel-électrique, est armé de torpilles et mines et peut transporter des drones sous-marins de plus petite taille. Il intègre un générateur diesel et une batterie volumineuse occupant l’espace habituellement réservé à l’équipage.

Une autonomie impressionnante de plus de 18 000 km

Le modèle exposé revendique une autonomie en navigation en surface ou en mode snorkeling d’environ 13 000 kilomètres, comparable à celle des sous-marins diesel-électriques classiques. En immersion, la portée est estimée à près de 5 500 kilomètres grâce à une grande batterie moderne, soit environ six fois plus que les sous-marins diesel sans l’usage du diesel.

Cette capacité permettrait non seulement d’effectuer la phase finale des missions sous l’eau, mais aussi d’éviter efficacement les systèmes anti-sous-marins le long des chaînes d’îles séparant la Chine de l’océan Pacifique ouvert.

L’autonomie pourrait être étendue encore davantage en augmentant la quantité de carburant, la capacité de batteries, ou en remorquant les batteries proches de la zone d’opérations avant déploiement. Les batteries employées sont au lithium-fer-phosphate (LiFePO4), plus sûres que les batteries lithium-ion classiques, bien que leur densité énergétique soit légèrement inférieure.

Un passage aux batteries lithium-ion pourrait quasiment doubler l’autonomie submergée. Combiné au fait que ces plateformes sont non habitées, donc remplaçables et conçues pour être jetables si nécessaire, cela permettrait de multiplier considérablement leur rayon d’action.

Au-delà de la simple R&D

Il serait tentant, voire rassurant, de considérer ces drones comme de simples projets de recherche et développement, d’autant que la Chine investit massivement dans la technologie navale avec de nombreux projets expérimentaux qui ne voient jamais le jour opérationnellement. Toutefois, plusieurs éléments suggèrent que ce cas est différent.

Premièrement, ces unités sont développées et testées dans la plus grande discrétion, contrairement à la tendance habituelle des chantiers navals chinois qui valorisent publiquement leurs projets pour attirer des commandes futures. Ces drones sont cachés dans des cales flottantes et testés depuis une base peu connue en mer de Chine méridionale.

Deuxièmement, leur production en série est attestée : lors du récent défilé militaire de Pékin, huit XLUUV ont été présentés (bien que plus petits que les XXLUUV, ils restent de grande taille). Cet effectif est plus important que celui de toute autre marine dans le monde à ce jour.

Enfin, la présence simultanée de deux modèles de XXLUUV testés dans le même port indique une compétition technique et industrielle, preuve qu’il s’agit bien d’un appel d’offres à l’échelle opérationnelle et non d’un simple programme expérimental. Le même schéma avait été observé cinq ans plus tôt pour les XLUUV, dont les versions retenues sont désormais en service.

Pourquoi doter la Chine de drones sous-marins d’une telle portée ?

Ces gros drones pourraient en partie remplacer les sous-marins habités dans certaines fonctions. Cependant, l’absence de prise de décision humaine réduit leur souplesse tactique et restreint leurs missions à des tâches assez simples. En effet, les sous-marins ont naturellement des difficultés à identifier les cibles alliées ou ennemies, problème aggravé lorsqu’ils opèrent en mode autonome strict sans intervention humaine.

Ces drones pourraient donc être déployés pour des missions de dépôts de mines, notamment avec les nouvelles mines profondes AQS003A présentées lors du défilé militaire de Pékin. Ils pourraient aussi servir à intercepter des navires, mais uniquement dans des zones maritimes bien définies où l’ensemble des cibles peut être considéré sans doute comme hostile.

En analysant l’ensemble des capacités et des plateformes, une hypothèse se dégage : ces drones sont vraisemblablement conçus pour permettre à la Chine de bloquer la côte ouest américaine ou, potentiellement, le canal de Panama. Si les sous-marins nucléaires (SSN) chinois disposent théoriquement de cette portée, aucune opération confirmée n’a encore été rapportée dans le Pacifique oriental.

Cela s’explique sans doute par leur grande valeur stratégique et leur besoin à d’autres missions prioritaires. Posséder un parc important de XXLUUV, appareils jugés plus facilement remplaçables, pourrait non seulement élargir les options stratégiques de Pékin, mais aussi transformer ses modes de combat sous-marin.

Le sous-marin nucléaire de classe Zhou (Type 041), équipé d’un petit réacteur nucléaire permettant une vitesse de croisière lente et quasi illimitée, semble répondre à des exigences similaires. Il est possible que les XXLUUV soient une solution de rechange à cette classe particulière, voire le contraire. Il parait également plausible que les deux approches, habitée et non habitée, se complètent pour renforcer l’influence de la marine chinoise dans le Pacifique.

H I Sutton