Le marché indien des hélicoptères légers utilitaires (LUH) pourrait connaître un bouleversement majeur avec l’émergence de candidatures étrangères fortes : le Bell 407 GXi américain et l’Airbus H125 français viennent en effet concurrencer le programme national ambitieux de Hindustan Aeronautics Limited (HAL).
Face aux lacunes critiques dans les opérations en haute altitude, l’armée indienne avait misé sur le LUH développé par HAL, après l’échec prolongé d’un partenariat russo-indien autour du Kamov Ka-226T, principalement en raison de problèmes liés à l’approvisionnement des moteurs Safran. Initialement engagé à acquérir 200 appareils, le ministère de la Défense envisageait d’étendre cette commande à 400 unités, portée par les efforts intenses de HAL. Mais l’arrivée d’offres étrangères injecte désormais une concurrence sérieuse dans un appel d’offres déjà retardé depuis longtemps.
Le dossier du Ka-226T, signé en 2015 pour un montant supérieur à 1,2 milliard de dollars, illustre parfaitement les risques de dépendance technologique à l’étranger dans le domaine de la défense. Destiné à équiper l’armée de terre et l’armée de l’air indiennes, ce programme visait à fournir des plateformes légères polyvalentes adaptées aux terrains difficiles de l’Himalaya, pour des missions de reconnaissance, de transport de troupes et de logistique. Pourtant, la dépendance aux moteurs Safran-Arriel 2V a conduit à une impasse, ceux-ci étant inaccessibles à cause des sanctions occidentales imposées à la Russie suite à son invasion de l’Ukraine en 2022. Par ailleurs, la politique indienne exigeant un contenu indigène minimum de 70 % pour les achats stratégiques n’a pas été respectée, la nouvelle offre russe reposant sur le moteur domestique VK-650V plafonnant à 62 % d’intégration locale.
Au début de 2025, les tentatives de reprise du contrat ont échoué, en raison notamment de conflits d’intérêt liés à HAL en tant que partenaire de la coentreprise Indo-Russian Helicopters Limited (IRHL), mais aussi à cause de l’augmentation des coûts et des retards de certification du moteur VK-650V. Ce vide a conduit le ministère de la Défense à relancer en août 2025 une demande d’informations (RfI) pour 200 hélicoptères légers avancés, dont 120 destinés à l’armée de terre et 80 à l’armée de l’air, afin de pallier l’obsolescence des flottes.
À cette occasion, le LUH de HAL, un appareil bimoteur d’environ 5,5 tonnes développé localement, apparaît comme la solution idéale. Conçu pour évoluer jusqu’à 6 500 mètres d’altitude, il offre un plafond opérationnel de 6 000 mètres, une structure résistante aux crashs et une avionique modulaire, particulièrement adaptées à des environnements extrêmes comme Siachen. Les prototypes sont en phase finale d’essais, la production initiale a été validée, et HAL travaille sur des améliorations moteur, notamment via des versions dérivées du Shakti pour optimiser les performances en conditions chaudes et en haute altitude.
HAL cherche désormais à capitaliser sur cet élan en proposant une commande exceptionnelle de 400 unités, afin d’assurer la pérennité de sa chaîne d’assemblage à Bengaluru et de bénéficier d’économies d’échelle. Ce projet s’inscrit pleinement dans la vision Atmanirbhar Bharat, ambitionnant un contenu 100 % indigène et une maîtrise totale des opérations de maintenance à long terme. Lors d’Aero India 2025, un haut responsable de HAL a clairement minimisé la concurrence étrangère : « Nous ne craignons pas la compétition du H-125 », insistant sur les optimisations spécifiques du LUH pour les conditions indiennes.
Cependant, cette ouverture à la concurrence internationale a provoqué des réponses vigoureuses de la part des acteurs mondiaux, remettant en cause la position quasi-monopolistique de HAL. Le Bell 407 GXi de Bell Textron, hélicoptère monoplace reconnu pour sa fiabilité et sa polyvalence, se démarque par ses coûts opérationnels réduits (moins de 500 dollars par heure de vol) et sa rapidité de déploiement. Certifié pour des charges externes jusqu’à 2 268 kg et équipé d’une avionique Garmin G1000H, il est présenté comme une alternative économique crédible, d’autant que Bell s’engage à réaliser des transferts de technologie et des compensations industrielles en Inde.
De son côté, l’Airbus H125, anciennement AS550 Fennec, met en avant la sécurité offerte par sa motorisation bimoteur, un poids maximal au décollage de 2 850 kg et des performances remarquables en environnement chaud et en haute altitude, validées lors d’essais au Ladakh. Soutenu par l’annonce historique d’octobre 2025 de la première ligne d’assemblage finale d’hélicoptères en Inde, à Vemagal dans le Karnataka, en partenariat avec Tata Advanced Systems Limited (TASL), l’H125 bénéficie d’un investissement de 100 millions de dollars d’Airbus. Cette installation, dont la production débutera en 2026, vise à approvisionner non seulement le marché civil mais aussi les forces paramilitaires et armées, avec 80 % de contenu local et un transfert technologique complet. Airbus cible explicitement l’armée indienne, s’appuyant sur la précédente intégration de l’H125 dans le renouvellement de la flotte Cheetah de l’armée de l’air indienne.
Pour l’armée indienne, encore équipée d’hélicoptères Cheetah et Chetak vieillissants, sujets à de fréquents accidents en haute altitude, le choix à venir revêt une importance cruciale. L’appel d’offres de 200 appareils insiste sur l’urgence d’une mise en service rapide, sous 36 mois, dans un contexte de tensions aux frontières avec la Chine, où les hélicoptères utilitaires sont essentiels pour le déploiement rapide des troupes. Si prometteur soit-il, le programme LUH de HAL est scruté de près concernant ses délais de livraison ; la production à cadence pleine est prévue pour 2027, ce qui pourrait engendrer des retards comparables à ceux rencontrés dans le développement du chasseur Tejas.