Le Nord de l’Atlantique a toujours été un théâtre implacable pour la guerre navale, une vaste étendue où les sous-marins rôdent et où les convois luttent pour leur survie. Face à la recrudescence de l’activité sous-marine russe, la Royal Navy s’inspire aujourd’hui de la philosophie des corvettes classe Flower, des bâtiments simples conçus pour une construction rapide afin d’augmenter les moyens en lutte anti-sous-marine (ASM).
Le Projet CABOT Phase Deux de la Royal Navy, nommé Bastion Atlantique, ne se limite pas à l’intégration de nouvelles technologies ; il s’agit d’une évolution pragmatique, passant des démonstrations industrielles à la constitution d’une flotte de plateformes sensor-effector non habitées, opérées par la Marine, destinées à la surveillance continue du passage Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK). Ces systèmes modernes rappellent les anciennes corvettes par leur mise en avant de la quantité, de l’accessibilité financière et de la robustesse, démontrant ainsi que la persistance et la massification restent des clés dans la lutte sous-marine.
Le legs des corvettes Flower
Jusqu’à la victoire de la Bataille de l’Atlantique en mai 1943, la survie du Royaume-Uni était en jeu. La pénurie sévère d’escortes océaniques pour contrer les sous-marins allemands qui ravageaient les convois menaçait d’affamer la Grande-Bretagne. Parmi les solutions, la corvette humble, née d’une nécessité cruciale.
Basées sur un design antérieur de chalutier développé par la Smith’s Dock Company, ces corvettes mesuraient environ 62 mètres de long, étaient lentes (vitesse maximale de 16 nœuds) et notoirement inconfortables. Elles tanguaient fortement dans une mer agitée, provoquant souvent mal des transports et fatigue chez leurs équipages. Malgré leur manque de confort, elles se distinguaient par leur nombre et la détermination obstinée de leurs marins. Armées d’un unique canon de 4 pouces, de charges de profondeur et d’un ASDIC rudimentaire (premier type de sonar), elles étaient peu coûteuses à construire, environ 90 000 £ chacune, et pouvaient être produites rapidement dans des chantiers navals civils.
Entre 1940 et 1944, plus de 260 unités furent fabriquées au Royaume-Uni et au Canada, participant également aux forces navales canadiennes qui devinrent ainsi une puissance notable grâce à ces bâtiments.
Leur impact fut significatif. Livrées à partir de 1940, avec la première unité mise en service en 1939, les Flowers apportèrent la quantité nécessaire pour pallier la pénurie de destroyers, surtout pendant les deux premières années du conflit. La production de masse l’emporta sur la perfection ; leur adaptation aux conditions difficiles fut un facteur clé ; et l’intégration de capteurs simples avec des moyens d’action créa un véritable multiplicateur de force.
Plusieurs participèrent à des opérations célèbres, déployés même en dehors de l’Atlantique. Ces navires n’étaient pas des bastions invincibles, mais de robustes chevaux de bataille capables d’affronter les rigueurs de l’océan pour maintenir ouvertes les voies maritimes vitales.
La résurgence de la menace sous-marine
Les sous-marins russes ne sont pas de simples vestiges de la Guerre froide ; ils sont de retour, en nombre moindre, mais avec des capacités et performances améliorées. Les sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière (SSGN) de la classe Yasen-M, dotés de capacités furtives avancées et de missiles de croisière, ainsi que les sous-marins diesel-électriques (SSK) de la classe Kilo modernisés et réputés pour leur discrétion, mettent de plus en plus à l’épreuve les vulnérabilités de l’OTAN.
Ces sous-marins ne menacent pas seulement la navigation commerciale et les bâtiments de guerre, mais pourraient aussi contribuer à la stratégie russe visant à perturber les infrastructures sous-marines stratégiques.
La taille immense de l’Atlantique Nord aggrave ce défi. Les frégates, sous-marins et moyens de haute technologie de la Royal Navy et de ses partenaires de l’OTAN sont puissants, mais ne suffisent pas à assurer une surveillance constante sur une zone aussi vaste. La fatigue des équipages, les maintenances nécessaires et le climat rigoureux de la région limitent leur efficacité.
Bastion Atlantique prévoit un réseau de plateformes sans équipage capables de rester plusieurs semaines voire plusieurs mois dans la zone, détectant des signaux acoustiques, fusionnant les données grâce à l’intelligence artificielle et pouvant potentiellement déployer torpilles ou leurres pour dissuader les menaces. Il s’agit d’une défense multicouche, allant des capteurs posés sur le fond marin jusqu’aux relais satellitaires, évoquant ainsi le rôle des corvettes classe Flower qui comblaient les failles de la protection des convois durant les heures les plus sombres de la Bataille de l’Atlantique.
La pénurie de combattants de surface est telle que la Royal Navy peine déjà à gérer ses missions habituelles en temps de paix, et encore plus à faire face à la pression d’un conflit majeur. Les sous-marins pourraient semer le chaos en Europe, le Royaume-Uni étant particulièrement exposé à l’interdiction des routes maritimes ou à des attaques sur des infrastructures maritimes. À l’instar du programme de construction rapide des corvettes en temps de guerre, il n’existe pas d’alternative que de redoubler d’efforts sur des solutions sans équipage.
Édification du bastion
La première phase du projet CABOT, nommée Atlantic Net, offre aux industriels la possibilité de développer les moyens nécessaires à la collecte et à la fusion des données pour soutenir ce nouveau modèle. Ce mois-ci, la Royal Navy a lancé un appel d’offres pour le service de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) sous-marin Atlantic Net, qui sera exploité sous un modèle COCONO (contractor owned, contractor operated, naval oversight). Ce système collectera et présentera des données aux commandants à terre.
La seconde phase, Bastion Atlantique, verra la Royal Navy reprendre le contrôle direct, dans le but de disposer d’une flotte robuste et opérationnelle de systèmes non habités d’ici la fin de la décennie. Plusieurs éléments clés sont envisagés :
- Grands navires de surface non habités (LUSV) : le Type 92 « Sloop » sera un centre sensoriel flottant capable de retransmettre les données en temps réel ou de déployer des drones plus petits. Il sera équipé pour remorquer des sonars à profondeur variable, avec une taille suffisante pour opérer dans des conditions météorologiques extrêmes et assurer une longue autonomie.
- À l’image des corvettes Flower, qui adaptaient des conceptions commerciales pour un déploiement rapide, ce balandre pourra emprunter des coques commerciales existantes et être construit dans des chantiers de taille modeste ou même des usines non spécialisées dans le naval. L’objectif est l’adaptabilité à l’environnement sans les exigences du confort de l’équipage à bord.
- Les Flowers étaient lentes, faiblement blindées et vulnérables aux dommages ; les systèmes autonomes risquent des interférences électroniques, des pannes ou des captures, mais leur nombre et faible coût les qualifient de systèmes de Niveau 2.
- Véhicules sous-marins autonomes extralarges (XLUUV) : le Type 93 « Chariot » s’appuiera sur le projet CETUS et potentiellement sur la plateforme BAES Herne. Ces engins embarqueront au départ des ensembles sonar et, à terme, pourront déployer des torpilles légères. Ils seront déployables depuis la terre ou depuis des navires opportunistes, leur grande autonomie étant permise par d’importants bancs de batteries leur permettant de patrouiller de vastes zones de façon autonome.
- En complément, des véhicules sous-marins plus petits et des planeurs autonomes basse consommation couvriront des zones limitées, mais pourront servir de nœuds de transmission, diffusant les informations de capteurs sans qu’un XLUUV ait besoin de refaire surface. Cette technologie est déjà exploitée par la Royal Navy pour des levés hydrographiques, mais son utilisation opérationnelle en ASM n’a pas encore été confirmée publiquement.
Comme indiqué précédemment, Bastion devra reposer sur un réseau sophistiqué couvrant du fond marin jusqu’à l’espace, intégré avec les alliés de l’OTAN. Construire un système de commandement et contrôle capable de collecter et diffuser rapidement les données représentera probablement le défi majeur de ce bastion.
Tom Hoyland