Le ministère indien de la Défense (MoD) a récemment réorienté ses priorités en accélérant l’acquisition de chasseurs pour l’Indian Air Force (IAF), notamment par le biais de l’appel d’offres de longue date pour un avion de chasse polyvalent (Multi-Role Fighter Aircraft, MRFA) et l’éventuelle acquisition d’appareils de cinquième génération à l’étranger. Cette décision, visant à pallier le déficit critique en avions de combat de l’IAF, risque toutefois de ralentir significativement les projets de la marine indienne, notamment celui du troisième porte-avions.
Selon des sources officielles navales, cette concentration du MoD sur les besoins de l’aviation réduit considérablement les chances d’obtenir un financement pour un troisième porte-avions, envisagé comme un navire jumeau de l’INS Vikrant, construit en Inde. Le coût financier important des programmes aéronautiques crée un effet d’éviction sur plusieurs projets prioritaires de la marine, témoignant d’une période particulièrement difficile pour sa modernisation.
L’IAF doit composer avec un grave déficit : elle compte actuellement 31 escadrons en service contre une force réglementaire de 42, un écart accentué par la mise à la retraite progressive d’appareils soviétiques vieillissants tels que les MiG-21, MiG-23 et MiG-27. Pour combler cette lacune, le MoD a placé en priorité l’appel d’offres MRFA, portant sur l’achat de 114 chasseurs multi-rôles d’une valeur estimée à plus de 20 milliards de dollars. Ces appareils doivent remplacer les MiG-21, Jaguar et Mirage 2000 désormais obsolètes. Les concurrents à ce marché comprennent notamment le Dassault Rafale, le Boeing F/A-18 Super Hornet, le Lockheed Martin F-21, l’Eurofighter Typhoon, le Saab Gripen E, ainsi que le MiG-35 et le Su-35 russes, avec une forte insistance sur la production locale dans le cadre de l’initiative Make in India et un important transfert de technologies (ToT).
Par ailleurs, un comité de haut niveau du MoD, présidé par le secrétaire à la Défense Rajesh Kumar Singh, a validé la recommandation de l’IAF d’intégrer des chasseurs de cinquième génération au programme MRFA, possiblement via des accords gouvernement-à-gouvernement. La Russie a proposé le Sukhoi Su-57E avec des droits de production à l’usine Hindustan Aeronautics Limited (HAL) de Nashik, tandis que les États-Unis ont manifesté un intérêt pour fournir le Lockheed Martin F-35A Lightning II, bien que probablement sans un transfert de technologie significatif. Ce virage stratégique vise à faire face aux menaces régionales, notamment le déploiement par la Chine des chasseurs furtifs J-20 et J-35, ainsi que les plans du Pakistan d’acquérir 40 J-35 d’ici décembre 2025.
La simplification attendue de l’appel d’offres MRFA, avec une demande formelle prévue d’ici fin 2025 ou début 2026, traduit l’urgence d’améliorer les capacités de l’IAF. Des essais réduits et un mécanisme d’approbation unique seront mis en place pour accélérer le processus, avec des premières livraisons espérées à partir de 2030. Cependant, le coût élevé de ces acquisitions, estimé entre 10 et 14 milliards de dollars pour le MRFA et entre 4 et 6 milliards pour 36 à 54 chasseurs de cinquième génération, exerce une forte pression sur le budget de la défense, laissant peu de marge pour d’autres programmes lourds.
La marine indienne milite depuis plusieurs années pour la construction d’un troisième porte-avions en complément de l’INS Vikramaditya et de l’INS Vikrant, ce dernier étant le premier porte-avions construit en Inde et entré en service en août 2023. Construit par Cochin Shipyard Limited (CSL), ce navire de 45 000 tonnes est un élément majeur de la projection de puissance navale dans la région de l’océan Indien (IOR). Le projet prévoit un navire similaire, doté de plusieurs améliorations techniques, notamment un radar renforcé, une propulsion améliorée et la compatibilité avec des avions avancés embarqués tels que le Rafale-M ou le Twin Engine Deck-Based Fighter (TEDBF) développé localement. Le coût estimé pour ce troisième porte-avions avoisine les 40 000 crores de roupies (~4,8 milliards de dollars), avec un délai de construction de 7 à 8 ans après approbation.
Des responsables navals ont fait part de leur déception face à la réorientation du MoD, qui a relégué au second plan le financement du troisième porte-avions en faveur des besoins de l’aviation. La marine justifie la nécessité d’une flotte à trois porte-avions pour maintenir une présence robuste dans l’IOR, en particulier face à l’expansion navale chinoise illustrée par le déploiement des porte-avions Liaoning et Shandong, ainsi que les projets d’un troisième bâtiment. Une flotte de trois porte-avions garantirait qu’au moins un est opérationnel en permanence, en tenant compte des périodes de maintenance, renforçant ainsi la capacité de l’Inde à projeter sa puissance, sécuriser ses routes maritimes et faire face aux menaces dans l’Indo-Pacifique.
Cependant, la construction de porte-avions demande des investissements colossaux, et la priorité donnée à la modernisation immédiate de l’IAF empêche pour l’instant de débloquer les budgets nécessaires. Le projet du troisième porte-avions, bien que stratégique, sera vraisemblablement reporté, avec un financement redirigé vers d’autres programmes. Selon les responsables, la focalisation du MoD sur la constitution et le renforcement des escadrons de chasseurs accentue la contrainte financière, ce qui pourrait différer le porte-avions de plusieurs années, voire plus indéfiniment.
La priorité accordée à l’IAF illustre les défis opérationnels actuels, notamment la menace double provenant de la Chine et du Pakistan. La récente réduction de la flotte de chasseurs de l’IAF, confrontée à l’apparition des chasseurs furtifs chinois J-20 et J-35 ainsi qu’aux ambitions pakistanaises d’acquérir des J-35, crée une obligation pressante de restaurer la supériorité aérienne. L’appel d’offres MRFA et l’introduction possible des chasseurs de cinquième génération tels que le F-35A ou le Su-57E visent à combler cette lacune tout en soutenant le programme national d’avion de combat avancé moyen (AMCA), attendu pour une entrée en service vers 2035.
Cependant, cette priorité au court terme se fait au détriment des objectifs stratégiques à plus long terme de la marine. Un troisième porte-avions améliorerait considérablement les capacités d’Inde à projeter sa puissance dans l’océan Indien, assurer la sécurité des routes maritimes clés et contrer la progression navale de la Chine, appuyée par ses bases à Djibouti et Gwadar. La flotte actuelle à deux porte-avions est puissante mais peine à maintenir une disponibilité opérationnelle constante en raison des cycles d’entretien. En 2020, le chef d’état-major de la Défense, le général Bipin Rawat, avait déjà mis l’accent sur la modernisation des forces sous-marines de la marine au détriment du troisième porte-avions, soulignant la nécessité de renforcer la faiblesse grandissante de la flotte sous-marine, un positionnement qui influence toujours les choix budgétaires du MoD.