Il y a deux ans, le Hamas a lancé une attaque contre Israël. Au cours de cette offensive brutale, des militants palestiniens ont tué plus de 1 200 personnes, principalement des civils, et ont enlevé 251 otages. Aujourd’hui, environ 20 otages seraient encore vivants dans la bande de Gaza, tandis que les restes d’environ 28 autres n’ont pas été restitués. La riposte israélienne a dévasté Gaza durant ces deux dernières années, avec des frappes aériennes intensives, d’importantes opérations terrestres et des restrictions sévères à l’aide humanitaire. Le nombre exact de morts palestiniens reste incertain mais dépasse les 64 000, essentiellement des civils, et beaucoup d’autres ont été blessés. La famine frappe certaines zones de Gaza et environ 90 % de la population a été déplacée.
Les États-Unis ont récemment proposé un plan de paix en 20 points, tandis que l’Égypte a entamé des négociations. Pourtant, au second anniversaire de l’attaque du 7 octobre, le conflit se poursuit. Cinq experts ont été consultés pour analyser comment cette guerre a influencé la politique intérieure israélienne, la politique étrangère d’Israël, la relation américano-israélienne, la dynamique régionale et les perspectives de paix.
Janice Stein
Professeure en gestion des conflits à l’Université de Toronto
La dynamique interne en Israël a profondément changé. La population, ainsi que les responsables civils et militaires, restent traumatisés par les attaques du Hamas du 7 octobre, en particulier par les viols qui continuent d’influencer l’opinion publique. Le sentiment d’insécurité personnelle s’est profondément accru. De ce fait, les attitudes publiques ont glissé vers la droite sur l’ensemble du spectre politique. Par ailleurs, la fracture entre les hauts responsables militaires et du renseignement et les dirigeants politiques du gouvernement de Benjamin Netanyahu s’est élargie à un niveau sans précédent, posant de sérieux défis pour l’avenir. Certaines institutions importantes, notamment certaines agences de renseignement et de police, ont été davantage politisées, avec une influence marquée de l’extrême droite. Enfin, le public a perdu confiance en Netanyahu en tant que chef de guerre et affiche un pessimisme croissant concernant une solution politique durable au conflit avec les Palestiniens.
Gabriel Mitchell
Chercheur invité au German Marshall Fund et senior fellow au Mitvim Institute
Avant les attaques du 7 octobre, Netanyahu avait affaibli le ministère des Affaires étrangères et centralisé le pouvoir dans son bureau, vidant ainsi l’appareil diplomatique israélien. Lorsque le conflit a éclaté, Israël manquait de capacités institutionnelles et de bonne volonté diplomatique pour gérer la crise la plus grave de sa politique étrangère depuis des décennies. Deux ans plus tard, sa position internationale n’a jamais été aussi dégradée : les relations avec les États-Unis et l’Europe se sont détériorées, le lien avec le Sud global s’est effondré et les accords d’Abraham sont au point mort. Cette isolation profite aux intérêts politiques de Netanyahu. En présentant Israël comme assiégé et incompris, son gouvernement alimente une mentalité de siège qui consolide le soutien national et détourne les critiques. En contraste avec cette volonté officielle d’isolement, les familles des otages ont émergé comme des diplomates de facto, exprimant une empathie qui touche à l’étranger. Leur activisme a humanisé Israël d’une manière que les canaux officiels ne pouvaient pas atteindre. Pour améliorer son image à la fin de la guerre, Israël devrait s’inspirer de leurs efforts et de leur message.
Jonathan Lincoln
Professeur à Georgetown University et directeur du Center for Jewish Civilization
Les deux dernières années ont confirmé le caractère existentiel de l’alliance américano-israélienne pour Israël. Essentiellement, le soutien américain s’est maintenu malgré l’isolement international croissant d’Israël et la condamnation domestique et mondiale pour sa conduite dans la guerre à Gaza, y compris les accusations de crimes de guerre. Au-delà de ce soutien politique ferme, la dépendance d’Israël envers les États-Unis s’accroît sur le terrain. Par exemple, presque tous les gains stratégiques récents d’Israël contre l’Iran et ses alliés au Liban et en Syrie nécessiteront une consolidation par des efforts politiques dirigés par les États-Unis pour rester effectifs. Les États-Unis et leurs partenaires régionaux cherchent désormais une fin rapide au conflit à Gaza, avec un « horizon politique » pour Israéliens et Palestiniens nécessitant des concessions majeures de toutes les parties. Alors que Donald Trump avance avec son plan de paix, cette nouvelle réalité lui confère une marge de manœuvre sur Israël que ses prédécesseurs n’avaient pas.
Zaha Hassan
Chercheure senior au Carnegie Endowment for International Peace
Le 7 octobre et ses conséquences ont suscité un regain d’intérêt parmi les États du Moyen-Orient pour une solution politique au conflit israélo-palestinien. Toutefois, les acteurs régionaux clés ont veillé à ne pas contrarier les États-Unis. Bien que l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Égypte aient dénoncé le génocide à Gaza, aucun de ces pays n’a rejoint le « Groupe de La Haye » qui cherche à imposer des sanctions à Israël, ni suivi la Turquie dans la saisine de la Cour internationale de justice sur la Convention sur le génocide, initiative portée par l’Afrique du Sud. Par ailleurs, malgré la coprésidence saoudienne de la conférence internationale de haut niveau pour la solution à deux États, la déclaration de New York appelant à soutenir l’autodétermination palestinienne n’a pas conduit ces pays arabes ou à majorité musulmane à annoncer une réduction de leurs liens avec Israël. C’est plutôt l’attaque israélienne contre le Qatar qui a stimulé les récentes initiatives dans la région. Le discours sur l’intégration régionale a disparu ; la préoccupation majeure est désormais la montée d’un nouvel hégémon régional : Israël.
Yaël Mizrahi-Arnaud
Chercheuse à The Century Foundation
Le plan en 20 points proposé par Donald Trump constitue la proposition la plus détaillée à ce jour pour mettre fin à la guerre. Il interdit le déplacement forcé des Palestiniens et l’annexion de Gaza par Israël, tout en autorisant un échange d’otages, l’accès humanitaire et la création d’une Force internationale de stabilisation. Pour Israël, les éléments les plus problématiques du plan sont la possibilité d’un chemin vers la création d’un État palestinien et le calendrier envisagé pour un retrait complet israélien. Pour le Hamas, les enjeux principaux concernent son rôle dans la structure de gouvernance post-conflit et les modalités précises de démilitarisation.
Cependant, le plan ne prévoit pas de mécanismes d’application, de calendrier de retrait ni de cartes de vérification. Ces lacunes offrent à Israël une marge de manœuvre politique, lui permettant de maintenir ses forces dans la majorité de Gaza et de reprendre les opérations militaires à sa convenance. Le plan ne garantit pas la liberté de mouvement des Palestiniens dans Gaza ni un accès humanitaire inconditionnel, tout en imposant une gouvernance externe dotée de larges pouvoirs sur l’économie, la sécurité et la reconstruction de Gaza, sans consultation palestinienne. Sans mécanismes contraignants, ce plan risque de légitimer de manière internationale un contrôle israélien permanent.