La chute du régime Assad en Syrie en décembre 2024 a représenté un coup dur pour l’influence et la capacité de projection de la puissance russe au Moyen-Orient. L’absence de réaction significative, du moins publique, de la part de Moscou face aux frappes israéliennes et américaines contre l’Iran en juin a renforcé les incertitudes quant à la volonté et à la capacité de la Russie à soutenir ses partenaires régionaux, d’autant plus qu’elle consacre d’importantes ressources à la guerre en Ukraine. Dans un contexte de profonds bouleversements au Moyen-Orient, quel est l’état actuel de l’influence russe dans cette région ? Cinq experts apportent leur éclairage en analysant la situation en Syrie, en Turquie, en Iran, dans les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et en Israël.
Anna Borshchevskaya
Harold Grinspoon Senior Fellow au Washington Institute – Programme Diane and Guilford Glazer Foundation sur la compétition des grandes puissances et le Moyen-Orient
La position de la Russie en Syrie s’est nettement affaiblie. Plus tôt cette année, le nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Sharaa a évoqué des intérêts « stratégiques profonds » entre la Russie et la Syrie. Toutefois, son approche envers Moscou repose davantage sur le pragmatisme — compte tenu de la dépendance historique de la Syrie aux équipements militaires soviétiques puis russes, ainsi qu’à la formation — que sur une réelle volonté de coopération.
Moscou cherche à exploiter ses liens économiques avec la Syrie, qui répondent à des objectifs étatiques, et à tirer profit des divisions internes syriennes sur le long terme, notamment en se positionnant comme un défenseur des minorités. L’ambassade russe reste ouverte, et la Russie conserve une présence nominale à Tartous, bien qu’elle ait dû retirer la majeure partie de ses forces armées du pays. Il est rapporté que le gouvernement syrien a invité la compagnie pétrolière russe Tatneft à reprendre ses activités dans l’est du pays, invitation qui pourrait avoir été relayée par les Forces démocratiques syriennes — en opposition au gouvernement central d’al-Sharaa. Ces divisions internes en Syrie servent les intérêts russes à long terme en vue d’une reprise de contrôle.
Yevgeniya Gaber
Chercheuse associée non résidente au Atlantic Council
La relation entre la Russie et la Turquie demeure un exercice d’équilibre délicat, façonné par les dynamiques changeantes du Moyen-Orient et par les ressources limitées de Moscou. Les frappes américaines sur l’Iran, la campagne israélienne contre le Hamas et le Hezbollah ainsi que la chute du régime Assad ont mis en lumière l’érosion de l’influence russe dans la région. La Turquie reste dépendante de l’énergie russe et cherche à éviter une confrontation directe, mais elle profite également de l’affaiblissement de la Russie au Moyen-Orient, en mer Noire et dans le Caucase du Sud pour étendre ses capacités militaires et diplomatiques, accroître ses exportations de drones, normaliser ses relations avec les États du Golfe et approfondir son dialogue en matière de défense avec l’OTAN. À l’avenir, le déclin économique russe et son incapacité à soutenir ses partenaires traditionnels — qu’il s’agisse du régime Assad, de l’Iran ou de l’Arménie — ouvrent des espaces d’opportunités pour Ankara, qui est susceptible de renforcer son influence régionale au détriment de Moscou, tout en continuant une coopération tactique lorsque les intérêts convergent.
Nicole Grajewski
Chercheuse au programme sur la politique nucléaire au Carnegie Endowment for International Peace
Lors du récent conflit entre l’Iran et Israël, beaucoup voyaient en la Russie un allié potentiel pour Téhéran. Cette perception erronée reposait sur le faux postulat que la fourniture de drones par l’Iran pour le conflit ukrainien impliquait des obligations d’alliance. En réalité, l’« Accord de Partenariat Stratégique » signé entre Moscou et Téhéran en janvier 2025 excluait explicitement tout engagement de défense mutuelle, chaque pays souhaitant éviter d’être entraîné dans les conflits de l’autre. Par ailleurs, compte tenu de la chronologie et des contraintes liées à la guerre en Ukraine, la contribution russe concrète était limitée, bien que Moscou ait pu apporter un soutien en coulisses, notamment par le partage de renseignements ou par des transferts technologiques touchant aux capacités militaires conventionnelles, voire nucléaires.
En Iran, l’inaction publique de la Russie a alimenté les critiques sur la politique étrangère, réveillant de vieilles inquiétudes sur la fiabilité de Moscou. Toutefois, l’Iran pourrait n’avoir d’autre choix que de s’appuyer sur la Russie dans les mois à venir, notamment en cas de réimposition rapide des sanctions internationales. De son côté, Moscou semble utiliser la crise nucléaire pour se positionner comme médiateur, proposant aux puissances occidentales des initiatives renforçant la dépendance iranienne à la Russie.
Giorgio Cafiero
PDG et fondateur de Gulf State Analytics
Dans un monde de plus en plus multipolaire, les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) cherchent à diversifier leurs alliances, notamment en renforçant leurs liens avec la Russie et d’autres puissances non occidentales. Cette stratégie vise à accroître leur autonomie stratégique ainsi que leur influence géopolitique et géoéconomique. Les échanges fréquents au plus haut niveau entre officiels du CCG et russes témoignent de la diversité des domaines de coopération : énergie, commerce, défense, lutte contre le terrorisme, investissement, technologies, espace, agriculture, tourisme.
Alors que la tension au Moyen-Orient reste élevée, les membres du CCG comme la Russie ont un intérêt commun à promouvoir la désescalade entre l’Iran et Israël. Les monarchies du Golfe et Moscou sont susceptibles de renforcer leur coopération afin de mobiliser un soutien international plus large à la préservation du fragile cessez-le-feu israélo-iranien. Une reprise des hostilités mettrait en péril les intérêts de sécurité et économiques des deux parties, soulignant ainsi un terrain d’entente important. Malgré les récentes difficultés de la politique russe au Moyen-Orient, les monarchies du Golfe considèrent toujours la Russie comme une grande puissance avec laquelle collaborer.
Daniel Rakov
Chercheur senior à The Jerusalem Institute for Strategy and Security
La « guerre de 12 jours » opposant Israël à l’Iran a révélé les limites de l’influence russe au Moyen-Orient, coincée entre des intérêts concurrents à la fois régionaux et mondiaux. Malgré l’« Accord de Partenariat Stratégique » récent avec Téhéran, Moscou a retenu son soutien militaire, en partie à cause de ses ressources limitées dues au conflit en Ukraine, mais aussi pour éviter que des frappes israéliennes ne détruisent à nouveau ses systèmes de défense aérienne, comme cela a été le cas en Syrie au cours de la dernière décennie. Cette neutralité traduit également une réorientation des priorités : l’Iran n’est plus essentiel à l’effort de guerre russe en Ukraine, contrairement aux États du Golfe, cruciaux pour la coordination des prix du pétrole. Par ailleurs, la détente sino-américaine semble plus importante pour Moscou que ses relations avec Téhéran.
Israël attend que la Russie s’implique dans une initiative internationale visant à contraindre l’Iran à renoncer à ses ambitions nucléaires et à coopérer au retrait de l’uranium hautement enrichi. Bien que Moscou dispose des capacités techniques, il est peu probable qu’elle agisse sans un large accord politique entre Washington et Téhéran.