La dynamique du partenariat franco-allemand dans le secteur aéronautique de défense se complique, avec des signaux indiquant que l’Allemagne pourrait délaisser le programme FCAS (Future Combat Air Systems) au profit du projet concurrent GCAP (Global Combat Air Program). Cette évolution relance la compétition pour la suprématie aérienne européenne.
La chancelière allemande envisage également de lever le veto de Berlin sur la vente d’avions Eurofighter Typhoon à l’Arabie saoudite, en signe d’ouverture envers le Royaume-Uni, qui considère cette transaction comme stratégique.
En juillet 2017, Emmanuel Macron et Angela Merkel avaient dévoilé un ambitieux projet commun, le Système de Combat Aérien du Futur (FCAS), visant à concevoir un avion de combat de sixième génération accompagné d’un écosystème d’armes intégrées telles que des drones, des transporteurs à distance et d’autres technologies innovantes.
Le possible abandon du FCAS par l’Allemagne représenterait une rupture majeure dans la coopération franco-allemande et creuserait un fossé grandissant entre Paris et Berlin, notamment sur des sujets clés comme la défense aérienne, la diplomatie et l’énergie.
Selon des informations révélées le 3 novembre, Berlin envisage de rejeter le programme FCAS à 100 milliards d’euros pour rejoindre le GCAP, un projet considéré comme un concurrent direct. Cependant, des experts soulignent la complexité des négociations et mettent en garde contre une interprétation hâtive d’un éventuel effondrement du partenariat.
Le chancelier Olaf Scholz est confronté à une décision cruciale : maintenir le programme FCAS, qui regroupe aussi l’Espagne, et qui est perçu comme le projet européen de défense le plus ambitieux, ou changer d’alliance en rejoignant un programme concurrent.
Le FCAS a pour principal objectif de créer une plateforme unique où un avion furtif de nouvelle génération serait digitalement connecté à des drones, des mini-combattants autonomes, des avions plus anciens ainsi qu’à des capacités navales et terrestres. L’Allemagne a prévu d’investir 40 milliards d’euros dans ce projet, avec une mise en service initialement planifiée pour 2040.
Cependant, le programme a connu des retards et des tensions sur le financement et la conception. Selon certaines sources proches de Scholz, celui-ci craint que le FCAS ne devienne un « éléphant blanc » et que l’Allemagne soit dépassée par ses concurrents internationaux.
Aux États-Unis, la marine et l’armée de l’air travaillent sur des avions de sixième génération dont la mise en service est prévue dès 2030. De son côté, le Royaume-Uni déploie un projet ambitieux avec le développement du chasseur furtif Tempest, dirigé par Rolls-Royce et BAE Systems, avec une entrée en service envisagée pour 2035. Ce programme regroupe également l’Italie et le Japon dans une alliance aérospatiale.
Un haut responsable allemand a indiqué que le chancelier Scholz « ne voyait aucun intérêt à ce que le FCAS concurrence le Tempest » et privilégierait soit une fusion des deux projets, soit l’abandon du FCAS au profit du programme britannique.
Cette frustration est aussi alimentée par le sentiment que la France privilégie ses propres entreprises aérospatiales lors des premières phases du FCAS, ce qui a exacerbé les tensions au sein du consortium.
Par ailleurs, Scholz déplore un manque d’engagement direct de la part du gouvernement britannique, notamment le fait que le Premier ministre Rishi Sunak ne se soit pas rendu à Berlin. Selon lui, une coopération plus étroite nécessiterait une implication plus forte des hauts responsables britanniques sur les enjeux stratégiques.
Pour sa part, le gouvernement britannique rappelle que Rishi Sunak a participé à la conférence de Munich sur la sécurité en février et a eu plusieurs échanges avec la chancelière allemande lors de sommets internationaux en 2023.
Un autre facteur de tension autour de la coopération aéronautique demeure la guerre entre Israël et le Hamas. L’Allemagne a exprimé son soutien à Israël, mais attend également de voir la position que prendra l’Arabie saoudite avant de prendre une décision concernant la livraison d’armes.
Le différend germano-britannique sur la vente de 48 avions Eurofighter Typhoon à l’Arabie saoudite est étroitement lié à cette question. L’Allemagne bloque actuellement cet accord, qui représente un marché de plus de 5 milliards de livres sterling, invoquant les préoccupations liées aux droits de l’homme dans le royaume saoudien.
L’accord, dont la finalisation nécessite l’accord de tous les pays participants au consortium Eurofighter (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne), met en péril la chaîne d’emploi liée au programme. La société BAE, responsable du développement des Typhoon au Royaume-Uni, emploie plus de 6 000 spécialistes et soutient environ 28 000 emplois dans la chaîne d’approvisionnement.
Cette paralysie menace la continuité des lignes de production et pourrait entraîner des fermetures d’usines si aucune nouvelle commande à l’export ne se concrétise.
Le veto allemand s’explique notamment par l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en 2018 et les pertes civiles causées par les frappes aériennes saoudiennes au Yémen, ce qui a renforcé l’opposition des Verts allemands aux exportations d’armes vers Riyad.
Lors d’un sommet de l’OTAN en juillet, Olaf Scholz a déclaré qu’« aucune décision n’est prévisible pour le moment » concernant la livraison des Typhoon à l’Arabie saoudite.
Cette situation affecte aussi le financement du programme GCAP britannique, dont la réussite dépendrait du soutien et des partenariats européens.
Justin Bronk, analyste au sein du groupe de réflexion militaire RUSI, relève que l’échec de la vente porterait un « coup dur à la réputation du Royaume-Uni comme partenaire fiable en matière d’armement ».
Initialement signé il y a cinq ans, cet accord supposait un appui conjoint de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Officiellement, Londres réaffirme son attachement « à sa relation stratégique de défense avec le Royaume d’Arabie saoudite ».