Alors que les programmes de chasseurs indigènes indiens approchent de leur phase décisive, l’Indian Air Force (IAF) est sous pression croissante pour sécuriser davantage de Rafale avant que les prototypes du Tejas MkII et de l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) ne prennent leur envol. Ces nouveaux avions pourraient en effet rendre plus difficile la justification de futures importations. Un haut responsable récemment retraité de l’IAF, qui a souhaité garder l’anonymat, a averti que la fenêtre pour finaliser un accord Rafale se referme rapidement. « Une fois que le Tejas MkII et l’AMCA seront en service, il sera ardu d’expliquer aux décideurs la nécessité d’acheter davantage de chasseurs étrangers », a-t-il reconnu.
Avec une force actuelle de 31 escadrons contre un plafond autorisé à 42, l’IAF doit rapidement renforcer ses effectifs face aux menaces frontalières. Les propositions récentes visant à acquérir 114 Rafale supplémentaires dans le cadre de la politique « Make in India », pour une valeur estimée à plus de 2 000 milliards de roupies, cherchent à contourner l’appel d’offres Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA) long et incertain, qui pourrait s’étirer sur 5 à 6 ans. Toutefois, le ministère de la Défense indien (MoD) a rejeté l’approche gouvernement à gouvernement, insistant sur un transfert de technologie (ToT) renforcé de Dassault Aviation pour répondre aux objectifs d’Atmanirbhar Bharat (auto-suffisance nationale).
L’IAF milite pour une montée en puissance rapide de la flotte Rafale, s’appuyant sur l’intégration réussie des 36 avions déjà en service, afin de combler les lacunes capacitaires sans s’enliser dans les lourdeurs administratives du MRFA. « Ce processus risque de retarder des acquisitions cruciales ; nous avons déjà vu de nombreux délais glisser », a souligné le retraité, reflétant les frustrations liées à l’immobilisme du dossier depuis 2016.
Dassault se retrouve toutefois au cœur d’une bataille autour du ToT. Si l’ambassadeur de France a récemment exprimé son désir d’un troisième contrat Rafale, mettant en avant les liens humains par la production locale, le constructeur propose traditionnellement des compensations modestes, autour de 30 à 40 % dans les accords précédents. Le MoD exige désormais une indigenisation plus poussée, notamment la fabrication des fuselages via des partenariats comme celui conclu en juin 2025 avec Tata Advanced Systems. « Dassault cherche à maintenir un niveau de transfert de technologie extrêmement bas pour protéger sa propriété intellectuelle, mais cela ne passe plus », a confié une source proche du dossier.
Un autre facteur complexifie la donne : l’offre agressive de Moscou avec son Su-57E Felon, chasseur furtif de cinquième génération russe. Pour contrer la prééminence française, la Russie propose un paquet séduisant : 40 avions prêts à livrer et la production locale de 90 autres au sein de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) à Nashik, avec un transfert technologique atteignant 70 à 80 % − bien au-delà des propositions de Dassault. L’intégration d’armes indiennes, comme les missiles Astra, est également incluse, renforçant l’interopérabilité avec la flotte Sukhoi existante.
« La Russie pousse fortement le dossier, en inspectant les sites de production potentiels alors que Poutine prévoit une visite », a commenté le responsable, soulignant le recentrage post-conflit en Ukraine de Moscou vers un approfondissement des liens Indo-Russes. Ce contexte pourrait influencer lourdement la balance du MRFA, en particulier si les seuils de ToT deviennent le critère décisif.
Cette urgence est accentuée par les progrès des programmes nationaux. Le Tejas MkII, chasseur lourd de génération 4,5, doit voir son prototype présenté à la mi-2026, suivi d’un premier vol en 2027 et d’une production de série prévue entre 2029 et 2030. Ses équipements avioniques et son radar AESA Uttam rivalisent avec ceux du Rafale, même si son arsenal reste plus limité. Motorisé par un GE F414 et doté de canards, il offre une meilleure maniabilité et doit servir de passerelle vers une autonomie complète en matière aéronautique.
Vient ensuite l’AMCA : véritable appareil furtif de cinquième génération, avec un prototype attendu en 2028, un vol inaugural en 2028-29 et une entrée en service prévue pour 2033-34. Supérieur au Rafale en furtivité, en supercroisière et en fusion de capteurs, ce chasseur bimoteur promet de transformer les capacités doctrinales de l’IAF. « La période 2027-2029 sera cruciale ; les vols de ces prototypes valideront notre discours sur l’autonomie stratégique », a insisté la source, tout en soulignant la nécessité de conclure les achats Rafale avant pour préserver la continuité opérationnelle.