Dans un réajustement pragmatique de sa stratégie d’acquisition de chasseurs, l’Indian Air Force (IAF) envisage désormais l’achat direct « sur étagère » du chasseur furtif russe Su-57E, reléguant au second plan ses ambitions de production locale à grande échelle, qui pourraient peser sur les budgets et les engagements industriels. Selon des sources proches du dossier, cette réorientation privilégie la rapidité de mise en service plutôt que l’indigénisation à court terme, afin de répondre aux menaces émergentes, comme le développement par le Pakistan du chasseur furtif chinois J-35A, alors que l’avion national avancé AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) ne sera produit en série qu’au milieu des années 2030.
Confrontée à une flotte actuellement réduite à 31 escadrons contre une autorisation officielle de 42, l’IAF cherche ainsi une solution intermédiaire, mariant la puissance des appareils de cinquième génération russes avec ses acquisitions en cours du Rafale. Ces discussions, relancées après l’échec du programme conjoint FGFA (Fifth Generation Fighter Aircraft), témoignent de l’offensive commerciale russe depuis début 2025, proposant notamment des transferts de technologie avantageux pour concurrencer les offres, notamment du Rafale français.
Un achat direct limité pour combler un vide temporaire
La haute hiérarchie de l’IAF considère le Su-57E non pas comme un pilier à long terme, mais comme une solution temporaire. Le plan porte sur l’acquisition directe de 40 à 60 appareils auprès de l’usine aéronautique russe des Oural, soit environ deux à trois escadrons, avec une mise en service envisageable dès 2028. Ces avions, très manoeuvrables et capables de supercroisière, sont adaptés aux opérations en haute altitude sur l’Himalaya et pourront intégrer des munitions hypersoniques telles que le missile balistique aéroporté Kinzhal. Cette approche évite la constitution d’une « flotte massive », et positionne le Su-57E comme un contrepoids aux ambitions pakistanaises dans le domaine du J-35A, en attendant que l’AMCA atteigne une production de plus de 200 unités.
Une fois en service, ces chasseurs bénéficieront d’une mise à niveau dite « Super-30 » réalisée en Inde, similaire aux améliorations prévues pour la flotte de Su-30MKI. Elle comprendra l’intégration d’armes nationales, de radars AESA à base de nitrure de gallium (GaN) tels que le radar Uttam, ainsi que de calculateurs de mission locaux, assurant une parfaite compatibilité avec l’écosystème militaire indien sans obligations immédiates de localisation de la production.
Des garanties russes mitigées sur la production locale
Bien que la Russie propose un transfert complet de technologie et un accès au code source pour une éventuelle assemblée des Su-57E à l’usine Hindustan Aeronautics Limited (HAL) de Nashik — bénéficiant de son expérience sur les Su-30MKI —, l’IAF reste réticente à s’engager sur une commande supérieure à cent appareils nécessaire à la rentabilité industrielle. Un responsable a confié qu’un tel engagement « exigerait près de 100 unités et compromettrait d’autres acquisitions majeures », notamment le programme Multi-Role Fighter Aircraft (MRFA), où 114 Rafale sont déjà commandés. Si le potentiel d’indigénisation à hauteur de 70-80 % et la création d’emplois à Nashik sont reconnus, la priorité financière actuelle favorise l’achat immédiat de 36 à 40 chasseurs « clé en main », la production locale étant envisagée seulement pour des lots ultérieurs selon l’évolution du contexte sécuritaire.
Cette prudence fait écho aux enseignements du fiasco FGFA en 2018, lorsque les insuffisances dans les transferts technologiques avaient détérioré la coopération. La souplesse américaine post-invasion de l’Ukraine, avec la possibilité d’une localisation progressive à 40-60 %, constitue une amélioration notable. Toutefois, les priorités stratégiques de l’IAF convergent vers l’exploitation du Rafale, dont l’écosystème éprouvé est fondamental pour maintenir la supériorité en 4,5e génération.
Une complémentarité entre Rafale et Su-57E face à la menace bicéphale
Le Rafale, déployé dans une flotte valorisée à plus de 20 milliards de dollars, demeure le cœur de la stratégie de frappe polyvalente et d’interopérabilité. Le Su-57E, quant à lui, joue un rôle complémentaire en tant que chasseur furtif pour les scénarios de conflit multi-fronts, notamment contre les vagues du J-20 chinois et l’avancée du J-35A pakistanais. Il offre des capacités de frappe profonde avec un moindre risque pour le pilote grâce à ses rôles de « vaisseau-mère » de drones comme le S-70 Okhotnik-B. Le coût unitaire estimé entre 80 et 100 millions de dollars place une commande de 40 à 60 appareils dans une fourchette de 3,2 à 6 milliards, un montant gérable qui préserve le rythme des livraisons du Rafale et la montée en puissance de l’AMCA après 2028.
Aucune ambition de constituer une « flotte massive » de Su-57E n’est prévue ; le haut commandement le conçoit uniquement comme un pont dissuasif, avec des déploiements envisagés sur des bases avancées telles qu’Ambala ou Hasimara d’ici le début des années 2030.