Par une soirée enneigée du 5 décembre 1757, un grenadier prussien entonna le chœur de l’hymne Nun danket alle Gott (« Rendons grâce à Dieu »), bientôt repris par des milliers de voix, alors que son armée célébrait l’une des plus grandes victoires militaires du roi Frédéric le Grand. Cette bataille venait de se dérouler près du village de Leuthen, dans l’actuelle Pologne. Ce moment, largement relayé dans l’histoire allemande, est devenu synonyme du génie militaire et de l’habileté guerrière du roi de Prusse, ainsi que de l’ascension de l’État prussien.
La bataille de Leuthen constitue un tournant majeur dans la guerre de Sept Ans et dans l’histoire de l’Europe centrale. Elle mérite une attention particulière des militaires contemporains, car les résultats obtenus par Frédéric le Grand illustrent parfaitement la contingence et le caractère dynamique de la guerre. Plus encore, cette bataille met en lumière les risques du mirroring : c’est-à-dire le fait de supposer que l’ennemi agira comme nous le ferions dans une même situation opérationnelle. Les Autrichiens, adversaires de Frédéric, ont observé ses manœuvres en les interprétant à travers leur propre prisme décisionnel, ce qui s’est avéré fatal pour eux et a forgé la réputation militaire du souverain prussien.
Le conflit des Grandes Puissances en Europe au XVIIIe siècle
À l’aube de décembre 1757, il semblait que, du moins sur le continent européen, la Prusse et ses alliés avaient perdu la guerre appelée plus tard guerre de Sept Ans (1756-1763). Après une série de coups durs portés à la fin de l’été par les forces françaises et autrichiennes, ennemies de Frédéric II, la guerre semblait tourner à leur avantage. Frédéric avait essuyé sa première défaite sérieuse à Kolin en juin, tandis que ses alliés anglo-hannovriens avaient subi un désastre à l’issue de la bataille de Hastenbeck en juillet. Alors que Frédéric se tournait vers les Français, les Autrichiens avaient pris pied sur son territoire en s’emparant de la forteresse de Schweidnitz et en anéantissant l’armée prussienne sur le terrain à Breslau (Silésie) en novembre.
Ces deux derniers événements étaient particulièrement préoccupants pour Frédéric car ils concernaient la Silésie, un duché clé où se jouait en Europe centrale le contrôle territorial. La Silésie, située à la frontière entre le nord et le sud du Saint-Empire romain germanique (équivalents approximatifs de l’Allemagne et de certaines parties de la Pologne actuelles), était aussi une région économiquement stratégique, à cheval entre l’Europe germanophone et la république polono-lituanienne à l’est. Contrôler la Silésie aurait permis à la Prusse de s’affirmer comme une grande puissance européenne, au même titre que la France, l’Autriche, la Russie ou la Grande-Bretagne, tandis qu’un contrôle autrichien l’aurait reléguée à un rang secondaire, semblable à celui de la Bavière après les guerres de Succession espagnole et autrichienne.
Malgré la victoire prussienne importante remportée à Rossbach le 5 novembre sur les armées françaises et impériales, l’avenir de la Prusse paraissait incertain lorsque Frédéric avançait de nouveau en Silésie en cette fin novembre et début décembre 1757. Une victoire prussienne à venir garantirait la poursuite du conflit avec un destin toujours incertain pour leur royaume. En revanche, une victoire autrichienne, forte de leur supériorité numérique, assurait que la Silésie resterait en grande partie sous domination autrichienne à la fin de la guerre.
Une manœuvre d’encerclement stratégique
En déplaçant ses troupes entre les différents théâtres d’opération et en reconstituant une armée après sa défaite à Breslau le 22 novembre, Frédéric parvint à rassembler près de 40 000 soldats. Son adversaire autrichien, le prince Charles de Lorraine, disposait de 50 000 à 55 000 hommes. Malgré des défaites répétées face à Frédéric lors de la précédente guerre de Succession d’Autriche (1741-1748), le prince Charles commandait cette armée notamment en raison de son rang et de ses liens familiaux directs avec Marie-Thérèse, archiduchesse d’Autriche.
Frédéric, probablement le plus habile souverain militaire du XVIIIe siècle, n’était pas un commandant parfait, mais il avait étudié rigoureusement l’art de la guerre tout au long de sa vie. En tant que chef d’État et commandant sur le terrain (chef de guerre, ou roi-connétable), il prenait des risques audacieux que d’autres généraux évitaient. Sa tactique consistait souvent à attaquer des forces ennemies plus nombreuses, par des directions inattendues, entraînant de nombreuses victoires spectaculaires mais aussi quelques défaites sévères.
Le 5 décembre au matin, Frédéric ordonna à son armée d’approcher la position autrichienne depuis l’ouest, en passant par Neumarkt, puis de faire une manœuvre d’encerclement vers le sud, direction Lobetinz. Une fausse attaque sur le village de Frobelwitz fixa l’attention des Autrichiens au centre, tandis que les Prussiens se déplaçaient vers le sud. Bien que visible dans un premier temps, cette manœuvre latérale n’a pas été contrée par les Autrichiens qui crurent que Frédéric abandonnait l’attaque de leur ligne défensive jugée trop solide, pour menacer leurs lignes de communication au sud vers Schweidnitz.
Or, l’objectif de Frédéric n’était ni les forteresses ennemies, ni leurs moyens de communication, mais bien leur armée de campagne. La marche prussienne vers le sud fut donc brusquement redirigée vers l’ouest afin d’attaquer le flanc sud de la ligne autrichienne, disposée nord-sud et tournée vers l’ouest. Dans un mouvement tactique désormais célèbre, qualifié à tort d’« crossing the T » emprunté à la terminologie navale, l’armée prussienne surprit ses adversaires. La garde avancée prussienne, composée de grenadiers et de régiments d’élite, submergea rapidement les troupes alliées bavaroises et wurtembergeoises sur le flanc sud, près du village de Sagschütz.
Loin d’être une bataille courte et peu violente comme Rossbach, Leuthen fut une lutte longue et acharnée. Le commandement autrichien réussit à redéployer de nombreuses unités sur le centre et le nord pour défendre le village de Leuthen. Les régiments d’élite prussiens subirent des pertes en tentant de s’emparer de positions improvisées comme le cimetière central du village.
Alors que l’infanterie s’écharpait au centre, les seules forces importantes non engagées se trouvaient sur les ailes : la cavalerie autrichienne à droite, la cavalerie prussienne à gauche. Le commandant de la cavalerie autrichienne, Joseph Graf Lucchesi d’Averna, lança une contre-attaque qu’il espérait décisive, visant les positions d’artillerie prussiennes sur la hauteur du Butter-Berg, et désirant flanquer l’infanterie prussienne autour de Leuthen. Cependant, un relief intermédiaire lui cacha la présence de la cavalerie prussienne qui l’attendait pour protéger ses positions. Les unités prussiennes interceptèrent et retardèrent la charge des cavaliers lourds autrichiens. Lucchesi fut tué par un boulet tandis que d’autres escadrons prussiens arrivèrent pour balayer l’attaque. La neutralisation de la cavalerie adverse permit à l’infanterie prussienne de prendre finalement le village et d’expulser les Autrichiens du champ de bataille. Frédéric venait de remporter ce qui serait considéré, à juste titre, comme la plus grande victoire de sa carrière militaire.
Conséquences de la bataille et de la guerre
Les conséquences immédiates de la bataille de Leuthen furent considérables : pour un coût d’environ 6 000 pertes, la Prusse infligea près de 21 000 pertes à ses adversaires, incluant la capture de quelque 13 000 prisonniers. À cela s’ajoutèrent les opérations de nettoyage menées dans les mois suivants en Silésie : près de 20 000 soldats autrichiens encerclés à Breslau se rendirent, et 5 000 autres furent capturés lors de la capitulation de la forteresse de Schweidnitz en avril 1758. Ainsi, l’impact total de Leuthen se traduisit par la perte de près de 50 000 hommes pour l’Autriche, majoritairement sous forme de prisonniers.
Cependant, cette bataille ne fut pas décisive pour la guerre de Sept Ans dont les combats se prolongèrent encore cinq ans, la paix étant signée en 1763. Leuthen permit néanmoins à Frédéric de poursuivre la lutte. Les victoires jumelles de Rossbach et Leuthen sauvèrent la monarchie prussienne de la destruction. T.G. Otte, dans son ouvrage récent sur Leuthen, n’hésite pas à qualifier la bataille de « seconde fondation de la Prusse », soulignant qu’en son absence, la Prusse n’aurait probablement pas survécu pour devenir une grande puissance.
La suite de la guerre vit de nombreuses victoires autrichiennes et défaites prussiennes. Frédéric poursuivit un lent apprentissage tactique, adaptant son art de la guerre aux exigences du conflit. Lorsque l’impératrice Elizabeth de Russie mourut en 1762, Frédéric put recentrer ses efforts sur l’Autriche, remportant plusieurs victoires décisives et reprenant finalement la Silésie. Épuisée et à court de ressources, Marie-Thérèse dut signer la paix, après que la balance de la guerre eut penché en faveur de la Prusse.
L’héritage de Leuthen à travers les siècles
Comme beaucoup de batailles fondatrices, Leuthen connut diverses interprétations au fil du temps. Immédiatement après la bataille, la propagande prussienne exagéra le nombre de troupes autrichiennes engagées, donnant lieu à la persistance de chiffres allant jusqu’à 65 000 hommes, amplifiant ainsi la légende du génie de Frédéric.
Du côté autrichien, la recherche de boucs émissaires se porta d’abord sur les troupes alliées non autrichiennes (Bavarois et Wurtembergeois), déployées au point d’attaque initial prussien, puis sur le général Lucchesi, mort en combattant, rapidement désigné comme responsable par une partie du commandement. Le prince Charles de Lorraine, malgré ses tentatives, ne put éviter la chute de son commandement et quitta l’armée en janvier 1758, laissant place à une nouvelle génération de chefs militaires autrichiens qui infligèrent de lourdes défaites à Frédéric dans les années suivantes.
Au XIXe siècle, les victoires de Frédéric devinrent un moteur du nationalisme allemand du Nord, préfigurant l’unification allemande sous la direction prussienne menée notamment par Otto von Bismarck dans les années 1860-1870. La bataille et l’hymne chanté après la victoire prirent une forte charge symbolique et patriotique. Pendant la période du Kaiserreich, ces événements furent immortalisés dans de nombreuses peintures. Même après la Première Guerre mondiale, Leuthen resta un élément central de l’identité allemande.
Dans les années 1920 et 1930, la bataille vécut un regain d’intérêt via le cinéma. Plus d’une douzaine de films furent consacrés à Frédéric II, souvent joué par Otto Gebühr. Le film Der Choral von Leuthen, sorti quatre jours après la prise du pouvoir d’Adolf Hitler en janvier 1933, illustra cette période. Cependant, après les atrocités liées au régime nazi et les destructions de la Seconde Guerre mondiale, Leuthen perdit une partie de sa popularité dans la mémoire collective allemande et mondiale.
Les enseignements stratégiques de Leuthen
Leuthen demeure une référence pour l’étude militaire contemporaine. Cette bataille illustre la nature imprévisible et contingente des événements militaires. Elle permit également d’engendrer des effets stratégiques importants : par exemple, la Grande-Bretagne, embarrassée par la convention de Klosterzeven, rejeta cet accord face aux victoires prussiennes et accorda un soutien militaire substantiel à la Prusse, ce qui freina les interventions françaises. Ces subsides britanniques permirent à Frédéric de tenir dans la longue lutte pour sa survie.
Leuthen montre aussi comment une victoire inattendue peut modifier les relations internationales et diplomatiques, un phénomène comparable aux succès initiaux des forces ukrainiennes lors de l’invasion russe à grande échelle en 2022. Les récits d’héroïsme et la détermination d’un chef d’État en péril peuvent influencer l’opinion mondiale, qu’il s’agisse de Frédéric de Prusse en 1757 ou du président ukrainien Volodymyr Zelensky en 2022.
Par ailleurs, cette bataille rappelle qu’une victoire, même spectaculaire, ne garantit ni l’effondrement immédiat de l’ennemi ni la fin de la guerre. Si la population britannique s’enthousiasma pour Frédéric après Rossbach et Leuthen, les attentes élevées laissèrent place à la déception face à la réalité d’une guerre d’usure prolongée.
Enfin, Leuthen met en garde contre les dangers des présupposés et des projections dans la pensée stratégique. Le commandement autrichien, convaincu que Frédéric menait une attaque sur ses lignes de communication, commit une erreur fatale en sous-estimant la véritable manœuvre prussienne. Comme l’a rapporté un officier autrichien, « tout le monde pensait qu’il marchait vers Schweidnitz ». Cette erreur de miroir causa une dangereuse complaisance.
La bataille illustre aussi le rôle décisif du commandement. En tant que roi-connétable, Frédéric accepta des risques mesurés pour mener des opérations contre des adversaires supérieurs en nombre et bien défendus, surmontant ainsi le conservatisme et l’indécision fréquents chez les généraux de son époque. Le général autrichien Lucchesi prit également l’initiative avec son attaque de cavalerie, mais le hasard et un tir de canon impitoyable firent toute la différence entre un chef glorifié pour des siècles et un simple bouc émissaire.