La bataille du Yalu, qui s’est déroulée le 17 septembre 1894, a constitué un tournant décisif dans la guerre sino-japonaise (1894-1895). Ce conflit a profondément marqué la région — et a eu des répercussions durables jusqu’à aujourd’hui. Sur le plan stratégique, la victoire japonaise a assuré le contrôle maritime nécessaire à une offensive expéditionnaire sur la Corée puis la Chine. Géopolitiquement, cette bataille a bouleversé les hiérarchies de prestige en Asie de l’Est et a conduit, de façon concrète, à l’annexion de Taïwan par le Japon. Techniquement, elle a constitué le premier test opérationnel pour des armes innovantes alors peu éprouvées : cuirassés blindés, croiseurs protégés et canons à tir rapide. Ce conflit a suscité une vaste réflexion internationale, les puissances occidentales et américaines cherchant à en tirer des « leçons » applicables aux défis contemporains de la défense.
Contexte stratégique : une montagne, deux tigres
Bien que la guerre ait officiellement éclaté à cause d’une rébellion en Corée, ses racines plongent dans les tensions entre les empires japonais Meiji et chinois Qing, qui couvaient depuis des décennies, voire des siècles. En 1874, une expédition navale japonaise à Taïwan avait surpris et inquiété les leaders chinois, déclenchant une course aux armements entre les deux nations comparable, à plus petite échelle, à la course anglo-française du XIXe siècle. Les deux empires s’étaient engagés dans des mouvements d’« auto-renforcement » reposant sur l’acquisition de technologies et d’expertises étrangères, afin d’accroître leur puissance nationale, les « fortes navires et puissants canons » étant au cœur de cet effort. Après plusieurs années d’achat de navires et d’organisation d’armées modernisées, le Japon et la Chine semblaient prêts au combat dans les années 1890. Lorsque la crise politique en Corée a dégénéré en intervention militaire, la rivalité est rapidement passée du stade discret à la confrontation ouverte.
La principale difficulté pour la Marine impériale japonaise résidait dans le débarquement de forces sur le continent asiatique, ce qui supposait le contrôle des mers, donc la défaite de la Flotte de la mer du Nord chinoise. Bien que l’ouvrage d’Alfred Thayer Mahan, Influence de la puissance maritime sur l’histoire, n’ait été traduit en japonais qu’en 1896, ses principes — concentration des forces navales et action décisive pour assurer la suprématie maritime — avaient déjà une résonance chez les officiers japonais. À l’été 1894, les flottes opposées se déployèrent en mer Jaune. Après plusieurs mois de manœuvres prudentes, limitées notamment par les contraintes politiques imposant aux navires chinois de ne pas s’avancer trop à l’est, les deux armadas se rencontrèrent au large de la côte coréenne, près de l’embouchure du fleuve Yalu. La domination régionale en Asie du Nord-Est était en jeu. L’expression chinoise « une montagne ne peut abriter deux tigres » résume bien la situation.
Sur le papier, la Chine semblait la puissance navale dominante. En 1891, sa flotte avait impressionné les Japonais lors d’une visite à Nagasaki. Mais ces apparences étaient trompeuses : depuis la fin des années 1880, des fonds navals avaient été détournés pour des projets locaux dans le royaume Qing, tandis que le Japon menait une politique parlementaire rigoureuse d’accroissement naval, tirant pleinement parti des avancées technologiques rapides. Cette course aux armements, comme tant d’autres dans l’histoire, a contribué à l’éclatement du conflit.
La bataille : confrontation entre deux modernisations
Les sources contemporaines divergent légèrement sur la composition exacte des flottes, mais ce sont environ une douzaine de navires chinois et japonais qui s’affrontèrent. La flotte chinoise reposait sur des navires plus anciens et hétérogènes, principalement construits entre 1882 et 1887, centrés autour de deux cuirassés, le Dingyuan et le Zhenyuan, plus grands et mieux armés que tout ce que le Japon possédait. La flotte japonaise, quant à elle, se composait de croiseurs blindés ou protégés, majoritairement récents (après 1890) et équipés de canons à tir rapide capables de tirer cinq projectiles par minute en conditions de combat. L’issue de ce duel entre cuirassés anciens et croiseurs modernes était incertaine, seule la bataille pouvait trancher.
Aux commandes, le contre-amiral chinois Ding Ruchang, à bord du Dingyuan, déploya sa flotte en ligne avec les deux cuirassés au centre, flanqués par des croiseurs et canonnières plus faibles. Le contre-amiral japonais Itō Sukeyuki attaqua en colonnes, formant un « T » devant les lignes chinoises. Approchant, Itō divisa sa force : le « détachement volant » plus rapide attaqua l’aile droite chinoise vulnérable tandis que le reste de la flotte encerclait la flotte adverse en frappant son aile gauche. Les lourds cuirassés chinois peinaient à suivre la manœuvrabilité des navires japonais. Des problèmes de commandement accentuèrent leur difficulté. Les Japonais détruisirent quatre navires chinois et endommagèrent sévèrement les autres. Deux navires chinois plus petits prirent la fuite. À la nuit tombée, Itō interrompit le combat, laissant le reste de la flotte chinoise se replier. Les cuirassés Dingyuan et Zhenyuan regagnèrent péniblement des ports chinois, gravement endommagés par l’artillerie et les incendies.
Les autorités chinoises tentèrent maladroitement de présenter ces résultats comme une « victoire », mais au mieux, la flotte de la mer du Nord survécut à peine comme une flotte de présence, bloquée dans la mer de Bohai. Durant les semaines suivantes, ce reliquat se regroupa à Weihaiwei. En février 1895, les forces japonaises achevèrent sa destruction lors d’opérations incluant torpilleurs et assauts amphibies. Le commandant Ding se suicida. Associée à la défaite des troupes chinoises à Pyongyang, deux jours plus tôt, la victoire japonaise au Yalu fut décisive tant sur le plan opérationnel que stratégique.
Un tournant majeur de la guerre
Dans les mois qui suivirent, le Japon exploita son avantage. À l’inverse de Trafalgar (1805), un État maritime réussit à attaquer un pouvoir continental. Les opérations amphibies permirent de contrer des forces terrestres Qing déjà en difficulté, elles-mêmes à peine plus efficaces que la marine impériale. En octobre 1894, les troupes japonaises traversèrent le Yalu pour porter la guerre sur le sol chinois. Face à cette déroute, Pékin envoya des négociateurs à Shimonoseki, au Japon. Li Hongzhang, chef de la délégation, avait passé des décennies à renforcer la flotte du Nord en vue de protéger la souveraineté chinoise. Après cette défaite, il fut contraint de s’incliner une nouvelle fois devant une humiliation majeure.
Le traité de Shimonoseki (1895) mit fin au conflit au prix fort pour les Chinois et personnellement pour Li. Blessé par une balle tirée par un extrémiste japonais à son arrivée, il refusa la chirurgie pour finaliser les négociations. Ce traité imposa une lourde indemnité à la Chine, reconnut l’indépendance de la Corée vis-à-vis de la Chine et céda Taïwan au Japon, dont l’occupation coûta la vie à de nombreux soldats japonais en raison d’insurrections et d’épidémies. France, Allemagne et Russie firent pression pour limiter les prétentions japonaises, craignant la montée en puissance régionale de Tokyo.
L’acquisition de Taïwan et des îles Penghu, ainsi que l’influence grandissante au-dessus de la Corée, accélérèrent une politique impérialiste menée par le Japon depuis l’annexion d’Okinawa en 1879. La réussite japonaise durant la guerre russo-japonaise dix ans plus tard, notamment la victoire navale à Tsushima, s’inscrit dans la même logique : suprématie maritime puis campagne expéditionnaire contre un pouvoir continental. Par la suite, l’annexion de la Corée en 1910 et l’invasion de la Mandchourie en 1931 sont les prolongements directs de cette dynamique amorcée au Yalu.
Dans un sens plus large, la défaite chinoise fut un défi à la légitimité de la dynastie Qing et une remise en cause du mouvement d’auto-renforcement, visant à restaurer la souveraineté par la croissance militaire et économique. À une époque où la puissance navale symbolisait la modernité civique, l’échec de la flotte du Nord discrédita à la fois ses dirigeants et la prétendue suprématie régionale chinoise. Cette défaite créa un profond sentiment d’insatisfaction qui alimenta le climat révolutionnaire, notamment celle de 1911 à l’origine de la chute des Qing.
La culture face à l’ordre de bataille
La nouvelle de la bataille surprit les observateurs, journalistes et militaires internationaux, qui peinaient à expliquer la victoire japonaise. Malgré l’avancée industrielle impressionnante du Japon Meiji, la supériorité démographique et territoriale chinoise paraissait difficile à contrecarrer. Comment un petit Japon a-t-il pu vaincre l’immense empire Qing ? La réponse la plus courante porta moins sur la tactique ou la chance que sur une faiblesse culturelle profonde sous-jacente à la flotte chinoise, notamment la corruption et les pratiques clientélistes.
Sur le plan institutionnel, la gestion des talents souffrait de dysfonctionnements. Les navires, bien achetés, manquaient souvent d’entretien et de munitions. On rapporte que des obus chinois étaient remplis de sable—une fraude économique dommageable. De plus, les flottes régionales chinoises ne coopéraient pas efficacement, tandis que les Japonais agissaient comme une force unifiée. Les experts étrangers dénonçaient également la lourdeur bureaucratique, le favoritisme et le carriérisme au sein de l’administration navale chinoise.
Au-delà des questions institutionnelles, la défaite fut aussi attribuée à un écart culturel : le progrès japonais face à la stagnation chinoise. Cette thèse, partagée par bien des observateurs occidentaux, concluait à une incompatibilité culturelle chinoise avec les sciences modernes. L’historien naval Herbert Wilson, en 1896, qualifia la Chine de « plus efféminée et barbare ». Ces idées s’inscrivaient dans les courants de la pensée social-darwinienne de l’époque : le Japon fort triomphait, la Chine faible périssait.
Cependant, cette explication ne doit pas être exagérée. La construction elle-même de la flotte du Nord fut un exploit notable. Mais son échec opérationnel, en partie dû à l’absence d’une culture technocratique et méritocratique, souligne combien la culture institutionnelle et nationale influence la puissance matérielle. Nombreux furent ceux qui, y compris des penseurs chinois, reconnurent cette limite. Après le conflit, Yan Fu, ancien instructeur naval et traducteur de Darwin et des idées libérales, estima que l’armement seul ne suffisait pas à sauver la Chine, qu’une réforme culturelle profonde était nécessaire, dont les révolutions du XXe siècle seront l’illustration.
Apprendre (ou pas) des guerres des autres
La bataille du Yalu donna lieu à une abondante littérature de journaux, articles et rapports d’intelligence. Ce fut une opportunité de tester les armes modernes en situation réelle. Les services de renseignement, encore balbutiants à cette époque, déployèrent efforts et observateurs pour analyser ce conflit. William Sims, chargé de renseignement à bord de l’USS Charleston, explora les fortifications et navires capturés, produisant de nombreux rapports. Le mercenaire américain Philo T. McGiffin, engagé sur le Zhenyuan, fut invité à donner des conférences et écrire des articles. Alfred Thayer Mahan s’appuya sur ses récits pour formuler en 1895 ses « Leçons de la bataille du Yalu ». Cependant, les médias relayèrent souvent des analyses partielles, biaisées par les limites des données et les croyances préconçues des observateurs.
Les leçons militaires dominant débats justifiaient la prééminence des cuirassés dans la guerre navale, malgré l’échec chinois des bateaux cuirassés face aux croiseurs japonais plus récents. Mahan lui-même valorisa la survie des cuirassés chinois comme preuve de la validité de sa théorie sur la concentration des forces navales sous un seul commandement. Ce processus de « validation sélective » témoigne d’un phénomène bien connu : tirer des conclusions trop rapides, biaisées par ses propres préférences.
Bien que cet épisode soit riche en enseignements, il met aussi en garde contre les difficultés d’apprendre « des guerres des autres ». En effet, des conflits ultérieurs comme la guerre russo-japonaise ou la guerre civile espagnole ont fourni des interprétations variées, parfois contradictoires. Aujourd’hui encore, dans l’étude de la guerre en Ukraine, l’exemple de la guerre sino-japonaise rappelle qu’il est indispensable d’éviter les biais et d’analyser les faits avec rigueur.
Pourquoi cela importe encore : controverse politique, héritage et expérimentation
Le fossé entre la connaissance commune occidentale de la guerre sino-japonaise et les enjeux actuels issus de son héritage est saisissant. La révisionnisme chinois a pour ambition de remodeler la région, façonnée par la bataille du Yalu et ses conséquences. Les tensions sino-japonaises en mer de Chine orientale, la gestion des alliances américaines avec le Japon et la Corée du Sud, et surtout le statut incertain de Taïwan sont des héritages directs du revers subi par les Qing en 1894-95. Ces dynamiques relèvent davantage de la politique contemporaine que du passé.
En Chine populaire, cette défaite historique a profondément influé sur la construction des institutions militaires et la mémoire collective. Le rêve d’une armée puissante porté par Xi Jinping est souvent présenté comme une réponse aux humiliations subies au XIXe siècle, avec un accent particulier sur la bataille du Yalu. Le slogan « Ceux qui prennent du retard seront humiliés » illustre cette volonté de surmonter le passé. La flotte du Nord, en tant que première tentative de modernisation industrielle et militaire, est aussi devenue un récit fondateur pour la marine populaire chinoise du XXIe siècle.
Dans une perspective globale, la bataille du Yalu demeure une étude de cas majeure illustrant la complexité de tirer des leçons militaires à partir d’expériences étrangères. Elle invite à la prudence face aux interprétations simplistes et aux préjugés. La capacité à surmonter ces biais demeure un défi majeur pour les états, les militaires et les analystes contemporains, que ce soit à propos d’un conflit passé ou des conflits actuels.
Tommy Jamison, Ph.D., est professeur assistant d’études stratégiques à la Naval Postgraduate School et auteur de The Pacific’s New Navies (2025). Les opinions exprimées ici n’engagent pas la Naval Postgraduate School ni le Département de la Défense américain.