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Alors qu’un protocole d’accord historique vient d’être signé entre Hindustan Aeronautics Limited (HAL) et la société russe United Aircraft Corporation (UAC), de nombreuses questions émergent dans le secteur aéronautique indien : le Sukhoi Superjet 100 (SJ-100) est-il en passe de supplanter le projet national Regional Transport Aircraft (RTA-90) et d’intégrer le programme Udan de connectivité régionale ? Ce biréacteur civil pourrait-il même se transformer en un atout militaire majeur pour l’Indian Air Force (IAF), notamment dans les rôles d’alerte avancée et de contrôle aéroporté (AWACS) ou dans le cadre du programme Future Ready Aircraft (FRA) ? Signé à Moscou le 28 octobre, cet accord déclenche un débat intense entre souveraineté industrielle et pragmatisme stratégique.

Au cœur du protocole, HAL obtient les droits exclusifs de fabrication du SJ-100, un jet régional biplace adapté aux trajets courts indiens dans le cadre du programme Udan (Ude Desh ka Aam Naagrik). Offrant de 75 à 100 places, cette version « russifiée » est désormais propulsée par le moteur turbofan indigène PD-8 de UEC Saturn, en remplacement du moteur occidental SaM146 impacté par les sanctions. Ce nouvel appareil ambitionne de relier efficacement les villes de deuxième et troisième rangs, souvent mal desservies. Le ministre de la Défense, Rajnath Singh, qualifie cet accord de « changeur de jeu » pour Udan, prévoyant la production de 200 à 300 appareils sur la prochaine décennie. Cette initiative vise à réduire la dépendance aux importations tout en relançant des chaînes d’assemblage locales, inactives depuis le projet Hansa des années 1990. Avec une autonomie comprise entre 2 500 et 3 000 km et une consommation proche de celle de l’ATR-72, le SJ-100 pourrait ouvrir plus de 100 nouvelles liaisons domestiques, par exemple entre Guwahati et Imphal ou entre Jaipur et Jaisalmer, avec des tarifs inférieurs à 2 500 roupies par segment, un enjeu crucial dans un marché où l’aviation régionale ne représente que 10 % des vols totaux.

Cependant, cet accord russe intervient alors que le projet RTA-90 s’enlise depuis plusieurs années. Porté par le National Aerospace Laboratories (NAL) depuis 2017, ce jet régional indigène de 70 à 90 places, conçu comme un appareil neuf avec 70 % de composants locaux, a absorbé plus de 2 500 crores de roupies sans qu’aucun prototype ne voie le jour. Les retards sont liés à des difficultés de financement, au choix du moteur (avec Safran envisagé pour une motorisation de 14 à 18 tonnes de poussée) et aux complexités de la certification selon les normes Civil Aviation Requirements (CAR). Une revue en mars 2025 a souligné la nécessité d’une refonte, nourrissant des rumeurs de mise en pause ; en juillet, après la crise du Boeing 737 MAX, les pressions pour accélérer le RTA-90 afin de limiter les risques liés aux fournisseurs étrangers se sont intensifiées.

L’arrivée du SJ-100 dans ce contexte offre à HAL la possibilité de contourner ces écueils en s’appuyant sur une plateforme éprouvée, avec une production prévue à Nashik ou Kanpur d’ici 2028-2029. Si certains dénoncent cette démarche comme un « cheval de Troie » pour la propriété intellectuelle russe, mettant en péril la véritable autonomie technologique indienne, d’autres y voient une approche pragmatique. HAL bénéficierait notamment d’un transfert de technologies dans les domaines des composites et de l’avionique, pouvant ainsi rebaptiser le SJ-100 en « Indian Regional Jet » (IRJ) et envisager des exportations vers les pays membres du QUAD.

Sur le plan militaire, le SJ-100 suscite un intérêt croissant. Son fuselage spacieux (3,2 m de large sur 24 m de long) et son endurance en font un candidat potentiel aux projets d’AWACS ou au programme FRA. Bien que le protocole d’accord soit exclusivement civil, des voix au sein de l’IAF évoquent le potentiel dual-use, notamment pour accueillir des radars rotodomes similaires à ceux du russe Beriev A-100, capable d’une surveillance radar étendue entre 300 et 400 km, à coût bien moindre que l’A330 AWACS américain, évalué à près d’un milliard de dollars. La Royal Thai Air Force exploite déjà trois SSJ-100 dans une version VIP depuis 2018, témoignant de la flexibilité de cet appareil, renforcée par l’existence d’une variante Business Jet en Russie.

Les états-majors indiens, discrets à propos du vieillissement de la flotte Phalcon AWACS (trois appareils opérationnels depuis 2009), cherchent depuis longtemps à éviter une dépendance complète vis-à-vis des fournisseurs étrangers. Une étude interne réalisée en 2024 aurait identifié le SJ-100 comme une option viable, mettant en avant sa faible signature radar et sa capacité à opérer dans des environnements extrêmes, comme le Ladakh (-40 °C). Toutefois, plusieurs obstacles subsistent : les sanctions américaines sur UAC compliquent le financement, et l’intégration de l’avionique indienne, notamment le radar AESA Uttam, nécessitera des séries d’essais rigoureux. Aucune validation officielle n’a encore été accordée par l’IAF, mais la clause de « future collaboration » dans le MoU laisse la porte ouverte à une implication ultérieure, ce qui pourrait s’inscrire dans le cadre du RFP FRA estimé à 1 00 000 crores de roupies attendu d’ici 2026.