Le Global Combat Air Programme (GCAP), une ambitieuse initiative de développement d’un avion de chasse de sixième génération, réunit le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon autour d’un projet commun. Destiné à remplacer des flottes vieillissantes telles que l’Eurofighter Typhoon, le F-2 ou d’autres appareils d’ici les années 2030, ce programme vise à concevoir un avion furtif intégré à l’intelligence artificielle. Cependant, avec la clôture récente du consortium et la finalisation des accords de répartition des travaux, la question se pose : l’Inde a-t-elle manqué une occasion stratégique de rejoindre cette collaboration de pointe ?
Le GCAP est né de la fusion de deux initiatives distinctes. En décembre 2022, le Royaume-Uni et l’Italie ont uni leur programme Tempest au projet F-X du Japon, formant ainsi un partenariat trilatéral officialisé par un traité signé à Tokyo en décembre 2023. Ce programme vise à développer un système de systèmes combinant furtivité avancée, armes à énergie dirigée, capacités d’essaim de drones et apprentissage machine pour assister le pilote.
Le montage industriel et financier prévoit une répartition égale des coûts, estimés entre 80 et 100 milliards de livres sterling sur la durée de vie du programme. Les trois partenaires ont créé une coentreprise dont le siège rotatif garantit un équilibre dans la gestion. Les premiers vols de démonstrateurs sont prévus pour 2027, avec une mise en service opérationnelle autour de 2035. La division du travail est fixée : le Royaume-Uni dirigera le développement des moteurs grâce à l’expertise de Rolls-Royce, l’Italie prendra en charge l’avionique et les capteurs via Leonardo, et le Japon s’occupera de la cellule et des technologies de furtivité en s’appuyant sur Mitsubishi Heavy Industries. Cette organisation capitalise sur les points forts industriels de chaque pays, favorisant les transferts technologiques et la création d’emplois, avec plus de 200 000 postes concernés.
De manière cruciale, les responsables du GCAP ont clairement indiqué que le consortium est fermé à de nouveaux membres. Les gouvernements britannique, italien et japonais insistent sur la nécessité de simplifier la collaboration pour éviter les retards et surcoûts observés dans d’autres programmes multinationaux, à l’image du F-35. Un porte-parole britannique a précisé en 2025 : « Nous avons notre trio, et notre priorité est la livraison du programme. »
L’Inde, avec ses ambitions croissantes dans le domaine aérospatial et le besoin impérieux de moderniser son aviation militaire, aurait semblé un candidat naturel. L’Indian Air Force (IAF) exploite encore des MiG-21 en fin de vie, des Su-30MKI et des Rafale, et travaille depuis longtemps sur des projets natifs de chasseurs de 5e et 6e génération avec l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA). Lors de négociations en fin 2023 entre le Premier ministre britannique Rishi Sunak et le Premier ministre indien Narendra Modi, une invitation informelle a été lancée à l’Inde pour rejoindre le GCAP, dans le cadre du renforcement des liens stratégiques prévus par la Roadmap 2030. Cette offre promettait un accès à des technologies de pointe ainsi qu’un rôle de co-développement.
Cette proposition présentait plusieurs avantages pour l’Inde : accélérer ses propres efforts en matière de 6e génération, ouvrir des marchés d’exportation pour ses industriels comme HAL et DRDO, experts en composites et avionique, et s’intégrer à une chaîne d’approvisionnement occidentale, réduisant sa dépendance au matériel russe dans un contexte géopolitique complexe. Des rumeurs évoquaient une contribution possible de l’Inde dans l’intégration logicielle ou les systèmes de mission, tirant parti de son savoir-faire informatique, tout en s’ouvrant aux technologies furtives et à la fusion de capteurs.
Pourtant, cette invitation n’a jamais donné naissance à des négociations officielles. Plusieurs facteurs expliquent cet échec silencieux. Les politiques d’acquisition indiennes exigent souvent un transfert technologique et une production locale substantielle, ce qui aurait été difficile à concilier avec la structure rigide de répartition des travaux du GCAP. Par ailleurs, la position géopolitique de l’Inde, notamment sa neutralité sur le conflit russo-ukrainien et ses tensions frontalières avec la Chine, a pu susciter des réticences chez les partenaires occidentaux. Lorsque le traité trilatéral a été finalisé en 2024, la fenêtre d’opportunité s’est définitivement refermée. Les autorités britanniques, tout en restant cordiales, ont recentré leurs priorités sur le trio initial, sans proposer de nouvelles ouvertures.
Ce refus silencieux a alimenté un débat dans les milieux de la défense : l’Inde a-t-elle raté un train décisif pour entrer dans l’ère des avions de sixième génération ? D’un côté, la participation au GCAP aurait permis un accès immédiat à des technologies avancées, réduisant les risques et les coûts liés à un développement autonome. Le programme AMCA fait face à des retards et contraintes budgétaires, avec des prototypes attendus seulement au début des années 2030. S’intégrer au GCAP aurait pu accélérer la réalisation, bénéficier d’économies d’échelle et offrir un cadre de production conjointe pour l’IAF. Cela aurait également contribué à diversifier les dépendances stratégiques, loin des influences sino-russes, en cohérence avec l’architecture Quad (Inde, États-Unis, Japon, Australie).
Cependant, cette vision du « bus raté » sous-estime la stratégie indienne. Entrer dans le GCAP impliquait d’importants engagements financiers, probablement plusieurs milliards en R & D, un défi pour un budget de la défense déjà sollicité par la modernisation des frontières et la construction de sous-marins nucléaires. De plus, le partage fermé des tâches aurait probablement cantonné l’Inde à des rôles secondaires, peu compatibles avec l’exigence de souveraineté technologique du pays. L’initiative « Make in India », fortement orientée vers l’autonomie, a donné lieu à des coopérations fructueuses, notamment avec le Rafale, où des compensations industrielles ont garanti la production locale.
Par ailleurs, l’Inde poursuit ses propres développements. Le projet AMCA, en phase de conception préliminaire, intègre des caractéristiques de 6e génération telles que des soutes à armements internes et des moteurs adaptatifs, avec la participation potentielle d’acteurs privés comme Tata et L&T. Des coopérations existent aussi avec les États-Unis (moteurs GE F-414) et la France (Dassault, pour les chasseurs embarqués). Par ailleurs, les programmes spatiaux et missiles indiens, notamment BrahMos et Agni, témoignent d’une capacité d’innovation locale solide, laissant à penser que le GCAP constituait une opportunité parmi d’autres.
Les experts restent partagés. Certains, notamment à l’Observer Research Foundation, estiment que refuser le GCAP a évité un « verrouillage fournisseur » comparable aux problématiques rencontrées avec le F-35. D’autres, comme dans Jane’s Defence Weekly, regrettent la perte de synergies avec le Japon, un allié clé en Indo-Pacifique. En définitive, la question de savoir si l’Inde a raté le coche dépend du prisme : accès rapide aux technologies contre autonomie de long terme.