Le récent échange cordial entre le Premier ministre indien Narendra Modi et Vladimir Poutine souligne une fracture géopolitique que les gouvernements occidentaux ne peuvent ignorer.
Dans un message publié sur les réseaux sociaux, Modi a écrit : « J’ai eu une conversation très bonne et détaillée avec mon ami, le président Poutine. Je l’ai remercié de m’avoir informé des derniers développements en Ukraine. Nous avons également passé en revue les avancées de notre agenda bilatéral et réaffirmé notre engagement à approfondir davantage le partenariat stratégique spécial et privilégié entre l’Inde et la Russie. J’ai hâte d’accueillir le président Poutine en Inde plus tard cette année. »
Ce message intervient un peu plus d’un an après l’une des frappes russes les plus condamnées au cours du conflit : en juillet 2024, un missile a touché l’hôpital pour enfants Okhmatdyt à Kiev. Les autorités ukrainiennes ont rapporté que des dizaines de personnes avaient été blessées, dont de jeunes patients en traitement contre le cancer.
Des enquêteurs indépendants, des analystes en sources ouvertes et plusieurs gouvernements occidentaux ont conclu que les dégâts étaient causés par un missile russe. Le Kremlin continue de nier avoir ciblé des civils, pourtant ses forces ont frappé des établissements médicaux, des écoles et des zones résidentielles à de nombreuses reprises depuis le début de la guerre.
Pour Londres, Bruxelles et Washington, le message de Modi représente un soutien public à un dirigeant dont l’armée est accusée de crimes de guerre. Cette posture remet en cause l’efficacité de la stratégie occidentale visant à isoler la Russie sur le plan diplomatique et économique. L’approche de l’Inde depuis 2022 est restée constante : elle a fortement augmenté ses achats de pétrole russe à prix réduit, sécurisé ses approvisionnements énergétiques dans un contexte de volatilité mondiale, et maintenu ses liens en matière de défense avec Moscou. Le matériel d’origine russe constitue une part importante de l’arsenal indien, des avions de combat aux systèmes de défense aérienne.
Affirmer ce partenariat à ce stade envoie un signal clair à Moscou, montrant que la Russie conserve des alliés influents prêts à coopérer publiquement malgré la guerre en cours. Pour l’Inde, le choix s’appuie sans doute sur un pragmatisme marqué : la sécurité énergétique, la diversification des sources d’armement et la préservation de son autonomie stratégique semblent primer sur les attentes occidentales d’alignement sur les sanctions ou de condamnations publiques.
Dans une grande partie du Sud global, le conflit ukrainien n’est pas perçu comme une attaque contre l’ordre fondé sur des règles ou la sécurité européenne. Il est vu davantage comme une guerre lointaine, aux origines complexes, dont les coûts se mesurent surtout en termes de prix de l’énergie et de perturbations des échanges commerciaux. Cette perspective permet à des dirigeants comme Modi de maintenir ou de renforcer leurs liens avec la Russie sans subir de répercussions politiques majeures sur le plan intérieur.
En revanche, au Royaume-Uni et dans une large partie de l’Europe, les perceptions sont nettement plus sensibles. Le fait d’accueillir Poutine à New Delhi, malgré les frappes ayant détruit un hôpital pour enfants et déplacé des familles ukrainiennes, peut être interprété comme une forme d’acceptation tacite des méthodes russes.