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Solar Defence & Aerospace Ltd (SDAL), filiale de Solar Industries India Ltd, a conclu le 30 novembre 2025 un accord de partenariat avec le CSIR-National Aerospace Laboratories (CSIR-NAL) pour concevoir, développer et produire un drone suicide indigène de classe 150 kg. Ce véhicule aérien sans pilote (UAV) de munition en vol stationnaire (Loitering Munition – LM) constitue la première collaboration du CSIR-NAL avec un acteur du secteur privé dans le domaine des drones à longue portée, visant un système de haute performance adapté aux besoins des forces armées indiennes, avec une autonomie espérée de 900 kilomètres.

Le LM-UAV sera équipé d’un moteur rotatif Wankel développé en interne par le CSIR-NAL, soulignant l’objectif d’autonomie technologique en matière de propulsion. SDAL prendra en charge l’intégration, les essais et la montée en production, s’appuyant sur son savoir-faire en matériaux composites aérospatiaux et en munitions, depuis ses installations de Nagpur. Ce projet s’inscrit dans l’initiative gouvernementale Atmanirbhar Bharat (Inde autosuffisante), visant à livrer un drone-suicide de précision économique destiné à la suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD) et aux frappes à haute valeur temporelle, avec un transfert complet de technologie pour permettre une fabrication en série d’ici trois ans.

Les premiers croquis conceptuels dévoilés décrivent une configuration à aile delta avec une hélice propulsive arrière, reprenant l’efficacité aérodynamique des modèles internationaux de munitions en vol stationnaire. Des comparaisons ont été faites avec le Shahed-136 iranien, drone kamikaze d’entrée de gamme largement déployé dans les guerres asymétriques. Toutefois, les responsables du CSIR-NAL ont souligné le caractère original de la plateforme, basée sur une modélisation aérodynamique propriétaire et une avionique indigène, sans imitation directe. Le drone de 150 kg se situe entre les drones tactiques légers et les croiseurs aériens plus lourds, avec une charge utile explosive de 45 à 50 kg et une endurance de plus de six heures, optimisée pour patrouiller au-dessus des zones contestées avant une phase terminale d’attaque en piqué.

Cette initiative locale intervient dans un contexte où les conceptions de munitions en vol stationnaire présentent des convergences remontant à près de quarante ans, avec notamment le Drohne Anti-Radar (DAR) allemand des années 1980. Créé par Dornier GmbH, le DAR fut le premier drone anti-radar opérationnel mondial. Pesant 110 kg au décollage et 142,5 kg en configuration de combat, il mesurait 2,3 mètres de long pour une envergure de 2 mètres. Propulsé par une hélice de 67 cm entraînée par un moteur deux cylindres deux temps Fichtel & Sachs SF2-360, il atteignait 250 km/h à 3 000 mètres d’altitude pour une portée de 600 km sur 3 heures. Doté d’un guidage GPS-Navstar et d’un chercheur passif large bande, il embarquait 18 kg de carburant et une charge à fragmentation pour des missions de neutralisation de radars, posant ainsi les bases des systèmes autonomes de SEAD jetables.

Le Shahed-136 iranien, opérationnel depuis 2019, renforce cet héritage à plus grande échelle : poids maximal au décollage de 240 kg, longueur de 3,5 mètres et envergure de 2,5 mètres. Propulsé par un moteur MADO MD-550 à quatre cylindres, largement reconnu comme une copie inversée du Limbach L550E allemand, il atteint 185 km/h avec une portée de 2 500 km en essaims. Sa configuration aile delta avec moteur propulseur arrière, son guidage GPS/INS et son ogive de 50 kg en font un élément clé des frappes iraniennes de 2024 contre Israël ainsi que de la version russe Geran-2 utilisée massivement en Ukraine, où plus de 4 000 exemplaires ont été utilisés depuis 2022. Son coût abordable, inférieur à 20 000 dollars l’unité, est dû à une construction en fibre de verre et des composants commerciaux standards, influençant ainsi les proliférations à l’échelle mondiale.

La riposte israélienne s’est matérialisée dès les années 1990 avec le IAI Harpy, dérivé du modèle américain Kentron ARD-10. Pesant 135 kg, il mesure 2,1 mètres d’envergure pour 2,7 mètres de long et est propulsé par un moteur Wankel UEL AR731 lui offrant une vitesse de 185 km/h et une autonomie de 6 heures sur 200 km. Équipé d’un ogive HP de 32 kg et d’un chercheur radar passif, il effectue un guidage autonome sur les émissions ennemies, avec une efficacité démontrée lors du conflit du Haut-Karabakh en 2020, où l’Azerbaïdjan a neutralisé des batteries S-300 arméniennes grâce à lui. Son successeur, le Harop, ajoute des capteurs électro-optiques permettant un contrôle en temps réel par opérateur. Doté d’une envergure de 3 mètres et d’une longueur de 2,5 mètres, il conserve des performances similaires. L’Inde a acquis ces deux drones en 2009-2010, les déployant de manière décisive lors de l’opération Sindoor le 7 mai 2025 pour démanteler des réseaux radar pakistanais et des camps terroristes dans la province du Pendjab, avec au moins 15 interceptions confirmées par satellite.

Le dernier venu américain, le Low-Cost Uncrewed Combat Attack System (LUCAS) ou FLM-136, présenté en juillet 2025 par Spektreworks, s’inscrit également dans cette lignée. Classé UAV de groupe 3, LUCAS reprend la silhouette delta du Shahed-136 avec des extrémités d’aile droites et un nez arrondi, mais à moitié moins lourd (environ 120 kg) avec une charge utile de 600 kg et une altitude opérationnelle de 5 500 mètres. Propulsé par un moteur hybride électrique pour une portée de 500 km, il embarque une autonomie d’intelligence artificielle et des ogives modulaires pour des missions SEAD ou cinétiques. Issu de l’initiative Replicator du Pentagone visant à contrer les essaims de drones, LUCAS combine rôle de combat et plateforme de formation, avec des commandes initiales de 1 000 unités à 15 000 dollars pièce. Ses détracteurs soulignent une inspiration assumée du Shahed pour émuler la menace, reprenant ainsi le cycle d’influences démarré par le DAR et reformulé par itérations successives.

Cette homogénéité remarquable des plateformes — hélices propulsives pour un centre de gravité en arrière, ailes delta pour la stabilité à basse vitesse, composites légers pour la réduction des coûts — résulte de contraintes physiques communes plus que d’une simple copie. Les plans déclassifiés du DAR, exportés aux alliés dans les années 1980, ont alimenté les programmes iraniens via des circuits parallèles, tandis que le Harpy israélien s’appuie sur des technologies anti-radar américaines héritées de la Guerre Froide. La prolifération du Shahed via la Russie a, elle, inspiré à son tour des contre-mesures américaines comme LUCAS ainsi que des répliques privées telles que le MQM-172 Arrowhead de Griffon Aerospace.

Le LM-UAV développé conjointement par SDAL et CSIR-NAL intervient comme une réponse souveraine à cet écosystème, combinant formes éprouvées et innovations locales telles qu’une endurance accrue par énergie solaire et un chiffrement résistant au calcul quantique. En évitant la dépendance aux technologies étrangères — à la différence des munitions Harop employées lors de l’opération Sindoor — ce projet prévoit une production évolutive à 200 unités annuelles, renforçant ainsi la panoplie indienne de drones pour des opérations multidomaines dans la région indo-pacifique. Dans un contexte de conflits mondiaux mettant en lumière l’asymétrie des munitions en vol stationnaire, ce drone de 150 kg perpétue l’héritage durable du DAR : un concept inventé dans les années 1980, affiné à travers les continents et désormais maîtrisé en propre pour une nouvelle ère de l’attrition aérienne.