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Le célèbre analyste de défense Ranesh Rajan appelle l’Inde à prioriser le financement d’un bombardier furtif piloté d’environ 50 tonnes, dérivé du drone de combat Ghatak, avant d’envisager l’acquisition du bombardier stratégique russe Tu-160M. Selon lui, cette plateforme indigène, axée sur la furtivité, offrirait des avantages opérationnels supérieurs pour les missions en profondeur, notamment pour des frappes au cœur des défenses ennemies.

Le Tu-160M, surnommé « Cygne blanc », est le bombardier stratégique supersonique le plus lourd et rapide au monde, capable d’emporter un important arsenal de missiles de croisière longue portée. Proposé à l’Inde par la Russie, partenaire historique, il vise à renforcer les capacités de frappe longue distance de l’Armée de l’air indienne (IAF). Cependant, Rajan souligne plusieurs limites majeures qui rendent ce choix peu adapté face à l’évolution rapide des menaces régionales.

Avec ses quelque 200 tonnes, le Tu-160M se distingue par sa taille imposante et une forte signature radar, le rendant vulnérable aux systèmes de défense modernes tels que le S-400 chinois ou les radars sophistiqués auxquels le Pakistan pourrait avoir accès. « Du fait de sa masse énorme, le Tu-160M est facilement détectable à plusieurs kilomètres », insiste Rajan. Les réseaux radar intégrés à longue portée pourraient ainsi neutraliser l’efficacité du bombardier dans un espace aérien contesté. Par ailleurs, s’appuyer sur une plateforme étrangère expose à des risques de rupture dans la chaîne d’approvisionnement et limite l’autonomie technologique, domaine dans lequel l’Inde cherche à progresser via son programme “Aatmanirbhar Bharat” (Inde autonome).

Le drone de combat Ghatak, conçu par le DRDO (Defence Research and Development Organisation) et l’ADE (Aeronautical Development Establishment), est un appareil furtif de 13 tonnes destiné aux frappes en profondeur, à la suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD) ainsi qu’aux missions de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR). Sa configuration en aile volante, ses matériaux absorbants radar, ainsi que sa faible signature radar, optimisent ses capacités pour opérer discrètement dans des environnements hautement hostiles. Son compartiment interne peut emporter 1,5 tonne de munitions de précision, comme le missile de croisière BrahMos-NG, et il est propulsé par une version à sec du moteur Kaveri, favorisant une meilleure efficacité énergétique et une signature infrarouge réduite.

Rajan propose d’amplifier le concept éprouvé du Ghatak en développant un bombardier furtif piloté d’environ 50 tonnes. Il s’agirait d’un appareil rivalisant avec des plateformes avancées telles que le B-2 Spirit ou le B-21 Raider américains. « La forme en aile volante du Ghatak confère une furtivité naturelle, offrant un profil radar minimal, idéal pour des opérations en territoire ennemi », explique-t-il. En adaptant ce design à un avion piloté, l’Inde pourrait obtenir un bombardier stratégique capable de pénétrer des réseaux de défense denses, d’emporter des charges lourdes et de rentrer en toute sécurité — des performances inaccessibles au Tu-160M, compte tenu de sa détectabilité accrue.

Avantages techniques et stratégiques

Un bombardier furtif piloté de 50 tonnes fondé sur la conception Ghatak offrirait plusieurs bénéfices :

  • Furtivité et survie : La configuration en aile volante, associée à des composites avancés et des revêtements absorbants radar, réduirait significativement la section radar, permettant à l’appareil d’éviter la détection et d’évoluer discrètement dans des zones contestées.
  • Charge utile et autonomie : Rajan imagine une motorisation quadriturbine avec quatre moteurs développant environ 130 kN de poussée chacun, potentiellement dérivés des moteurs du programme AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft). Cette configuration permettrait de transporter une charge importante de munitions précises, incluant missiles BrahMos-NG, missiles balistiques Agni-1P ou bombes à guidage laser, sur de longues distances.
  • Collaboration homme-drone (MUM-T) : Le bombardier pourrait être intégré avec les UCAV Ghatak pour des missions coordonnées, où les drones non pilotés serviraient d’éclaireurs, d’éléments d’attaque ou de leurres, renforçant la protection du bombardier piloté.
  • Technologie indigène : En s’appuyant sur les avancées des programmes Ghatak et AMCA — notamment dans les matériaux furtifs, l’avionique et la propulsion — l’Inde garantirait la propriété intellectuelle complète et une chaîne d’approvisionnement nationale, assurant son autonomie stratégique.

Le développement d’un bombardier piloté de cette nature constitue cependant un défi majeur. Rajan évoque un coût estimé à plus de 15 000 crores de roupies (environ 1,8 milliard d’euros) et la nécessité d’un écosystème robuste pour la motorisation, les composites avancés et les systèmes avioniques. Les retards et difficultés rencontrés avec le moteur Kaveri illustrent l’impératif d’accélérer la maturation des technologies de moteurs à forte poussée. Selon lui, des moteurs comparables au GE F414, ou une version modifiée du Kaveri, éventuellement développée en coopération internationale, pourraient répondre aux exigences du bombardier.

Le projet nécessiterait aussi des progrès dans la gestion des commandes de vol, car la forme en aile volante est moins stable sans empennages traditionnels, exigeant des logiciels et systèmes informatiques sophistiqués. Néanmoins, le succès du démonstrateur Stealth Wing Flying Testbed (SWiFT) en 2022, prototype réduit du Ghatak, témoigne des compétences croissantes de l’Inde dans ce domaine.

Le financement demeure un obstacle majeur. Le programme Ghatak connait déjà des retards liés à l’absence d’autorisation formelle du Cabinet Committee on Security (CCS), avec une induction prévue pour la fin des années 2030. Rajan presse New Delhi d’accélérer cette priorité, alertant sur le risque d’accroissement du retard technologique face à des concurrents comme la Chine, qui développe des drones furtifs tels que le GJ-11 Sharp Sword.

Un bombardier furtif piloté de 50 tonnes transformerait la posture stratégique indienne, offrant une capacité crédible de frappe à longue portée pour dissuader les menaces régionales de la Chine et du Pakistan. Contrairement au Tu-160M, plus adapté à une guerre ouverte contre des adversaires moins sophistiqués, le bombardier dérivé du Ghatak excellerait dans les missions secrètes, à haut risque, ciblant par exemple les centres de commandement ennemis, les bases aériennes ou les sites de lancement de missiles en territoire hostile. Sa furtivité permettrait de percer les réseaux avancés de défense aérienne, un atout essentiel face au déploiement des S-400 chinois le long de la Ligne de Contrôle Réel (LAC).