Un accord historique entre Moscou et New Delhi marque une avancée majeure pour l’industrie aéronautique indienne, avec le transfert de technologie du moteur Izdeliye 177S destiné au chasseur de cinquième génération Su-57E. Ce partenariat renforcé traduit la quête de souveraineté aérospatiale et d’autosuffisance technologique de l’Inde dans le domaine des moteurs de combat avancés.
Conclu juste après la visite d’État du président russe Vladimir Poutine à New Delhi, cet accord autorise la production en série du moteur 177S au sein de la division Koraput de Hindustan Aeronautics Limited (HAL) dans l’État d’Odisha. Ce succès place l’Inde parmi les rares pays capables d’assembler industriellement un turbofan de cinquième génération sans dépendance étrangère, un groupe jusqu’alors réservé aux États-Unis, à la Russie et à la Chine.
Pour New Delhi, cette réussite modifie profondément son équilibre stratégique face à la montée en puissance aérienne chinoise, l’évolution des menaces le long de la Ligne de Contrôle Réelle (la frontière entre l’Inde et la Chine), ainsi que les défis sécuritaires persistants à ses frontières nord-est et occidentale. La capacité à produire localement un moteur aussi avancé offre à l’Inde une autonomie opérationnelle sans précédent, tout en minimisant l’impact des perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales.
L’Izdeliye 177S s’inscrit comme une pièce maîtresse de la lignée des propulseurs russes, établissant un lien entre la famille éprouvée AL-41F1S et le futur Izdeliye 30, actuellement en développement pour les variantes à venir du Su-57. La fabrication indienne de ce moteur représente une première historique, donnant aux ingénieurs locaux un accès souverain à une technologie aérospatiale hautement protégée.
Le plan de transfert de technologie (ToT) prévoit une montée progressive de la part locale des composants, passant d’environ 54 % lors des premières années à plus de 80 % dans une décennie. Cette progression renforcera la robustesse des chaînes d’approvisionnement de la Force aérienne indienne (IAF) face aux sanctions, contrôles d’exportation et pressions politiques internationales, dans un contexte global où l’industrie manufacturière est de plus en plus soumise à des enjeux géopolitiques.
La division Koraput de HAL, jusqu’ici connue pour la production sous licence du moteur AL-31FP dans le cadre des Sukhoi, va subir une transformation majeure. Ce programme moteur doit métamorphoser le site en un centre d’excellence pour les technologies avancées telles que la métallurgie des hautes températures, la fabrication de pales monocristallines, l’intégration numérique FADEC (Full Authority Digital Engine Control) et les revêtements céramiques thermiques au plasma.
La production industrielle est attendue entre 2029 et 2030, après un investissement d’environ 336 millions de dollars destiné à moderniser les infrastructures. Malgré la complexité technique, cette somme reste raisonnable au regard des avantages stratégiques qu’elle confère, tant pour l’acquisition du Su-57E que pour le programme indien de chasseurs de nouvelle génération AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft).
Sur le plan géopolitique, cet accord témoigne d’un changement profond dans l’approche russe. Moscou, autrefois prudent, s’engage désormais à libérer des technologies sensibles qui lui avaient été refusées lors du précédent partenariat FGFA annulé à la fin des années 2000, où l’Inde s’était retirée après avoir investi 295 millions de dollars, frustrée par le refus russe de partager des savoir-faire critiques, notamment en métallurgie et logiciels stratégiques.
Les sanctions occidentales et les contraintes sur les chaînes logistiques ont modifié la donne, faisant de l’Inde un partenaire industriel autonome et fiable, incontournable pour la pérennité des exportations russes dans la défense. Le Su-57E motorisé par le 177S sera la vitrine de cette nouvelle coopération, conçue pour renforcer durablement les liens stratégiques entre Moscou et New Delhi.
Cette fois, l’Inde « maîtrise tout le processus, sans zones d’ombre », notamment en ce qui concerne la fabrication des pales, les logiciels FADEC et les données matériaux, rarement divulgués aux partenaires étrangers. Contrairement aux accords antérieurs, le dossier technique transmis est complet et comprend plans de production, pièces coulées, revêtements, systèmes hydromécaniques, protocoles de tests et gestion complète du cycle de vie.
Cette importante transfusion technologique alimente directement le programme AMCA, où la propulsion représentait jusqu’à présent un obstacle majeur. Des audits conjoints débuteront dès 2026, suivis par l’intégration de prototypes en 2028, avant une montée en cadence industrielle prévue pour 2029.
Comme lors des étapes précédentes avec l’AL-31FP, les premières phases de production seront supervisées par des spécialistes russes avant de passer sous contrôle total des équipes de HAL, garantissant une autonomie complète.
Le moteur 177S offre des performances tactiques et opérationnelles notables avec une poussée d’environ 14 500 kg en postcombustion et 9 000 kg en mode sec. Cette puissance permet une vitesse de supercroisière proche de Mach 1,6, améliorant tant la survie en mission que la consommation de carburant lors de frappes longue portée.
Ses tuyères à poussée vectorielle tridimensionnelle confèrent une maniabilité exceptionnelle au-delà du verrouillage radar, réduisant l’écart face au chasseur chinois J-20 en combat aérien et optimisant l’évasion dans des environnements saturés en missiles.
Avec une durée de vie estimée à 6 000 heures et des intervalles de maintenance jusqu’à 1 500 heures, le 177S promet une disponibilité largement supérieure aux générations précédentes.
Le moteur pourra également remplacer rapidement la flotte actuelle de moteurs AL-31FP équipant les Su-30MKI indiens, offrant une augmentation de poussée de 15 à 18 % et une réduction des coûts d’exploitation. Il représente une avancée décisive pour le programme de modernisation des “Super Sukhoi”, autorisant l’intégration d’avionique locale, de radars AESA, de suites de guerre électronique ainsi que de missiles longue portée.
L’intégration des armes incluse dans le ToT comprend des missiles air-air BVR Astra, le missile supersonique BrahMos-NG ainsi que des charges antiradiation, ce qui étoffe considérablement les profils de mission et les perspectives d’exportation des Sukhoï modernisés.
La production nationale de ce moteur de cinquième génération reconfigure la position de l’Inde au sein de l’industrie mondiale de défense. Sur le plan opérationnel, l’IAF pourra engager d’ici une décennie entre 80 et 100 Su-57E, tout en modernisant sa flotte de Su-30MKI, renforçant ainsi la dissuasion dans la région de l’Himalaya et les espaces maritimes stratégiques.
Sur le plan géopolitique, ce transfert technologique confère à l’Inde une autonomie stratégique accrue, lui permettant d’équilibrer ses relations avec la Russie, les fournisseurs occidentaux et d’autres partenaires émergents, tout en minimisant les vulnérabilités face aux sanctions et restrictions commerciales.
Enfin, ce nouveau rôle pourrait ouvrir la voie à l’Inde comme centre régional d’entretien et maintenance des moteurs russes pour des forces aériennes alliées en Asie du Sud-Est, Afrique et Moyen-Orient.
Au-delà des aspects techniques et stratégiques, cette entrée dans le cercle très fermé des nations capables de produire un moteur de chasse de cinquième génération marque pour l’Inde une transformation psychologique et industrielle décisive. Sortant d’une dépendance historique aux moteurs étrangers, que ce soit soviétiques ou occidentaux, l’Inde passe désormais du statut d’importateur à celui de constructeur souverain, redéfinissant ainsi l’avenir de son industrie aérospatiale.
Avec les premières unités de l’Izdeliye 177S sorties de la chaîne de Koraput d’ici la fin de la décennie, l’Inde gagnera non seulement un système de propulsion performant, mais surtout la maîtrise d’une technologie complexe, coûteuse et stratégiquement vitale pour le combat aérien moderne, une capacité qui influencera sa posture aérienne pour plusieurs générations.
Parth Satam