Dans un renforcement discret mais conséquent de leurs relations bilatérales, l’Inde va accompagner l’Arménie dans la modernisation des capacités techniques de collecte du renseignement de son tout nouveau Service de renseignement extérieur (SRE), en mettant un accent particulier sur le renseignement d’origine électromagnétique (SIGINT). Selon les médias arméniens, cette coopération marque un approfondissement des partenariats en matière de sécurité entre les deux pays, Yerevan cherchant à réajuster son appareil de renseignement face à l’évolution des alliances régionales et aux menaces persistantes venant d’Azerbaïdjan et de Turquie. Cette initiative s’inscrit dans un contexte d’éloignement progressif de l’Arménie vis-à-vis de sa dépendance traditionnelle à la Russie, qui se tourne vers New Delhi pour bénéficier d’une expertise avancée en matière de surveillance électronique et de cyber renseignement.
Cette annonce, rapportée initialement par des médias locaux et relayée dans des forums internationaux de défense, souligne l’empreinte croissante de l’Inde dans le Caucase. Alors que Yerevan revoit en profondeur son infrastructure de sécurité à la suite du conflit du Haut-Karabakh en 2020, le savoir-faire technologique indien pourrait s’avérer déterminant pour améliorer les capacités arméniennes à intercepter les communications, surveiller les activités de drones et contrer les menaces hybrides — domaines jusqu’ici largement dominés par l’influence de Moscou.
Le Service de renseignement extérieur arménien, créé en octobre 2023, constitue un tournant audacieux par rapport au Service national de sécurité (SNS) d’époque soviétique, associé à un contrôle russe étroit. Ce SRE, agence civile placée sous autorité du Premier ministre, est né d’une nécessité impérieuse : les liens fragilisés avec le Kremlin, exacerbés par la perception d’inaction de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) lors de l’offensive azérie de 2022, ont entamé la confiance dans les structures héritées. Basé à Yerevan, il affiche comme priorité la « résilience face à la guerre hybride », selon son premier rapport annuel 2025 dédié aux risques extérieurs.
Ce renouvellement ne s’est pas opéré en vase clos. Avec l’aide d’alliés occidentaux comme la CIA et le MI6, l’Arménie voulait rompre avec l’ombre du KGB pour mieux répondre aux défis contemporains : intrusions cyber, infiltration d’agents étrangers, renseignements tactiques en temps réel. Pourtant, certaines lacunes techniques subsistaient, notamment dans le domaine du SIGINT — interception des signaux radio, satellites et numériques — ce qui laissait le pays vulnérable dans une ère dominée par les essaims de drones et la guerre électronique. C’est ici que l’Inde intervient, avec sa Research and Analysis Wing (R&AW) et sa National Technical Research Organisation (NTRO), qui offrent des plateformes de SIGINT de classe mondiale, aguerries face aux menaces pakistanaises et chinoises.
Les médias arméniens rapportent que les premiers échanges, probablement lors de la visite du ministre indien des Affaires étrangères S. Jaishankar à Yerevan en octobre 2025, ont ouvert la voie à cette modernisation. L’Inde fournira des formations, des logiciels, et peut-être des prototypes matériels, notamment des postes mobiles de SIGINT comparables au système Ground-Based Mobile Electronic Intelligence System (GBMES) récemment acquis par l’armée indienne. Ce soutien s’inscrit dans la stratégie plus large de diversification de Yerevan : l’Arménie a déjà signé des contrats pour les systèmes de défense aérienne Akash-1S indiens et les roquettes Pinaka, avec des négociations en cours pour la modernisation de ses chasseurs Su-30 et l’acquisition de missiles Astra.
L’engagement indien n’est pas uniquement motivé par l’altruisme, mais s’inscrit dans une logique de realpolitik. Le Caucase, longtemps considéré comme le pré carré russe, est désormais un échiquier géopolitique où New Delhi contrebalance l’axe turco-pakistanais. Le soutien par drone de la Turquie à l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh rappelle la dynamique observée au Cachemire, poussant l’Inde à percevoir l’Arménie comme un contrepoids naturel. Comme l’analyse l’Observer Research Foundation (ORF) : « Les changements géopolitiques régionaux ont conduit le gouvernement arménien à réviser son appareil de renseignement… nécessitant une coopération avec des partenaires comme l’Inde. »
Pour l’Arménie, les offres indiennes comblent un vide. Depuis 2020, Yerevan a gelé sa participation à l’OTSC et accru sa coopération aux exercices de l’OTAN, mais les mises à niveau techniques réclament des sources fiables et non-alignées. La NTRO indienne, spécialiste du SIGINT et de la cybercriminalistique, propose un avantage discret : pas de contreparties liées à des bases militaires comme avec la Russie, ainsi qu’une expertise parfaitement adaptée au terrain montagneux arménien. Les livrables potentiels pourraient inclure des brouilleurs de communications chiffrées, des analyseurs de signaux basés sur l’intelligence artificielle, ainsi que des exercices conjoints simulant les incursions des drones turcs Bayraktar — des capacités cruciales alors qu’Arménie cherche à stabiliser ses relations avec Bakou tout en se prémunissant contre les risques de revanche.
Il ne s’agit pas d’une première collaboration dans le domaine du renseignement. Un rapport de l’ORF d’octobre 2024 évoquait un « partenariat sécuritaire Inde-Arménie pour la décennie », mettant en avant une liaison sur la question des mercenaires pakistanais dans la région et le transfert de technologies dans les semi-conducteurs pour des matériels sécurisés. En février 2025, l’Atlantic Council soulignait des liens de défense « motivés par un besoin commun d’alliances stratégiques », avec l’Inde devenant le principal fournisseur d’armement de Yerevan en 2024.
Ce renforcement du SIGINT pourrait transformer le SRE arménien d’une structure naissante en un acteur agile, capable d’interceptions en temps réel sur ses 1 000 km de frontières. Dans un théâtre où les munitions israéliennes Harop à capacité de vol stationnaire d’Azerbaïdjan imposent le rythme, une meilleure audition électronique signifie des alertes précoces et la perturbation des chaînes de commandement adverses. Pour l’Inde, il s’agit d’un multiplicateur d’efficacité à faible coût : soutenir un partenaire partageant la même vision dissuade les aventurismes sans impliquer directement New Delhi, tout en ouvrant la porte à des innovations technologiques arméniennes — comme les optiques désormais intégrées sur les fusils indiens.
Cependant, certains risques subsistent. La Russie, alliée historique de l’Arménie, voit cette initiative comme un empiètement, avec des rapports récents d’Intelligence Online décrivant les efforts de Moscou pour renouer avec le SNS dans le cadre des pourparlers de paix sur le Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan pourrait également réagir en intensifiant sa rhétorique sur l’« ingérence indienne », ce qui pourrait renforcer le soutien turc. En Arménie même, des voix critiques dénoncent un « affaiblissement structurel » du SRE, redoutant une dépendance excessive à des partenaires étrangers.
Alors que le Premier ministre Nikol Pashinyan manœuvre habilement dans cet équilibre précaire, le rôle de l’Inde illustre une nouvelle orientation géopolitique eurasiatique : des sommets du Quad aux accords dans le Caucase, New Delhi tisse une toile de renseignement privilégiant la résilience plutôt que la domination. Dans l’ombre du mont Ararat, cette modernisation dépasse la simple dimension technologique : c’est un véritable bouclier pour une nation en pleine réécriture de sa stratégie sécuritaire. Comme l’a résumé un analyste yérénovien : « De Bollywood à l’analyse du renseignement : l’Inde est l’allié que nous ne pensions pas nécessaire. » Les signaux sont nets ; l’écoute a commencé.