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Dans une avancée majeure renforçant la domination maritime de l’Inde dans l’océan Indien, New Delhi a obtenu l’accord de l’île Maurice pour installer une station de suivi satellitaire dans l’archipel des Chagos, à quelques miles seulement de la base militaire stratégique américano-britannique de Diego Garcia. Ce projet, révélé par plusieurs médias indiens, combine la surveillance des satellites et le recueil de renseignements, illustrant le rôle grandissant de l’Inde en tant que fournisseur clé de sécurité dans une zone marquée par la rivalité entre grandes puissances.

Ce partenariat a été scellé lors de la visite de huit jours à New Delhi du Premier ministre mauricien Navinchandra Ramgoolam en septembre, peu après la cession officielle de la souveraineté des Chagos à l’île Maurice par le Royaume-Uni le 25 mai 2025, bien que cette ratification soit encore en attente. Dans ce cadre, les États-Unis conservent l’accès à Diego Garcia via un accord de location renouvelée, une fois que le Royaume-Uni mettra fin à son administration du Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT). Pour l’Inde, ce dispositif ouvre un accès stratégique sans précédent dans une zone essentielle pour ses opérations indo-pacifiques.

Le site précis pour la station satellitaire reste encore à définir, mais tout indique qu’il sera proche de Diego Garcia, pivot des opérations américano-britanniques depuis la Guerre du Golfe jusqu’aux campagnes en Afghanistan et en Irak. Cet équipement aura une double fonction : suivre les satellites en orbite et collecter des renseignements d’origine électromagnétique (SIGINT), s’inscrivant dans la continuité de l’installation déjà en place sur l’atoll mauricien d’Agaléga, où l’Inde a renforcé son influence avec des infrastructures malgré des dénégations officielles.

« Ce n’est pas simplement de la télémétrie ; il s’agit d’une conscience persistante du domaine dans un théâtre maritime contesté », explique un expert en défense de l’Observer Research Foundation (ORF). La logistique pour approvisionner cette base éloignée impliquera probablement des rotations navales indiennes, mais le bénéfice stratégique est évident : un renseignement en temps réel sur les incursions navales chinoises et les déplacements de sous-marins dans le centre de l’océan Indien.

Lors du sommet de septembre, le Premier ministre Narendra Modi a réaffirmé la position indienne en faveur de la décolonisation, déclarant « L’Inde a toujours soutenu la décolonisation des Chagos… L’Inde et Maurice sont deux nations, mais nos rêves et notre destin sont un. » Cette déclaration, conjuguée à la forte dépendance de Maurice vis-à-vis de l’Inde comme moteur de son hub financier offshore, a facilité la conclusion de cet accord.

Au-delà de la surveillance, le protocole d’accord autorise également la marine indienne à effectuer des relevés hydrographiques dans les eaux des Chagos, anciennement une zone marine protégée (ZMP) sous le BIOT. Ces levés bathymétriques sont nécessaires pour assurer la sécurité de la navigation et, surtout, pour le déploiement de la triade nucléaire indienne dans la région.

Les sous-marins lanceurs d’engins nucléaires de la classe Arihant de la marine indienne – INS Arihant (S2), INS Arighaat (S3), INS Aridhaman (S4), ainsi qu’un quatrième appareil lancé en 2024 – bénéficieront grandement de cette possibilité. Opérer dans les eaux profondes des Chagos étendrait la capacité de second frappe de l’Inde, renforçant la dissuasion depuis la mer d’Arabie jusqu’à la baie du Bengale. Un officier naval à la retraite souligne : « Ces relevés sont indispensables pour les patrouilles de SNLE ; ils garantissent des transits furtifs sans risque d’échouement dans des zones peu cartographiées. »

Le mémorandum d’entente prévoit la réalisation conjointe de levés hydrographiques, l’élaboration de cartes et le partage de données sur une période de cinq ans, renforçant ainsi la gestion par Maurice de sa vaste zone économique exclusive (ZEE) atteignant 2,3 millions de km².

Ce partenariat multifacette s’accompagne d’un investissement de 680 millions de dollars d’aide indienne, qualifié par Modi de « investissement dans notre avenir commun ». Destiné à des projets d’infrastructures comme la rénovation du port de Port-Louis et la construction d’une tour de contrôle aérien à l’aéroport international mauricien, une partie importante de ces fonds est dédiée à la zone marine protégée des Chagos — une transformation paradoxale de cette aire vierge et interdite en actif stratégique contrôlé.

Les modestes moyens des garde-côtes mauriciens, composés de moins d’une dizaine de patrouilleurs, seront renforcés. L’Inde prévoit de rénover un navire pour les missions de surveillance dans les Chagos et de former le personnel mauricien, augmentant la conscience partagée du domaine maritime. « Maurice a désormais beaucoup plus de responsabilités… L’Inde est un partenaire privilégié », a insisté Vikram Misri, secrétaire aux Affaires étrangères indiennes.

Symboliquement, Port-Louis ambitionne de déployer un navire indien pour la première cérémonie de prise de possession aux Chagos, y compris à Diego Garcia. « Nous avons préféré un navire indien car, symboliquement, c’était plus significatif », a ironisé Ramgoolam, refusant une offre britannique.