Dans une démarche ambitieuse pour moderniser ses capacités de frappe aérienne, l’Inde accélère le développement d’un bombardier furtif sans pilote indigène. L’Armée de l’air indienne (IAF) et l’armée terrestre manifestent un vif intérêt pour une version supersonique capable d’emporter une charge interne de 4 tonnes. Ce projet, porté par le programme Ghatak de la Defence Research and Development Organisation (DRDO) dédié aux véhicules aériens de combat sans pilote (UCAV), marque une transition vers des plateformes autonomes et discrètes, aptes à pénétrer en profondeur le territoire ennemi sans être détectées. Face à l’intensification des menaces régionales, notamment celles émanant de la Chine et du Pakistan, cette initiative traduit la volonté indienne d’indépendance stratégique dans le cadre du programme Atmanirbhar Bharat.
Initialement baptisé Autonomous Unmanned Research Aircraft (AURA) en 2009, le Ghatak UCAV est devenu un élément central de la stratégie indienne en matière d’aviation sans pilote. Aussi appelé parfois Remotely Piloted Strike Aircraft (RPSA), ce projet de 13 tonnes en configuration « aile volante » promet de révolutionner les missions de frappe, de reconnaissance et de suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD). Avec des récentes approbations pour le développement de prototypes à plus grande échelle et l’intégration de technologies avancées, le programme tend vers une entrée en service prévue au début des années 2030.
Conçu autour d’un UCAV à propulsion jet et profil furtif, le Ghatak affiche une configuration sans empennage, aile volante, pour minimiser la signature radar (RCS) et infrarouge, s’inspirant de conceptions internationales telles que le B-2 Spirit et le B-21 Raider américains. Propulsé par une version sans post-combustion du turboréacteur Kaveri, développé par le GTRE, le prototype actuel atteint des vitesses subsoniques optimisées pour l’endurance et la faible détectabilité. Toutefois, la vision à long terme de l’IAF prévoit une évolution vers une version bimoteur supersonique d’ici 2040, dotée d’une capacité de supercroisière – c’est-à-dire un vol soutenu à Mach 1+ sans post-combustion – pour des pénétrations rapides dans des espaces aériens contestés.
Principales caractéristiques attendues pour la version avancée :
- Capacité de charge : Jusqu’à 4 tonnes en soute interne, pouvant embarquer des munitions à guidage de précision telles que le Smart Anti-Airfield Weapon (SAAW), les missiles de croisière supersoniques BrahMos-NG et des armes hypersoniques futures. Ce transport interne garantit la furtivité en évitant des points d’emport externes.
- Rayon d’action et endurance : Plus de 1 000 km en rayon de combat, avec un potentiel d’intégration en coopération homme-machine (MUM-T) aux côtés de chasseurs comme l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA).
- Caractéristiques furtives : Faible signature radar, infrarouge et acoustique, rendue possible par l’utilisation de matériaux composites, des prises d’air en forme serpentiforme et un radar à formation de faisceau numérique (DBF) pour la guerre électronique et le brouillage.
- Intelligence artificielle et autonomie : IA avancée pour la navigation autonome, l’identification des cibles et les opérations en essaim, avec un contrôle humain garantissant des frappes éthiquement encadrées.
Le démonstrateur Stealth Wing Flying Testbed (SWiFT), d’une tonne, a déjà effectué ses premiers vols en 2022. Il a validé la stabilité de la configuration aile volante et les comportements de vol subsonique. L’Aeronautical Development Establishment (ADE) de la DRDO transforme désormais SWiFT en UCAV opérationnel pour des missions de mini-bombardier et de renseignement intelligence-surveillance-reconnaissance (ISR), ouvrant la voie au développement du plus gros Ghatak. Des essais en soufflerie récents et des simulations par IA ont confirmé la faisabilité d’une adaptation supersonique, avec un prototype attendu en 2028-2029.
Des informations médiatiques ont évoqué un hypothétique appareil habité nommé Ultra Long-Range Strike Aircraft (ULRA), capable de porter 12 tonnes sur 12 000 km, s’inspirant du russe Tu-160 et du B-21 américain. Ces récits ont toutefois été démentis par des sources officielles, qui confirment que l’accent reste mis sur les systèmes sans pilote comme le Ghatak, offrant une furtivité efficace à moindre coût et sans risques pour le pilote.
Fait notable, l’armée de terre indienne manifeste un intérêt pour l’acquisition de 100 exemplaires du RPSA, signe d’une ouverture vers de nouvelles capacités au-delà de son habituel focus sur l’artillerie et l’aviation légère. Les affrontements à haute altitude le long de la Ligne de Contrôle (LAC), notamment la confrontation de Galwan en 2020, ont révélé les limites du soutien aérien aux troupes au sol face à des positions chinoises fortifiées. L’armée considère l’UCAV comme un outil organique de soutien aérien rapproché (CAS), de livraison de munitions à effet de zone (loitering munitions) et de réaction rapide en terrain montagneux où les appareils habités rencontrent des contraintes logistiques majeures.
Avec sa charge de 4 tonnes, le RPSA serait en mesure de déployer des drones en essaim, des missiles antichars guidés (ATGM) ou des BrahMos-NG pour neutraliser les batteries d’artillerie et les blindés de l’Armée populaire de libération (PLA). Sa furtivité permettrait des opérations d’ISR covert au-dessus de zones hostiles, transmettant en temps réel des renseignements aux unités d’aviation terrestre, telles que les hélicoptères Rudra. En cas de conflit simultané sur deux fronts, notamment avec le Pakistan, l’armée pourrait compter sur le RPSA pour mener des frappes frontalières, allégeant la pression sur des ressources aériennes de l’IAF souvent déjà très sollicitées.