Dans le jeu complexe de la géopolitique indo-pacifique, où les nations archipélagiques protègent des points névralgiques essentiels au commerce mondial, l’Indonésie écrit un chapitre audacieux. Fin octobre 2025, des rapports dévoilent les projets avancés de Jakarta visant à intégrer des missiles de croisière supersoniques issus de deux puissances rivales — le BrahMos indien et le CM-302 chinois (variante export du YJ-12) — en une « couverture missile » unifiée. Ce système hybride ambitionne de transformer l’archipel indonésien, composé de 17 000 îles fragmentées, en une forteresse maritime interconnectée assurant un refus d’accès, dissuadant ainsi toute incursion dans des passages stratégiques comme les détroits de la Sonde, de Lombok et de Makassar. Si le ministère indonésien de la Défense n’a pas encore officiellement validé, les approbations financières et les alignements doctrinaux laissent entrevoir une concrétisation imminente, évaluée à plus de 1,45 milliard de dollars au total.
Cette double acquisition dépasse le simple volet d’approvisionnement : elle s’inscrit dans une évolution calculée du plan Minimum Essential Force (MEF) 2035 du président Prabowo Subianto, mêlant dissuasion et diversification. En pleine montée des tensions en mer de Chine méridionale — où les tactiques dites de « zone grise » chinoises empiètent sur les îles Natuna indonésiennes — et dans un contexte régional instable, Jakarta vise un réseau d’attaque multi-couches. Le BrahMos agirait comme le marteau extérieur contre les menaces lointaines, tandis que le CM-302 constituerait le filet intérieur pour des ripostes agiles, créant ainsi des zones de tir exploitant la géographie naturelle du pays pour la couverture et la dissimulation.
Avec 5,8 millions de kilomètres carrés de zones maritimes, le domaine océanique indonésien est un labyrinthe de voies maritimes vitales : le détroit de Malacca concentre 80 % du commerce pétrolier mondial, tandis que les détroits de la Sonde, Lombok et Makassar relient les océans Indien et Pacifique. Ces corridors sont autant de lignes de vie économiques que de vulnérabilités stratégiques, exposés à des menaces hybrides émanant d’acteurs étatiques et non étatiques. Les exercices navals récents et les perturbations de câbles sous-marins soulignent l’urgence : l’arsenal actuel — comprenant des systèmes hérités comme les missiles Exocet montés sur les patrouilleurs rapides KCR-60 — manque de portée et de vitesse pour assurer un refus d’accès efficace.
Le « parapluie missile » entre en scène comme un cadre distribué de déni d’accès/dénial de zone (A2/AD), reliant lanceurs mobiles, batteries côtières et systèmes de commandement de Sumatra jusqu’à Papouasie. En superposant une puissance de feu supersonique, l’Indonésie entend dissuader toute attaque amphibie, protéger ses champs gaziers offshore et préserver ses infrastructures sous-marines, tout en garantissant la liberté de navigation. Les analystes saluent cette stratégie de dissuasion par la diversification, qui permet à Jakarta de ne pas dépendre exclusivement d’un seul fournisseur.
Au cœur de la couverture extérieure se trouve le BrahMos, merveille co-développée indo-russe par le DRDO indien et le NPO Mashinostroyeniya russe. Avec des vitesses dépassant Mach 3 (environ 3 700 km/h), ce missile à statoréacteur affiche un design modulaire pour des lancements au sol, en mer, dans les airs ou depuis un sous-marin. Sa version à longue portée atteint 290 km, guidée par navigation inertielle assistée par multi-GNSS (GPS/GLONASS/GAGAN) et un mode de poursuite radar actif offrant une précision inférieure au mètre. Sa particularité réside dans son profil ras de mer à 10–15 mètres d’altitude, avec une capacité d’attaque en piqué accentuée s’adaptant aux contours insulaires pour des frappes surprises — un choix parfaitement adapté aux eaux riches en relief de l’Indonésie.
Jakarta s’intéresse à ce missile depuis plusieurs années, mais les négociations ont pris de l’ampleur en 2024. Début 2025, un contrat de 450 millions de dollars a été scellé pour des lanceurs mobiles autonomes et des batteries de défense côtière, évalué durant le Forum Army-2024 en Inde. Des rapports dans la région soulignent la fiabilité de la « technologie russe éprouvée » et les plus de 75 tests réussis du BrahMos, capables de neutraliser de grands bâtiments de surface — notamment des groupes aéronavals — avant qu’ils ne franchissent les premières lignes de défense. Pour l’Indonésie, cela ne représente pas seulement une montée en puissance, mais aussi un renforcement des liens avec New Delhi dans le cadre de la politique indienne « Act East », renforçant par ailleurs la position de l’ASEAN comme marché d’exportation d’armes.
En complément, le CM-302, version export du YJ-12 chinois, mise sur l’accessibilité et la rapidité de déploiement. Avec une portée de 280 km (les versions chinoises domestiques atteignent 460 km), il atteint Mach 4 lors de sa phase terminale, propulsé par un hybride statoréacteur-boosteur. Ce missile évolue à basse altitude, entre 5 et 10 mètres, utilisant le système de guidage par satellite BeiDou pour fonctionner en environnements privés de GPS, ce qui le rend résilient face aux contestations électromagnétiques. Installé sur des véhicules lanceurs-érecteurs-transporteurs (TEL), le système est conçu pour s’intégrer avec les radars chinois et bénéficie d’un historique d’exportation vers des pays comme le Pakistan.
Moins coûteux que le BrahMos, le CM-302 correspond au budget modernisateur et maîtrisé de l’Indonésie, financé par un prêt chinois d’un milliard de dollars dans un crédit total de 3,1 milliards. Il est destiné à la protection intérieure : intercepter des bateaux-patrôleurs ou des navires dans les détroits encombrés, où les portées plus courtes exigent une réactivité accrue. Cette acquisition suit l’achat récent d’avions de chasse J-10C, témoignant d’accords plus larges de défense sino-indonésiens. Son avantage principal demeure économique, avec des performances éprouvées sans coût premium, autorisant un déploiement massif sur des avant-postes isolés.
L’ingéniosité de ce « parapluie missile » réside dans sa synergie. Les batteries BrahMos positionnées sur les flancs ouest, comme à Sumatra, cibleront les objectifs de haute valeur à longue distance, permettant aux frégates de classe Sigma de se repositionner. À l’approche des menaces — par exemple via les goulots d’étranglement du détroit de Lombok — les TEL CM-302 montés sur plateformes mobiles entrent en action, créant des filets de tir interconnectés avec des champs de feu qui se recoupent. Cette approche à deux niveaux utilise les îles indonésiennes pour masquer les lancements, transformant ainsi la géographie d’une faiblesse en atout.
Sur le plan doctrinal, ce dispositif fait évoluer le Coastal Strike Network : le BrahMos apporte la profondeur stratégique, le CM-302 le punch tactique, tous deux coordonnés par des nœuds C4ISR (commandement, contrôle, communications, informatique, renseignement, surveillance et reconnaissance) modernisés. Les simulations laissent entrevoir une capacité à dissuader même des marines comparables, forçant les adversaires à engager des détournements coûteux.
L’achat simultané auprès de l’Inde et de la Chine — rivaux dans la compétition Quad versus Belt and Road — constitue un coup diplomatique maîtrisé. Il souligne la non-alignement de Jakarta, satisfaisant New Delhi par des transferts technologiques tout en séduisant Pékin avec des financements et compensations. Pour les États-Unis et l’Australie, cette stratégie représente un rempart stabilisateur contre l’affirmation chinoise ; pour les partenaires de l’ASEAN comme le Vietnam et les Philippines, un modèle de dissuasion autonome.
Cependant, des risques subsistent : l’interopérabilité entre systèmes indo-russes et chinois nécessite des adaptations spécifiques au C2, des formations approfondies et des chaînes d’approvisionnement duales. Les inquiétudes sécuritaires — fuites de renseignements potentielles ou risque de rétro-ingénierie — pourraient irriter les fournisseurs, tandis que les puissances régionales observent ces évolutions avec prudence, craignant une escalade des tensions.