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Après des années d’incertitude et de négociations au point mort, l’Indonésie semble avoir définitivement renoncé à son projet d’acquisition du Boeing F-15EX Eagle II, refermant ainsi la porte à l’un des plus importants contrats d’avions de combat en Asie du Sud-Est. Parallèlement, Jakarta a pris une décision plus modeste, mais stratégiquement significative : la sélection du chasseur léger Leonardo M-346F Block 20 pour remplacer sa flotte vieillissante d’avions Hawk de BAE Systems et poursuivre la modernisation de l’Armée de l’air indonésienne (TNI-AU).

Ces deux évolutions, confirmées lors du Salon aéronautique de Singapour début février 2026, illustrent à la fois les ambitions et les limites qui façonnent la stratégie d’acquisition de défense en Indonésie. Si le pays continue de chercher des avions de combat avancés provenant de multiples partenaires, la réalité financière, les considérations industrielles et les priorités régionales fluctuantes ont clairement un impact sur les programmes qui avancent et ceux qui sont discrètement laissés de côté.

Le ministère de la Défense a retenu le M-346F pour répondre aux besoins d’entraînement avancé et de combat léger, remplaçant ainsi les Hawk de BAE Systems, actuellement exploités en versions chasse légère Mk. 209 et avion d’entraînement avancé Mk. 109. Ces appareils, piliers du TNI-AU depuis plusieurs décennies, deviennent coûteux à entretenir et leur aptitude à évoluer dans des environnements de menace modernes est limitée.

Leonardo n’a pas précisé le nombre d’appareils M-346F Block 20 que l’Indonésie envisage d’acquérir, ce chiffre devant probablement être déterminé lors des négociations en cours. La société souligne toutefois que la lettre d’intention dépasse largement la simple commande d’avions : elle inclut des dispositions pour la localisation des activités de soutien, de maintenance, de révision, ainsi que le développement des capacités de formation et le renforcement des compétences humaines dans le secteur aérospatial indonésien.

Le standard Block 20 représente la plus importante évolution de la famille M-346 depuis son lancement. Présentée en 2024 au Salon international de Farnborough, cette nouvelle configuration dispose d’un cockpit totalement repensé autour de deux larges écrans (un par siège), remplaçant les six petits écrans multifonctions des versions précédentes. À cela s’ajoutent un nouvel affichage tête haute à faible profil, un enregistreur numérique vidéo et données, ainsi qu’un affichage à réalité augmentée monté sur casque, modernisant considérablement l’interface pilote.

Outre le cockpit, la mise à jour Block 20 intègre de nouveaux systèmes de navigation, une gestion des armements révisée, un système de gestion de vol modernisé et un transpondeur d’identification ami/ennemi dernier cri. Pour la version chasseur M-346F, Leonardo a ajouté plusieurs améliorations vitales : un radar à antenne active AESA avec capacité de contrôle de tir, de nouvelles armes air-air et air-sol, ainsi qu’un lien de données intégré pour les missiles.

Extérieurement, le M-346F se distingue des versions d’entraînement par ses deux rails pour missiles en bout d’aile, portant à sept le nombre total de points d’emport, ainsi que par de nouvelles antennes et un sous-système d’aide défensive. Dans cette configuration, l’appareil peut transporter plus de 2 000 kg d’armements et est conçu pour un large éventail de missions : défense nationale, police aérienne, interception de cibles à faible vitesse, appui aérien rapproché, contre-insurrection, contrôle avancé aérien embarqué, escorte dans les opérations SAR (recherche et sauvetage), interdic­tion au sol et dans le ciel, soutien maritime tactique et reconnaissance tactique.

Pour l’Indonésie, le choix du M-346F offre une solution relativement abordable pour combler le fossé entre l’entraînement avancé au combat et les opérations de première ligne, tout en libérant les appareils haut de gamme pour des missions où leurs capacités sont réellement nécessaires.

Le programme global de modernisation de l’Armée de l’air indonésienne a été ambitieux, mais inégal au cours de la dernière décennie. Plusieurs initiatives de grande envergure ont progressé, tandis que d’autres se sont enlisé ou ont été annulées.

En 2022, Jakarta a signé un contrat de 8 milliards de dollars avec la France pour acquérir 42 avions de chasse Rafale, comprenant un ensemble complet de soutien — formation des équipages, logistique sur plusieurs bases aériennes et création d’un centre de formation avec deux simulateurs de mission complète.

Les livraisons sont déjà en cours, avec l’arrivée des trois premiers Rafale en Indonésie en janvier 2026, marquant une étape importante du programme.

En revanche, la tentative d’Indonésie d’acquérir des Dassault Mirage 2000-5 d’occasion auprès du Qatar met en lumière la volatilité de son environnement d’acquisition. En 2023, le ministère de la Défense avait conclu un contrat portant sur la totalité de la flotte qatari de 12 Mirage 2000-5, destiné à combler provisoirement un gap capacitaire en attendant l’arrivée de nouveaux avions. Cependant, un an plus tard, ce contrat a été annulé, notamment en raison des coûts, du maintien en conditions opérationnelles et de la durée de vie restante de ces appareils.

La participation prolongée de l’Indonésie au programme sud-coréen KF-21 Boramae a aussi rencontré des obstacles majeurs. En tant que principal partenaire international, l’Indonésie devait initialement prendre en charge environ 20 % des coûts, en échange de transferts de technologie, d’une participation industrielle et de l’acquisition des appareils pour sa propre force aérienne.

Cependant, les retards de paiement et la réduction de la contribution financière de Jakarta ont tendu la coopération. L’Indonésie était censée recevoir un cinquième prototype du KF-21 pour des tests en vol locaux et l’intégration d’armes, mais des rapports récents sud-coréens indiquent que cela ne se produira plus.

Il est important de noter que Jakarta n’a pas encore signé de contrat ferme pour l’achat des KF-21. Des informations récentes indiquent que les Philippines sont en discussion pour se procurer entre 12 et 24 KF-21, ce qui semble raviver l’urgence chez l’Indonésie. Les négociations portent désormais, selon ce qui est rapporté, sur une commande potentielle de 16 appareils KF-21 Block 2 afin de ne pas rester à la traîne dans la production.

Pour compliquer davantage la situation, en 2025, l’Indonésie a annoncé son intention d’acquérir 48 chasseurs Kaan de Turkish Aerospace Industries, premier avion de combat national turc, dans un contrat estimé à environ 10 milliards de dollars. Si ce projet se concrétise, le Kaan deviendrait l’une des plateformes les plus avancées du futur arsenal indonésien, bien que le programme soit encore en phase de développement et comporte des risques techniques et calendaires.

À ce jour, le TNI-AU exploite une flotte hétéroclite mêlant appareils d’origine occidentale et orientale. Sa force de combat principale comprend 33 F-16 de différentes variantes, ainsi qu’une petite flotte d’avions russes, avec 11 Su-30MK2 et cinq Su-27SKM. Ces avions forment l’épine dorsale des capacités de défense aérienne et d’attaque de l’Indonésie, mais la gestion logistique et politique d’une telle diversité a longtemps posé problème.

Outre ses chasseurs principaux, la force aérienne opère aussi des BAE Systems Hawk Mk. 209 et Mk. 109, des Super Tucano EMB-314 et des T-50i Golden Eagles sud-coréens, utilisés comme plateformes légères d’attaque et d’entraînement. Le T-50i, en particulier, remplit une double fonction d’entraîneur de chasse de première ligne et d’avion de combat léger, ce qui a conduit à la commande de six exemplaires supplémentaires en 2021.

Au fil des années, les liens entre l’Indonésie et la Russie se sont distendus, en partie sous la pression des sanctions et des enjeux géopolitiques. La flotte tend donc à s’équilibrer progressivement vers des plateformes occidentales et alliées, une transition en phase avec la position stratégique indonésienne au cœur des rivalités croissantes entre puissances dans la région indopacifique, en particulier alors que les tensions en Mer de Chine méridionale restent un facteur déterminant des dynamiques de sécurité régionales.

La décision d’abandonner le F-15EX au profit du M-346F illustre le délicat équilibre auquel sont confrontés les planificateurs de la défense indonésienne. Si les avions de combat haut de gamme offrent des capacités inégalées, ils impliquent aussi des engagements financiers lourds et contraignants qui peuvent impacter d’autres priorités. À l’inverse, les chasseurs légers et appareils d’entraînement avancé proposent souplesse, capacités opérationnelles et une opportunité de développement des compétences humaines et industrielles locales.

Avec son vaste archipel et son importance stratégique croissante, l’Indonésie demeure un partenaire attrayant pour les grands industriels aérospatiaux. La France, l’Italie, la Corée du Sud, la Turquie et les États-Unis voient en Jakarta un marché clé et un acteur régional incontournable. Le défi pour l’Indonésie sera de transformer cette profusion d’options en une structure de forces cohérente et durable.

Pour le moment, la fin de la campagne F-15EX ferme un chapitre de la modernisation indonésienne, tandis que la sélection du M-346F en ouvre un autre, mieux adapté aux besoins opérationnels immédiats du pays et à ses réalités stratégiques à long terme.