Après des années d’ascension silencieuse, l’industrie turque des drones de combat se trouve aujourd’hui à un tournant stratégique. Après avoir étendu rapidement son influence en Afrique, en Asie centrale et au Moyen-Orient, Ankara opère désormais un virage vers l’intégration au sein de l’écosystème de défense de l’OTAN et de l’Europe. Pourtant, cette double stratégie — augmenter les exportations vers des régions fragiles et conflictuelles tout en s’insérant dans un cadre euro-atlantique — pourrait devenir difficile à maintenir face à l’intensification de la polarisation géopolitique.
Dans cette nouvelle phase, la diplomatie des drones turcs doit faire face à un dilemme fondamental : viser une domination mondiale sans contraintes ou s’intégrer aux structures militaires et industrielles occidentales qui exigent transparence, responsabilité et alignement politique. Il ne s’agit pas uniquement d’une question commerciale, mais d’un choix politico-économique aux conséquences durables sur la cohésion des alliances, les équilibres régionaux et l’avenir de la guerre sans pilote. Alors que la compétition entre grandes puissances s’accentue, une intégration plus approfondie à l’OTAN apparaît comme l’option stratégique la plus rationnelle pour Ankara. Cette voie pourrait limiter l’accès de la Turquie à certains marchés fragiles d’Afrique subsaharienne, mais elle garantit une ancrage durable au sein des structures alliées et un accès à des écosystèmes industriels et stratégiques à haute valeur.
L’ascension fulgurante de Baykar : entre innovation étatique et demande internationale
Au cœur de cette industrie se trouve Baykar, entreprise privée dirigée par Selçuk Bayraktar — gendre du président Recep Tayyip Erdoğan — et son frère Haluk. En dix ans, Baykar est passée du statut de start-up locale à celui d’un des principaux exportateurs mondiaux de drones, portée par un soutien gouvernemental constant, un accès privilégié à la recherche et au développement, et un régime d’exportation permissif favorisant l’influence stratégique sur la régulation.
En 2024, les exportations de Baykar ont atteint 1,8 milliard de dollars, contre 1,2 milliard l’année précédente, 90 % de ce chiffre provenant des ventes à l’étranger. Sa plateforme emblématique, le Bayraktar TB2, a été validée au combat lors de conflits en Libye, en Syrie, en Ukraine et en Éthiopie. Les drones de combat turcs équipent aujourd’hui plus de 30 pays, nombreux étant situés sur des terrains géostratégiques majeurs dans le contexte de rivalités grandes puissances.
Plus largement, l’industrie turque de l’armement a généré en 2024 un chiffre d’affaires record de 7,1 milliards de dollars, dont près de 700 millions proviennent exclusivement des drones armés, qui alimentent un écosystème étendu de munitions, capteurs et systèmes de soutien. Le marché mondial des drones connaît une croissance annuelle attendue de 12 à 13 % jusqu’en 2030. En Europe, le marché des drones de combat devrait atteindre 19 milliards de dollars, porté par l’autonomie stratégique croissante et des initiatives d’achats groupés comme Eurodrone. En Asie-Pacifique, le marché, aujourd’hui estimé à 13 milliards, devrait doubler d’ici 2030, stimulé par les tensions régionales et la modernisation militaire. Quant au Moyen-Orient et à l’Afrique, même si le marché est plus modeste (1,8 milliard prévu en 2025), il affiche une croissance annuelle de 13 à 15 % avec des barrières à l’entrée relativement faibles.
Des drones abordables et efficaces, sans conditions politiques
Trois facteurs expliquent le succès mondial des drones turcs. D’abord, ils sont nettement moins coûteux que leurs équivalents américains ou israéliens. Le Bayraktar TB2 coûte une fraction du MQ-9 Reaper américain, ce qui le rend accessible aux armées aux budgets réduits. Ensuite, ces drones ont prouvé leur efficacité dans les guerres asymétriques, la surveillance, les frappes de précision et les opérations psychologiques, avec des performances reconnues en Libye, au Haut-Karabakh et en Ukraine. Enfin, Ankara ne conditionne guère ses ventes sur des critères politiques, adoptant une logique « sans attaches » attractive pour des régimes autoritaires ou des gouvernements en transition soumis à des embargos occidentaux.
Cette flexibilité a permis aux drones turcs de s’implanter dans des États fragiles et en proie aux conflits, où serevaient des enjeux cruciaux de surveillance, de projection de puissance et de survie des régimes. Cependant, Ankara ne semble pas maintenir une vision stratégique cohérente quant à l’usage final de ses drones. En Afrique subsaharienne, ils renforcent des régimes autoritaires qui tendent vers Moscou et Pékin, tandis que dans d’autres régions, comme le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Asie centrale ou l’Indo-Pacifique, ils participent à la dissuasion stratégique contre la Russie et la Chine. Ce paradoxe illustre une approche essentiellement mercantiliste.
Les drones turcs en Afrique subsaharienne
En Afrique subsaharienne, Ankara semble guidé avant tout par des intérêts commerciaux. Cette région est devenue un marché florissant et compétitif pour ses drones de combat, les régimes locaux y voyant un moyen de dominer leurs adversaires internes ou externes. Cependant, le recours de ces gouvernements à la violence indiscriminée contre les populations civiles place la Turquie dans une position délicate en tant que fournisseur d’une technologie susceptible d’être utilisée à des fins répressives. Par ailleurs, la plupart de ces régimes, notamment dans le Sahel et la région des Grands Lacs ainsi que la Corne de l’Afrique, gravitent vers la Chine et la Russie, remettant en question l’impact géostratégique des drones turcs dans ces zones.
La politique « sans attaches » d’Ankara dans cette région évite le suivi de l’usage final des drones et n’impose aucune responsabilité, favorisant ainsi un environnement permissif dans lequel des régimes aux bilans problématiques en matière de droits humains et de respect du droit international humanitaire peuvent exploiter librement cette technologie de coercition et de contrôle. Dans le Sahel, Ankara fournit des drones à des régimes militaires aux pratiques contestables, comme au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad, territoires où l’influence russe via le groupe Wagner se consolide. En Afrique de l’Est, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie, le Rwanda et Djibouti ont également acquis ces systèmes. L’aviation éthiopienne a notamment utilisé des TB2 dans sa campagne contre les rebelles du Tigré, soulevant de vives inquiétudes quant aux dégâts collatéraux sur les civils. Au Soudan, les forces armées soudanaises ont déployé des drones turcs dans des combats urbains opposant l’armée au Rapid Support Forces. Ankara n’a toutefois jamais fait part de réticences face aux accusations d’atrocités commises avec ses drones, souvent en lien avec des régimes de plus en plus antiaméricains. Cette prolifération incontrôlée pose un double problème : elle contribue à l’escalade des violences et à la souffrance civile tout en renforçant des acteurs autoritaires engagés dans une rivalité géopolitique avec l’Occident.
Dans d’autres régions : une approche géostratégique différente
Au-delà de ces marchés, la situation est très différente : la plupart des utilisateurs des drones turcs s’alignent traditionnellement ou de plus en plus avec les États-Unis, face aux défis chinois et russes. Du Maghreb au Moyen-Orient, en passant par le Caucase du Sud et l’Indo-Pacifique, ces drones sont devenus un outil efficace de dissuasion stratégique.
Des pays d’Afrique du Nord tels que l’Égypte, la Libye, la Tunisie et le Maroc ont adopté les drones turcs pour leur coût compétitif et leur disponibilité rapide. En Libye, les TB2 ont joué un rôle décisif en neutralisant les systèmes de défense aérienne russes Pantsir, soutenant le gouvernement reconnu par l’ONU dans sa lutte contre le général Khalifa Haftar, appuyé par la Russie. Cette intervention turque a réaligné le conflit en faveur de l’Italie et des États-Unis.
Les pays du Golfe, comme les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et le Koweït, ont également utilisé ces drones opérationnellement au Yémen et le long de leurs frontières. Tous partagent une posture stratégique proaméricaine contre les proxies iraniens dans la région.
En Ukraine, en Asie centrale et dans le Caucase du Sud, la part grandissante des drones turcs marque une volonté de diversifier les fournisseurs d’armements et de diminuer la dépendance historique à Moscou et Pékin. Les TB2 ont offert à l’Ukraine un avantage défensif crucial face à l’invasion russe initiale. Baykar s’est engagée à reconstruire son usine commune en Ukraine après que celle-ci a été visée par des attaques russes. L’Azerbaïdjan, allié historique de la Turquie, a utilisé avec succès les TB2 lors des combats de 2020 et 2023 au Haut-Karabakh, neutralisant les défenses aériennes arméniennes et modifiant l’équilibre régional. En Asie centrale, la Turquie a signé des accords avec le Kazakhstan, le Turkménistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, alors qu’un projet d’usine de drones est en cours au Kazakhstan, illustrant l’ancrage d’Ankara dans la région.
En Asie du Sud, le Pakistan et le Bangladesh ont acquis des drones turcs, rapprochant ces États de Washington après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Lors d’un accrochage frontalier avec l’Inde en 2025, le Pakistan a déployé les TB2, avec un impact tactique limité mais une forte valeur symbolique. Dans la région Indo-Pacifique, l’Indonésie, la Malaisie et les Maldives, partenaires clés pour la liberté de navigation face aux ambitions chinoises, ont également commandé des drones turcs. Intéressants également, le Japon et Taïwan, alliés fidèles des États-Unis, ont manifesté leur intérêt pour ces plateformes à coût réduit face aux menaces chinoises dans la mer de Chine méridionale.
Une intégration OTAN qui fait sens
Contrairement à l’incohérence stratégique observée ailleurs, l’intégration des drones turcs dans les systèmes OTAN dessine une perspective viable et cohérente pour leur avenir. Les efforts croissants dans les cercles industriels turcs témoignent de cette prise de conscience. Trois besoins motivent ce tournant : accéder à un marché stable, légitimer ces drones auprès des alliés, et investir dans les technologies de nouvelle génération. Trois évolutions récentes illustrent ce mouvement.
Le premier jalon a été la signature d’un contrat avec la Pologne, premier pays d’Europe centrale membre de l’OTAN à acheter 24 systèmes TB2 en 2024, intégrés aux infrastructures logistiques de l’OTAN via l’Agence de soutien et d’acquisition de l’Alliance. La Pologne exploite ces drones depuis sa 12e base dédiée à Mirosławiec et a déployé en 2025 une unité en Turquie dans le cadre d’une mission de surveillance OTAN en mer Noire, preuve d’interopérabilité concrète.
Le deuxième événement marquant est l’adhésion de la Turquie à la « coalition des drones » dirigée par la Lettonie en juillet 2025, un groupement aligné sur l’OTAN axé sur le développement des systèmes autonomes. Le centre de compétence de cette coalition en Lettonie servira de plateforme commune pour les essais, la formation et le commandement des opérations drone.
Enfin, troisième événement majeur, Baykar a acquis fin 2024 Piaggio Aerospace en Italie, assurant une base industrielle européenne. Mi-2025, Baykar et Leonardo, le premier groupe de défense italien, ont créé une coentreprise (LBA Systems) pour concevoir des drones conformes aux standards OTAN, combinant les plateformes Baykar aux capteurs et systèmes d’alerte précoces de Leonardo. Le premier prototype est attendu pour 2026. Ces opérations ouvrent largement la porte au marché européen des drones, dont la valeur dépassera 19 milliards de dollars d’ici 2030, mais elles impliquent aussi une surveillance renforcée.
Il convient de noter que les composants utilisés dans les drones turcs ne sont pas encore entièrement produits localement. Malgré l’ambition d’indépendance industrielle, certains éléments critiques — comme les capteurs électro-optiques, les moteurs et les systèmes d’imagerie — continuent d’être importés de pays comme le Canada, l’Allemagne, l’Autriche ou l’Ukraine. Par exemple, des sanctions canadiennes en 2020 avaient perturbé la production après l’usage des drones au Haut-Karabakh. Ankara a depuis diversifié ses fournisseurs et renforcé la production nationale, mais l’autonomie complète reste inachevée. Une intégration plus poussée au sein des forces OTAN exigera des normes techniques, sécuritaires, cybernétiques et d’interopérabilité plus strictes, ainsi qu’un contrôle d’origine des composants et une conformité aux réglementations d’exportation. Des tensions pourraient surgir autour de ces questions, selon les sensibilités politiques des alliés.
Un choix décisif à venir
L’industrie turque des drones illustre la tension au cœur de la politique étrangère d’Ankara : conjuguer projection d’un pouvoir autonome et bénéfices d’une insertion occidentale. Mais cette double trajectoire devient de plus en plus difficile à soutenir dans un contexte de polarisation mondiale croissante. Deux options se présentent donc.
La première consiste à maintenir la stratégie mercantiliste « sans attaches », poursuivant l’expansion vers l’Afrique subsaharienne et les régimes autoritaires anti-occidentaux proches de la Chine et de la Russie. Paradoxalement, cette même démarche permet aussi de conclure des partenariats et d’investir massivement auprès de gouvernements pro-occidentaux, qui jouent un rôle clé dans la dissuasion contre Pékin, Moscou et Téhéran.
La seconde option s’appuie sur l’intégration existante dans l’OTAN et avec les partenaires européens. Elle suppose une priorisation de l’intégration complète aux écosystèmes occidentaux, avec des contrôles d’exportation renforcés, un alignement aux normes opérationnelles et légales de l’Alliance, et plus de transparence dans les chaînes d’approvisionnement. Si cela peut restreindre l’accès à certains marchés, ce choix positionnerait la Turquie de manière plus sûre au sein des alliances stratégiques et des circuits d’acquisition hautement valorisés. Ce n’est pas qu’une décision commerciale, mais un choix politique et stratégique : l’équilibre que la Turquie saura trouver entre autonomie et alignement déterminera son avenir industriel de défense et son rôle global dans l’ordre sécuritaire mondial en évolution.
Face à ces nouvelles réalités, l’option d’intégration à l’OTAN semble la plus rationnelle pour Ankara. La Turquie a transformé ses ventes de drones en instrument géopolitique, étendant son influence dans des régions fragiles tout en négociant avec Washington et Bruxelles sa pertinence stratégique. L’OTAN peut intégrer ces drones à son arsenal, mais doit le faire les yeux grands ouverts. L’équilibre poursuivi par Ankara sert peut-être ses intérêts nationaux, mais soulève une vérité gênante pour l’Alliance : sa cohésion ne peut survivre si un membre majeur considère l’OTAN comme un simple marché. L’essor des drones turcs en Europe est prometteur, mais fragile, soumis à des pressions réglementaires, un scepticisme politique et des questions de sécurité qui pourraient s’intensifier. Parallèlement, le soutien turc aux régimes autoritaires et son alignement inégal avec la stratégie OTAN compliquent les perspectives.
Pour les décideurs occidentaux, la question n’est pas seulement d’accepter les drones turcs dans les arsenaux OTAN, mais bien sous quelles conditions. Si l’objectif est d’établir des normes responsables d’utilisation, d’encourager la responsabilité des utilisateurs finaux et de freiner la prolifération coercitive, Ankara doit être intégré — mais avec des attentes claires.
Doga Eralp, Ph.D., est professeur associé en études de sécurité au Command and Staff College de la Marine Corps University. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la Marine Corps University, du département de la Défense ou de tout organisme gouvernemental américain.
Image : CeeGee via Wikimedia Commons