Lorsque l’on évoque « l’axe de la résistance » iranien, on pense généralement à des pays comme le Liban, la Syrie, l’Irak ou le Yémen. Pourtant, Téhéran possède un autre partenaire bien plus lointain, situé aux portes des Caraïbes et à seulement quelques centaines de kilomètres des États-Unis : le Venezuela.
La relation entre l’Iran et le Venezuela n’est pas nouvelle. Leurs liens formels remontent à bien avant la révolution iranienne de la fin des années 1970, mais ils se sont considérablement renforcés sous Hugo Chávez au début des années 2000, puis sous Nicolás Maduro depuis 2013. Au cours des deux dernières décennies, ces deux pays dépendants du pétrole ont approfondi leur coopération industrielle, économique et militaire, incluant des patrouilleurs rapides, des missiles antinavires, des drones, et même une présence liée au Hezbollah.
Un rapprochement stratégique sous Chávez et Maduro
Sous Chávez puis Maduro, Caracas s’est tournée vers tous ceux prêts à contourner les sanctions américaines et offrir un soutien politique. Ce choix a rapproché le régime vénézuélien de la Russie, de la Chine, de Cuba et de l’Iran. En juin 2022, les deux pays ont signé un accord de coopération de 20 ans couvrant le pétrole, des projets industriels et la défense.
Ce partenariat présente des avantages clairs :
- Pour l’Iran :
- Un hub logistique en Amérique pour contourner les sanctions américaines.
- De nouveaux débouchés pour son industrie pétrolière et armurière.
- Un gouvernement ami acceptant d’accueillir ses navires, avions et conseillers militaires.
- Pour le Venezuela :
- Du carburant et une expertise en raffinage pour maintenir son secteur énergétique exsangue.
- Un soutien industriel varié, des usines automobiles aux ateliers de drones.
- L’accès à des technologies militaires iraniennes, alors que son arsenal russe vieillit et que l’économie s’effondre.
Ces échanges sont souvent masqués sous des cargaisons « à double usage ». Des vols cargo ou navires affrétés pour livrer des pièces automobiles ou du matériel industriel peuvent ainsi transporter des composants destinés à la fabrication de missiles, drones, ou autres équipements militaires.
En 2023, cette coopération dépasse les simples échanges commerciaux. L’influence iranienne est visible dans les défilés militaires vénézuéliens et sur les images satellites des ports. Des patrouilleurs rapides d’origine iranienne dotés de missiles antinavires ont été livrés. Les autorités locales évoquent ouvertement une « coopération stratégique » avec Téhéran, tout en exhibant des drones fabriqués localement inspirés de modèles iraniens.
Patrouilleurs rapides et missiles antinavires CM-90
Le symbole le plus visible de cette coopération est le patrouilleur rapide de classe Peykaap III, parfois appelé « Zolfaghar ». Mesurant moins de 17 mètres et atteignant des vitesses jusqu’à 52 nœuds, il transporte deux missiles antinavires et deux torpilles. Dans le Golfe Persique, la marine des Gardiens de la Révolution iranienne utilise ces navires dans des tactiques d’attaque en essaim, harcelant les grandes unités ennemies sous plusieurs angles avec missiles, roquettes et mitrailleuses. Le Venezuela applique une doctrine similaire.
Ce qui rend ces patrouilleurs redoutables, ce sont leurs missiles CM-90, version export du missile iranien Nasr. Ils atteignent une portée de 90 kilomètres, volent à 1 220 km/h et utilisent un guidage radar actif en vol rasant la mer.
Si cette portée n’est pas révolutionnaire, un missile précis volant à basse altitude forme toutefois une « bulle » défensive efficace autour des côtes vénézuéliennes, notamment près des bases navales comme celle de Puerto Cabello. Montés sur des patrouilleurs rapides, ces missiles deviennent mobiles et difficiles à neutraliser.
Les drones vénézuéliens d’origine iranienne
Le second volet majeur de la coopération est aérien.
Depuis une décennie, l’Iran exporte activement ses drones de reconnaissance et munitions de saturation. Les Mohajer et Shahed — drones d’attaque à usage unique — sont déployés en Irak, Syrie, Israël, Yémen et Ukraine. Leur arrivée en Amérique latine était prévisible.
La flotte vénézuélienne combine anciennes versions iraniennes, copies locales et drones plus récents importés directement.
En 2013, Caracas a mis en service un drone Arpía produit localement, copie sous licence du Mohajer-2 iranien. Ce drone, limité aujourd’hui avec trois heures d’autonomie et des capteurs simples, peut néanmoins emporter de petites munitions. En 2022, le Venezuela a présenté une version améliorée, l’ANSU-100 « Antonio José de Sucre », annoncée comme produite localement grâce à un transfert technologique iranien.
L’Iran a également livré des Mohajer-6 plus modernes, des UAV multimissions comparables à un petit Bayraktar TB2, capables de rester en vol jusqu’à 12 heures, de croisière à 200 km/h et de franchir plusieurs centaines de kilomètres. Leur armement comprend jusqu’à quatre bombes à guidage de précision de la série Qaem.
Sur le segment des munitions « suicide », le Venezuela a dévoilé un drone d’attaque Shahed-like : le Zamora V-1. Présenté en 2024, il offre une portée d’environ 30 kilomètres, un plafond de 2 000 mètres, une vitesse de 150 km/h et emporte une ogive RPG-7. Bien que son autonomie soit moindre que les Shahed-136 utilisés par la Russie en Ukraine, son design rappelle clairement les modèles iraniens.
Le vénézuélien a aussi révélé un drone à aile volante, l’ANSU-200, inspiré du Shahed-171 iranien, lui-même dérivé du drone américain RQ-170 capturé par l’Iran en 2011. Présent lors d’un défilé en 2022, ce drone reste enveloppé de secret concernant ses capacités, son armement et son nombre d’exemplaires, laissant penser qu’il s’agit d’un prototype.
L’ensemble illustre bien la stratégie iranienne : transfert de technologie et production locale permettant à Caracas d’étoffer son inventaire de drones, tout en reproduisant les concepts d’attaques massives par drones suicide développés dans d’autres théâtres d’opération.
Le réseau Hezbollah en toile de fond
Au-delà du matériel, l’export irano-vénézuélien comprend également des hommes, des fonds, et des réseaux proxy.
Depuis des décennies, les autorités américaines s’inquiètent des activités terroristes en Amérique latine. L’attention sur le rôle de l’Iran s’est accentuée après l’arrivée à la présidence iranienne de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, alors allié affiché de Chávez. Une audition du sous-comité de la Chambre sur le terrorisme international en 2006, intitulée « Venezuela : centre du terrorisme en Amérique du Sud ? », citait l’Iran à de multiples reprises.
Au-delà des groupes colombiens FARC et ELN, le Hezbollah, Hamas et Al-Qaïda faisaient partie des préoccupations, avec un focus particulier sur le Hezbollah. Pourtant basé au Liban, ce groupe chiite dispose depuis longtemps de réseaux globaux de financement et logistique. Divers rapports d’intelligence et universitaires mentionnent la présence de facilitants liés au Hezbollah dans la région dite des « trois frontières » (Argentine, Brésil, Paraguay) ainsi qu’au Venezuela, notamment autour de la zone franche de l’île Margarita.
Washington redoute que ces réseaux de financement et trafic offrent à l’Iran une présence durable, pratiquement indélébile dans la région. Certains avancent que même en cas de chute du régime Maduro, ces organisations continueraient d’opérer dans l’ombre, fournissant à Téhéran des relais d’influence, d’observation et d’action qui ne sauraient être éliminés par une simple frappe aérienne.
Une menace localisée mais inquiétante
Au regard de la grande stratégie, rien de tout cela ne transforme le Venezuela en adversaire militaire de poids pour les États-Unis. Les missiles CM-90, patrouilleurs Peykaap, drones Mohajer et réseaux associés au Hezbollah ne constituent pas une nouvelle crise des missiles cubains. En revanche, ils créent une zone locale de défense antinavire et de surveillance électronique dans les Caraïbes, contrôlée par un régime fragile qui utilise souvent son armée comme un levier politique. Ce contexte est propice aux erreurs de jugement, incidents ou décisions imprudentes qui pourraient rapidement dégénérer.
L’Iran ne déploie pas une nouvelle doctrine ici, mais exporte le même cocktail de drones bon marché, missiles et proxy qu’ailleurs. La différence majeure réside dans la proximité des côtes américaines, à seulement quelques centaines de kilomètres.