Le 28 octobre, les Forces de défense israéliennes (FDI) sont entrées dans la bande de Gaza, mettant fin à des semaines de spéculations sur le moment, la manière et l’éventualité d’une réoccupation israélienne de l’enclave côtière. Écartant une offensive rapide de type « choc et effroi », l’armée israélienne a choisi de diviser Gaza et d’encercle les zones urbaines du territoire, ce qui laisse penser qu’elle s’installe dans une longue mise en siège des bastions du Hamas. Ces choix opérationnels reflètent les déclarations politiques de la direction israélienne. Plusieurs ministres ont averti que les combats pourraient duré des mois, tandis que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a récemment affirmé qu’Israël contrôlerait et superviserait la « sécurité » de Gaza de manière indéfinie.
Malgré un accord temporaire de cessez-le-feu, les forces israéliennes ne se sont pas retirées de la bande de Gaza. Le gouvernement israélien reste catégorique : cette trêve est provisoire et les opérations militaires reprendront prochainement, voire s’étendront au sud de Gaza.
La présence apparemment prolongée et de plus en plus enracinée des FDI à Gaza impose de s’interroger sérieusement sur la question cruciale du comment tout cela se terminera-t-il ?. L’indécision et le manque de réponse cohérente à cette question ont retardé l’intervention israélienne à Gaza, le gouvernement Netanyahu étant pressé par l’administration Biden d’élaborer une stratégie claire.
Cette hésitation gouvernementale est à la fois surprenante et compréhensible. Israël possède une histoire contemporaine singulièrement riche d’occupations temporaires, en théorie une base d’apprentissage. Pourtant, son incapacité répétée à tirer les bonnes leçons laisse craindre une répétition des mêmes erreurs. Les deux retraits territoriaux israéliens les plus récents, celui du Sud-Liban en 2000 et surtout celui de Gaza en 2005, s’inscrivaient dans un cadre stratégique de profondeur stratégique : le contrôle indéfini de territoires étrangers afin d’accroître la sécurité nationale. Mais dans aucun des deux cas, Israël n’a su préserver ses objectifs avant de se retirer avec force. Au contraire, dans les deux situations, le fossé s’est approfondi dans ce que l’on peut qualifier de « piège de l’occupation », où un occupant prolonge indéfiniment une occupation même quand le statu quo ne sert plus ses intérêts, voire lui nuit.
La logique de la profondeur stratégique
Le territoire est une ressource limitée pour Israël. Avec une superficie à peine plus grande que celle de l’état américain du New Jersey, et seulement 15 kilomètres de largeur au point le plus étroit, Israël concentre la moitié de sa population et la quasi-totalité de ses centres industriels, commerciaux et sociaux dans une bande côtière d’environ 100 kilomètres.
Il n’est donc guère surprenant que plusieurs gouvernements israéliens aient poursuivi une politique de profondeur stratégique. En 1967, lors de la guerre des Six Jours, Israël a conquis la bande de Gaza. Plus tard, il a occupé environ 1 100 kilomètres carrés dans le Sud-Liban, dans sa zone de sécurité instaurée en 1985. À Gaza, Israël a instauré plus de 8 000 colons civils, tandis qu’au Liban, ses alliés chrétiens étaient des milices locales. Mais dans les deux cas, la logique stratégique était identique : l’armée israélienne préférait mener les combats hors de son territoire, occupant des terres étrangères pour contenir les menaces émanant de celles-ci, repoussant le combat loin de ses zones urbaines vulnérables.
Après son retrait de Gaza en 2005, Israël a substitué à la politique de profondeur stratégique une politique tacitement acceptant le contrôle du Hamas sur la bande. Plutôt que de promouvoir un changement de régime, Israël a cherché à dissuader le Hamas en « tondant la pelouse » : réagir régulièrement et périodiquement aux provocations par des démonstrations significatives de force, principalement via des frappes aériennes et de l’artillerie, évitant ainsi une présence physique prolongée dans Gaza.
Mais l’attaque surprise du Hamas le 7 octobre, et le nombre sans précédent de victimes, ont fait considérer que ni la « tonte de la pelouse », ni le maintien des forces israéliennes à l’est de la frontière ne garantissaient la sécurité d’Israël. Ce point de vue est largement partagé : le ministre des Affaires étrangères Eli Cohen a déclaré que le territoire de Gaza allait « rétrécir », tandis que le ministre de la Défense Yoav Gallant a explicitement demandé la création d’une zone tampon indefinite à l’intérieur de Gaza pour repousser la frontière israélienne. En résumé, la tonte de la pelouse est terminée, la profondeur stratégique fait son retour.
Enseignements tirés de Gaza et du Sud-Liban
Le problème avec la profondeur stratégique est qu’elle ne fait au mieux que gérer le conflit, et au pire qu’aggraver les menaces sécuritaires d’Israël. La zone de sécurité au Sud-Liban visait à repousser les groupes militants palestiniens utilisant ce territoire comme base d’infiltration. De même, la campagne contre-insurrectionnelle menée par les FDI à Gaza ciblait des organisations nationalistes palestiniennes laïques actives dans les raids transfrontaliers depuis des décennies.
Ces occupations ont certes affaibli ces groupes hostiles, mais elles ont engendré de nouveaux rivaux violents : le Hezbollah et le Hamas. Au Liban, le Hezbollah a accru son pouvoir politique grâce à la zone de sécurité, et non malgré elle. L’occupation n’a pas réussi à freiner militairement le Hezbollah, dont les attaques sont devenues plus fréquentes et létales jusqu’au retrait israélien en 2000. Beaucoup d’Israéliens croient à tort que le Hamas a pris le pouvoir à Gaza après le départ israélien en 2005, alors qu’en réalité, ce dernier avait déjà construit un véritable État dans l’État à l’intérieur des zones urbaines denses et pauvres, qu’Israël n’avait pas réussi à contenir.
De son côté, Israël a constaté que ces occupations épuisaient sa puissance militaire, limitaient sa liberté opérationnelle et fracturaient la société nationale. Protéger 8 000 civils isolés dans Gaza constituait un cauchemar logistique, tandis que les roquettes du Hamas frappaient Israël au-delà des positions militaires. Les gouvernements successifs ont cherché à réduire les pertes humaines, limitant la liberté d’action des FDI, ce qui a renforcé le Hezbollah en lui cédant davantage de territoires. Sur le plan international, Israël a été vu comme un occupant illégal, ce qui a provoqué une condamnation rapide de toute réponse militaire sévère et des appels à un cessez-le-feu rapidement acceptés. Conséquence : ces occupations, populaires au départ, ont pris fin lorsque l’opinion publique et élitiste a massivement soutenu une sortie du conflit.
Éviter le piège de l’occupation
Les expériences israéliennes à Gaza et au Sud-Liban montrent que la profondeur stratégique échoue à garantir la sécurité. Shlomo Brom, ancien directeur de la planification stratégique des FDI, affirme que la politique israélienne « cherchait à protéger nos frontières autour de Gaza en offrant au Hamas des cibles plus commodes : les soldats et colons de Gaza ». L’ancien Premier ministre Ehud Barak rappelait : « Nous protégions notre première ligne dans le Sud-Liban comme si c’étaient les murailles de Jérusalem. Nous avons envoyé des armes lourdes et plus de troupes sans même nous apercevoir que nous ne défendions rien de stratégique. »
Ces propos soulignent les limites de la réinstauration de la profondeur stratégique à Gaza aujourd’hui. Elle peut repousser le combat à la frontière, mais nourrira le gain de légitimité politique des groupes hostiles et l’offre de cibles aisées. Par exemple, entre le départ israélien de 2005 et les attaques du 7 octobre, les pertes israéliennes liées aux attaques depuis Gaza avaient fortement diminué. Israël pourrait mettre en place une zone tampon, mais cela ne mettra pas fin aux menaces de roquettes issues plus en profondeur dans la bande.
Barak évoque aussi le risque qu’Israël s’enlise dans le piège de l’occupation, prolongeant sa domination malgré un statu quo inefficace en termes de sécurité. Les occupants considèrent souvent qu’en ayant tant investi en temps, sang et ressources, un retrait est virtuellement impensable. Ce phénomène, dit de dépendance au chemin suivi, est ancien : George Orwell cita, évoquant un officier britannique en Birmanie coloniale dans les années 1920, la contradiction suivante : « Nous n’avons aucun droit d’être dans ce foutu pays. Seulement, maintenant que nous y sommes, pour l’amour de Dieu, restons-y. »
L’attaque brutale du Hamas du 7 octobre a rendu inévitable une invasion terrestre israélienne au moins partielle de Gaza. Néanmoins, Israël ne peut et ne doit pas compter sur la profondeur stratégique pour satisfaire ses besoins sécuritaires à long terme. Elle ne saurait remplacer un plan cohérent visant à convertir les succès militaires en une fin politique durable, capable à la fois de désarmer et de réhabiliter Gaza.
Quelle issue possible ?
La question immédiate est donc de savoir si une alternative à la profondeur stratégique existe. Tout substitut viable doit remplir deux objectifs : (i) démilitariser Gaza afin de permettre aux FDI de partir et d’empêcher une future réoccupation ; (ii) reconstruire rapidement les infrastructures civiles et gouvernementales pour délégitimer et décourager toute violence palestinienne.
Atteindre ces objectifs simultanément est un défi majeur. Pourtant, une alternative à l’occupation indéfinie existe : confier la sécurité à une force multinationale dirigée par des pays arabes, tout en cédant le contrôle politique et administratif à l’Autorité palestinienne. L’armée israélienne conserverait la maîtrise de la frontière Israël-Gaza, tandis qu’Israël devrait lever son blocus pour permettre la reconstruction.
Pour asseoir sa légitimité, cette opération serait dirigée par des acteurs arabes mais sanctionnée par les États-Unis, ces derniers ainsi que l’Union européenne apportant les financements nécessaires. Israël pourrait progressivement transférer la sécurité à la force de maintien de la paix multinationale avant de quitter complètement le territoire. À terme, cette force remettrait la responsabilité sécuritaire à l’Autorité palestinienne, indispensable pour la légitimité et la sécurité.
Cependant, l’Autorité palestinienne, déjà en difficulté pour contrôler la Cisjordanie, peine à envisager de reprendre Gaza et les responsabilités qui en découlent. Ce scénario demeure risqué, mais gagne en faveur au sein de l’administration Biden, qui doit néanmoins convaincre les États arabes – souvent réticents – à s’impliquer directement.
Le principal obstacle, cependant, vient de la coalition gouvernante israélienne, qui rejettera quasiment à coup sûr ce plan car il conduirait à la création d’un État palestinien. La profondeur de cette opposition est illustrée par un document confidentiel du ministère israélien du Renseignement évoquant comme préférable, politiquement, la déportation massive des Palestiniens de Gaza vers l’Égypte plutôt que la « menace existentielle » d’un État palestinien. Des militants d’extrême droite israéliens ont organisé des rassemblements sous le slogan inquiétant « Occuper, Expulser, Coloniser ». Ce projet de repeuplement de Gaza est un fantasme, souvent dénoncé par l’administration américaine comme une « ligne rouge ».
À défaut d’un plan politique radical pour rompre avec le statu quo, la trajectoire la plus probable est une occupation israélienne indéfinie, inefficace, suivie d’un retrait hâtif et contesté, ramenant à la situation précédente — une tendance persistante dans l’histoire des occupations et des retraits, à l’image de l’Afghanistan.
En bloquant toute évolution politique significative à Gaza, Israël semble s’engager dans une stratégie d’immobilisme mêlant superficiellement la tonte de la pelouse et la profondeur stratégique. Le gouvernement Netanyahu refuse de céder à l’Autorité palestinienne ou à une force multinationale toute compétence sur les affaires civiles, politiques ou bureaucratiques de Gaza, tout en se refusant à gouverner et policeur effectivement les zones urbaines, qui exposeraient un vide de pouvoir exploitable par le Hamas.
Si Israël souhaite instaurer sécurité et stabilité sur sa frontière sud, il doit envisager un plan de départ de Gaza, pas s’y enlisser. Comme le résume Giora Eiland, ancien chef du Conseil de sécurité nationale : « Le retrait est comme une opération chirurgicale salvatrice : même s’il est douloureux aujourd’hui, il est nécessaire pour guérir à long terme. » Plus Israël prolonge son occupation sans plan ni vision politique, plus le retrait inévitable sera douloureux.
Rob Geist Pinfold est chargé de cours en paix et sécurité à la School of Government and International Affairs de l’université de Durham et chercheur au Peace Research Center de Prague, Université Charles. Cet article s’appuie sur les données contenues dans son ouvrage Understanding Territorial Withdrawal: Israeli Occupations and Exits (Oxford University Press, 2023).
Crédit image : Forces de défense israéliennes